Ils espéraient le paradis, ils trouvèrent l'enfer

LA TRISTE RÉALITE DE LA VIE DES COLONS EN ALGÉRIE (suite)

A.Villacrose; 1875

Depuis la colonisation et de l'implantation des colons en Algérie, (1830 à 1962), il ne s'est pas une décade sans émeutes, soulèvements, attaques, incendies, mutilations, suivis de regrets, d'abandon, et de retour en France.
Ce qui suit est le témoignage réel d'un homme simple, devenu colon, qui travailla toute sa vie pour donner un sens à sa vie et qui comme beaucoup , eut le choix entre l'abandon ou la mort.
Quelques uns s'obstinèrent et réussirent à mettre en valeur au prix de nombreux sacrifices la concession chèrement acquise. Ce qui suit est la suite d' une émeute où un grand nombre de colons payèrent de leur vie leur détermination à fertiliser leur terre.
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La funèbre cérémonie achevée, chacun alla visiter ce qui fut sa demeure. Quelles tristes pensées ont dû assaillir les esprits, quand les malheureux survivants retrouvèrent des murs noircis et démolis, là où six semaines auparavant, ils se reposaient après les travaux du jour les jardins dévastés, les puits comblés,. Les champs ravagés tel est le spectacle qui se présenta tout d'abord à ceux qui comptaient sur, la récolte pour faire face aux besoins de leur famille.
" Ce que j'éprouvai, à l'aspect de ma ferme, en ruine, est difficile à rendre :
Plus une, fenêtre, plus une porte; plus une poutre, une planche, un madrier; tout ce qui était bois ou fer avait été arraché, les gonds descellés, les murs lézardés noircis par l'incendie, la toiture enlevée, ma noria détruite et comblée, la conduite d'eau brisée, mes arbres mutilés ou arrachés, partout les traces du plus stupide vandalisme, de la plus imbécile sauvagerie, la ruine dans sa hideuse horreur; tel fut le tableau qui s'offrit à mes regards.

Mais que leur avais-je donc fait à ces misérables! De quel crime étaient coupables les malheureux colons qu'ils ont assassinés! Du crime que ne pardonne jamais le méchant de s'être montré supérieur à lui, être dégradé, bon, juste, humain, compatissant à lui, mauvais, injuste, cruel, sans cœur et sans entrailles.
Rappelez-vous la fable de La Fontaine :
Un homme trouve sur son chemin un serpent engourdi par le froid; il le prend, le réchauffe dans son sein, et le premier acte de la bête venimeuse, dès qu'elle revient à, la vie, est de piquer son bienfaiteur et le tuer.
Tant que vous serez bon pour l'Arabe, il vous méprisera ; soyez, fort et sévère, menez le au bâton, il ne vous en détestera pas moins, mais il n'osera pas bouger.

Nos lois en matière criminelle ne valent rien, appliquées aux indigènes ; je l'ai dit plus haut, ce qu'il leur faut, c'est un code draconien. Au cheval rétif, il faut la cravache et l'éperon.
Ceux qui disent le contraire, ou se trompent, ou vous trompent, et je crois fort qu'il y a chez eux de l'un et de l'autre.

Consultez les officiers des bureaux arabes, consultez les colons; je parle de ceux qui ne mettent pas la question, politique par-dessus tout, qui ne veulent point de la fraternité quand même, qui ne crient pas: l'égalité ou la mort ! qui ne sont point pour le : périsse une nation plutôt qu'un principe!
Consultez les gens sérieux et qui connaissent véritablement le peuple arabe, sur l'opportunité de l'application du, droit commun à l'indigène, et vous verrez que tous sont unanimes pour condamner la mesure, la déclarer prématurée, intempestive, nuisible et, diamétralement opposée au but qu'on veut atteindre.
Est-ce donc d'un trait de plume qu'on change les mœurs d'un peuple ?

Le temps seul peut aplanir les difficultés; mais jusque là, si vous voulez être dévoré et subir le sort de tous ceux qui ont établi leur domination sur le Nord de l'Afrique prenez garde; voici le moment où doit être jeté le cri d'alarme: Caveant consules.
L'insurrection vaincue, il s'agissait de faire payer aux révoltés, les frais de la campagne et une somme suffisante pour indemniser les colons du dommage causé.

L'amiral de Gueydon, alors gouverneur général civil de l'Algérie, se montra à la hauteur de sa mission et, grâce à sa fermeté, des sommes considérables furent perçues. Pour la subdivision de Dellys seule, l'impôt de guerre s'éleva au chiffre respectable de huit millions.
Indemniser les colons victimes de l'insurrection, n'était pas chose facile.
Deux écueils se présentaient difficiles à éviter: Donner trop ou trop peu.
Chaque sinistré fut invité à fournir un état de ses pertes matérielles, mobilières et immobilières.Une commission, dont le gouverneur prit le titre de président, fut instituée à Alger, pour examiner les demandes, apprécier l'exactitude et le bien fondé des réclamations, fixer la somme revenant à chacun, somme qui devait, le plus équitablement possible, représenter le montant dés pertes éprouvées.

Cette réunion d'hommes, choisis parmi les principaux propriétaires de la plaine, les notabilités commerciales et industrielles, prit le nom de commission centrale des indemnités.
La mission qui lui incombait était, on le comprendra sans peine, d'une grande difficulté et d'une délicatesse extrême. A elle seule, il lui était impossible d'apprécier les pertes des colons de la province de Constantine et même ceux du département d'Alger. Aussi créa-t-on, par chef-lieu de cercle, une commission dont les membres choisit parmi les sinistrés eux-mêmes, étaient parfaitement à même d'apprécier les dommages causés à leurs voisins.

Ces sous commissions locales devaient recevoir les demandes, faire justice des exagérations, proposer pour chacun une allocation, le plus en rapport possible avec la perte éprouvée. Le travail des propositions terminés, la commission centrale se livrait à un examen nouveau arrêtait définitivement et sans recours possible, le chiffre des sommes allouées.
J'eus l'honneur d'être désigné comme président de la sous-commission locale du cercle de Dellys . Lourde responsabilité que j'assumai, avec l'intention et la volonté de rendre à chacun ce qui lui était dû, mais qui ne réussit qu'à m'attirer de nombreux ennuis, et me faire perdre une dizaine de milliers de francs.
L'homme, vu de prés, dés que la question d'argent est en jeu, est décidément un vilain animal

Cinq cent états de pertes me sont passés par les mains, j'ai donc eu, comme les six membres dont se composait la sous-commission, à examiner la bonne foi de cinq cent individus.

Hélas ! Je ne veux pas être accusé de médisance ; mais je suis obligé de dire, qu'une fois de plus, j'ai été à même de constater que, bien loin peut aller la mauvaise foi humaine, l'âpreté au gain, le peu de vergogne de celui que Dieu a créé à son image.
Certains avaient poussé l'impudeur jusqu'à, réclamer trente fois la valeur de ce qu'ils avaient perdu. Toutes les réclamations furent empreintes d'une exagération manifeste et partout le même fait s'est produit. Le vice-président de la commission centrale m'écrivait:

Le gouverneur général est outré de la mauvaise foi, qui a présidé à l'établissement des états de pertes; si les sous-commissions locales ne font pas bonne et prompte justice, des exagérations monstrueuses qui se produisent partout, il est décidé à ne pas s'occuper administrativement des réparations en argent aux victimes de l'insurrection et laissera le soin aux tribunaux, devant lesquels devront se pourvoir les intéressés.
Les sous-commissions reçurent, par circulaire, l'ordre le plus formel, de n'avoir à présenter que des chiffres vrais et représentant strictement l'évaluation de la perte
Pour le cercle de Dellys seulement, le total des demandes s'élevait à la sommé de douze millions; deux furent distribués, et je suis parfaitement convaincu que tous les sinistrés ont été amplement dédommagés.
Je vais même plus loin, car je· prétends que beaucoup, ont eu le double et même le triple de ce qu'ils avaient perdu.
Ainsi bon nombre de colons ne faisaient-ils pas faute d'avouer, qu'avec deux insurrections semblables, ils seraient tous riches.

Malheureusement il est arrivé que, quelques-uns trop scrupuleux, ayant produit des états de pertes vrais sans exagération aucune, subirent comme leurs collègues moins délicats; des réductions proportionnelles et payèrent, par une perte réelle, pour la mauvaise foi du plus grand nombre.
L'amiral de Gueydon avait mené à bien la pacification du pays et, ce qui était plus difficile, était parvenu à faire payer aux tribus insurgées, l'imposition de guerre.

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