mise à jour le 31/12/05
PROJET DE COLONISATION DE L'ALGERIE

Par J.P Kremer.Directeur de la Pépinière de

Guelma 1848

Pour œuvrer efficacement en Algérie nous proposons l'association du travail pour la colonisation de ce pays.
En travaillant isolément? Les bras isolés sont impuissants, en Algérie encore plus qu'ailleurs.
Nous proposons la vie de communauté pour quelques temps limité, parce qu'il est évident aussi que dix hommes qui vivent ensemble dépensent beaucoup moins qu'un même nombre d'hommes qui vivraient isolément. Plus de travail, moins de temps, et moins de dépense, voilà les trois premiers grands avantages de la vie de communauté et de l'association du travail. A ces avantages il faut ajouter que les cotons vivant ainsi sous la direction d'un personnel administratif éclairé, apprendraient la culture du pays, bien différente de celle de la France, observeraient mieux les règles de l'hygiène, et seraient acclimatés avant d'être abandonnés à leur propre expérience. Il faut donc commencer par créer des fermes-colonies, pouvant renfermer de 200 à 250 personnes {voir le plan que nous avons fait d'une ferme de 250 personnes ). Pendant le temps que les colons passeraient dans les fermes-colonies, ils ne s'occuperaient pas uniquement à défricher et à cultiver les terres, mais en outre ils bâtiraient une bourgade de 200 à 250 maisons, toutes semblables (voir le plan), de manière que chacun, au bout de son congé, c'est-à-dire, à la cessation de l'association, ait une maison à lui "appartenant, et de plus dix hectares de terres défrichées et ensemencées.Comment ces associations peuvent-elles se former?
Il faut des capitaux. Le gouvernement seul peut les former, en admettant des engagements volontaires, et en faisant les avances nécessaires, avances qui lui seraient remboursées par annuités, et par une combinaison qui ne parait pas difficile d'après l'ensemble de notre projet, comme nous le verrons bientôt.

Depuis dix-huit ans que nous occupons le pays, il y a encore presque rien de fait ; cela est facile à comprendre s ceux qui ont quelques capitaux ne vont pu en Afrique pour défricher des terres dont les produits se font attendre; ils préfèrent le commerce qui leur procure des bénéfices immédiats. Quant à ceux qui n'ont pas d'avances, il est évident qu'ils ne peuvent coloniser. Ce qui s'est va dans le passé se verra encore à l'avenir, c'est-à-dire, que l'on ne colonisera que quand te gouvernement prendra l'initiative. Il faut donc qu'il y songe sérieusement, s'il veut que l'Algérie le dédommage de tant de sacrifices déjà faits en hommes et en argent, et il s'en dédommagera d'autant plus vite qu'il fera plus d'avances. Qui ne sème pas, ne récolte pas.Outre les produits immenses que l'Algérie pourra fournir plus tard en huile, en froment, en tabac, en soie, etc., l'armée pourra, par l'implantation des colons, être réduite de moitié, et là se trouvera déjà une économie qui contrebalancera ses premières avances. Les fermes colonies pourraient-elles admettre des familles, des hommes mariés?
Nous n'hésitons pas à répondre négativement : cela offre trop de difficultés de loge ment, entraînerait à des frais de construction trop considérables, et enfin, par la présence des enfants, il y aurait quatre fois autant de consommateurs que de producteurs. On ne pourrait guère non plus admettre des hommes mariés qui laisseraient femmes et enfants en France: car qui nourrirait ces derniers en l'absence do chef de famille, leur soutien? Ces fermes ne peuvent renfermer que des hommes d'une constitution robuste, âgés de vingt à trente ans au plus, auxquels on accorderait, vers la fin de l'association, des congés pour aller se marier en France(ou ailleurs), des indemnités de route seraient accordées à cet effet. Doit-on admettre dans la communauté un petit nombre de femmes non mariées? Cette question n'est pas la plus facile à résoudre. Leur présence dans L' établissement semblable n'est certes pas sans inconvénient. D'un autre côté l'absence complète des femmes dans une ferme, présente également de grands inconvénients. Il faut surtout des femmes pour la lingerie et la laiterie. Nous pensons qu'il faudrait en admettre une vingtaine pour une ferme de 350 personnes. Les précautions ont été prises dans le plan de la ferme pour séparer complètement et éloigner les dortoirs et réfectoires des femmes de ceux des hommes, pour que la moralité puisse être sévèrement surveillée et observée. D'ailleurs, n'y a-t-il pas des femmes dans les fermes en France?
Pendant combien de temps les colons doivent-ils travailler ensemble et vivre sous le même toit?
Il faut que l'association dure jusqu'à ce que la totalité des terres affectées à la ferme-colonie, soit mise en rapport, et que la bourgade entière soit bâtit. Pour cela , il faut cinq ans. Faire durer moins longtemps l'association, serait se omettre dans la grave nécessité de fournir aux colons seulement une partie de leurs dix hectares en culture, et de laisser le reste à défricher ; ce serait les livrer à l'impuissance, et les empêcher d'être a même de rembourser les avances faites par le gouvernement. Si, au contraire, l'association dure cinq ans, la colonie aura très probablement, d'après nos combinaisons, remboursé toutes les avances avant que le partage des terres s'effectue, de manière que le colon, EN entrant en jouissance de sa propriété, n'aura plus a payer qu'un impôt régulier et ordinaire comme en France. Quant aux femmes, leur engagement se renouvellerait tous les ans, ce qui leur permettrait de se retirer en cas de besoin, ou de les renvoyer en cas d'inconduite. elles auraient 365 francs. par an du gouvernement, et les vivres de campagne. Elles n'auraient ni droit à une maison, ni droit aux partages des terres, lors même qu'elles passeraient tout un congé, c'est-à-dire cinq ans dans l'établissement. Enfin, on n'y admettrait que des femmes de la campagne, des femmes aptes à devenir de bonnes fermières. -La solde des colons est réglée sur une autre base que celle des femmes, comme on le verra plus bas- Pour eux le résultat de cinq années de travail sera la possession de neuf hectares de terre en culture; un hectare de jardin avec plantations, une maison avec dépendances, les principaux instruments aratoires, une paire de bœufs, une vache, quelques moutons, et 15oo francs en argent. Ce que nous avons dit jusqu'à présent, ne concerne que les colons libres, qui contracteraient un engagement volontaire. Mais pourquoi n'établirait-on pas quelques points de colonisation avec des prisonniers, ainsi qu'avec des hommes condamnés à être transportés, en choisissant parmi eux les moins coupables, les hommes égarés ? Notre système pourrait, avec de légères modifications, leur être appliqué, en convertissant ces fermes-colonies en pénitenciers. Les hommes détenus dans les prisons en France, ainsi que ceux qui doivent être transportés hors du territoire français, coûtent beaucoup à l'Etat, et ne sont d'aucune utilité pour leurs familles; ce sont des parasites de la société. Les employer à la colonisation de l'Algérie, serait a la fois un acte d'humanité et un acte d'utilité générale.


LE VOYAGE VERS LA TERRE PROMISE
septembre 2005

Entre le 8 octobre 1848 et le 18 mars 1849, encouragés par les discours officiels enflammés, les bénédiction fanfares, 17 convois quittèrent les quais de Bercy Jardin des plantes, pour amener les colons à Marseille
Ces convois étaient composés de 6 ou 7 chaland d'une trentaine de mètres de long : 5 étaient destinés aux voyageurs et aux bagages et un 7e servait éventuellement d'annexe à bagages. Chaque chaland-voyageur était constitué de deux compartiments destinés à recevoir 90 personnes chacun ; deux petits espaces étaient aménagés pour servir de cuisine et de logement pour l'équipage Ces compartiments étaient recouverts d'un toit de planches d'une étanchéité approximative. Les passagers assis sur des bancs, les femmes adossées aux dos des hommes sur un double banc central. Rien n'avait été prévu pour les enfants de moins de 2 ans : ils voyageaient sur les genoux de leur mère. Si, un coin avait été prévu, l'aménagement d'une latrine rudimentaire, l'espace habitable n'avait pas été calculé pour que tout le monde dormir en même temps sur les matelas dépliés. L:idée de trouver des planches à étendre sur les bancs pour augmenter la surface de couchage n'apparut qu'ultérieurement. Ces embarcations, halées par des chevaux ou des hommes, devaient emprunter les canaux du Loing, de Briare, latéral à la Loire et du Centre, jusqu'à Chalon sur Saône. Des ravitaillements étaient prévus en cours de route. La progression était encore ralentie par les écluses à franchir. Ainsi pouvaient se développer des activités de chasse ou de pêche, mais aussi de braconnage et de vol dans les basses-cours le long du canal afin de varier un peu une nourriture qui pour autant était satisfaisante. Cette lenteur donnait également aux riverains le temps d'organiser des fêtes en l'honneur des " vaillants pionniers ", au cours desquelles les " voyageurs " faisaient honneur aux nombreuses bouteilles qui leur étaient servies. Les gendarmes avaient fort à faire pour ramener aux chalands les braconniers, les voleurs ou les ivrognes Dans les cas graves, le capitaine commandant le convoi exerçait sa fonction de juge, et il arriva que le fautif soit débarqué et reconduit à Paris sous escorte. Ce rythme permettait aux femmes du convoi de faire la lessive il leur suffisait de se porter en avant des chalands, de laver leur linge dans le canal, de l'étendre sur les berges. Lorsque le convoi les rattrapait, elles remontaient à bord avec du linge propre et sec. Cette partie du voyage devait laisser des souvenirs très différents aux passagers des convois successifs : agréables lors des périodes de beau temps, mais détestables lorsque la pluie obligeait tout l'effectif à se réfugier dans les compartiments où, dans de telles conditions, l'atmosphère devenait vite insupportable. A l'arrivée à Chalon-sur-Saône, les colons quittaient les chalands et, sans retard, embarquaient sur un bateau à aubes qui, descendant la Saône, gagnait Lyon, étape d'une nuit passée chez l'habitant.
Le lendemain, à l'aube, le départ de Lyon se faisait - comme du reste l'arrivée de la veille - dans l'indifférence la plus totale, sauf pour le 17e et dernier convoi. Celui-ci, en effet, embarqua un certain nombre de Lyonnais " turbulents " que la population était bien aise de voir s'éloigner. Ainsi, la descente du Rhône, émaillée d'échouages par temps de crue, ou d'enlisements pendant les basses eaux, conduisait les bateaux vers la deuxième ville-étape : Arles, où les émigrants devaient passer une deuxième nuit chez l'habitant. Là, une nette hostilité remplaça souvent l'indifférence des Lyonnais. Les futurs colons devaient se contenter d'un peu de paille dans une remise que l'on fermait ostensiblement à clé. Au petit matin suivant, tout le monde se retrouvait sur les quais de la gare, puisque c'est par le train que l'on devait rejoindre Marseille. Le rassemblement se faisait dans le plus grand désordre, le souci majeur de chacun étant de ne pas être séparé du reste de sa famille. On s'entassait donc dans des wagons faisant le gros dos sous la hargne des employés et devant l'inconfort du voyage. Heureusement, l'attention était un peu détournée par la découverte d'un paysage nouveau, provençal et méditerranéen, qui défilait sous les yeux étonnés de ces Parisiens. Enfin, on touchait Marseille, terme de ce voyage si pénible à travers la France et point de départ de la grande aventure, toute proche maintenant. Mais Marseille aussi, hélas, avec son logement au lazaret de transit où il fallait encore s'entasser pêle-mêle pour dormir dans l'attente du bateau ou du beau temps. Puis, parfois après 2 ou 3 jours, les émigrants étaient invités à se rendre sur les quais pour embarquer. Leurs bagages, déposés sans soins ni ordre dans les cales, les avaient précédés sur le bateau. Le même désordre présidait à l'embarquement des passagers qui se bousculaient pour s'approprier un coin de coursive qui leur permettrait un regroupement familial pour la durée de la traversée. Le navire quittait le port. Le voyage pouvait demander de 2 à 8 jours en fonction de l'état de la mer : la tempête apportant des tourments supplémentaires.
Enfin, comme une délivrance, les colons foulaient le sol algérien et l'arrivée renouvelait l'ambiance du départ de Paris. Mais, la bienvenue officielle souhaité, les nouveaux arrivants étaient dirigés vers des voitures de l'armée qui se mettaient immédiatement en route vers " leur " destination. Les bagages suivraient quand ce serait possible. Le voyage se déroulait dans une contrée où la route n'était même pas ébauchée, où le passage des oueds devait se faire à gué, que ce soit en période de crue ou que le lit soit à sec, les marais étaient traversés à l'estime, au risque de s'y perdre et où la végétation, le plus souvent constituée d'arbustes ou de buissons épineux, n'offrait que peu d'abri contre les incertitudes de ce climat inconnu. Puis, le convoi faisait halte en un lieu où s'élevaient souvent, mais pas toujours, quelques baraques ou guitounes militaires. Les colons mettaient quelque temps prendre qu'ils étaient arrivés à destination. Quel désappointement ! Ils étaient vraiment au bout du monde les autorités militaires qui les prenaient en charge laissaient que peu de temps pour gémir. Les premiers convois arrivaient fin octobre, et il fallait se presser pour créer un embryon d'organisation avant l'hiver. Pour parer au plus urgent, on entassa les arrivants dans des tentes ou des baraques disponibles. La seule précaution prise fut d'isoler les hommes célibataires en leur attribuant un local séparé. Chaque famille occupait un petit espace dans les autres abris, bienheureuse de demeurer grouper pour les nuits. Les repas devaient se prendre en plein air et chaque ménage improvisait une table et des sièges avec des caisses retournées et des pierres. Cette installation précaire permettait de se nourrir avec les rations fournies par l'armée : haricots, riz. viande, pain. Les colons devraient apprendre à s'en contenter jusqu'à leur a autosuffisance. Mais, la principale gêne pour les colons venait de cette vie de promiscuité obligatoire, sans intimité dans des " logements " où les séparations entre familles n'étaient constituées que par des couvertures tendues des cordes qui ne montaient même pas jusqu'au plafond. Dans de telles conditions les disputes étaient fréquentes et la discipline malaisée à faire respecter. Ce fut une tâches les plus rudes des officiers commandant les colonies agricoles et chacun d'eux, sans aucune formation préalable, s'acquitta de cette mission avec sa personnalité, rendant la vie parfois très difficile aux colons en leur faisant subir un véritable calvaire. Certains, comme messieurs Lapasset, Malglaive, ou Margueritte, laissèrent un souvenir lumineux de leur passage, alors que l'histoire de la colonisation a préféré taire pudiquement les noms de ceux qui se montrèrent brutaux, maladroits ou despotiques. Les conditions de vie furent encore aggravées par les intempéries.

L'hiver 1848-49 fut particulièrement rigoureux empêchant les travaux d'installation. Puis après un printemps 1849 qui fit renaître l'espoir et permit d'entreprendre quelques travaux et les premières cultures, l'été arriva très vite, torride, accompagné par le sirocco. Tout fut desséché et anéanti. Enfin, sur ces communautés physiquement exposées par les privations et une hygiène défectueuse, s'abattirent deux fléaux qui allaient causer des ravages : le paludisme et le choléra. Si la première des deux maladies put être combattue par la découverte récente de l'action de la quinine, le second mal entraîna de véritables hécatombes : à Damesme 49 morts en 3 jours, à Mondovi 250 morts au village en 14 ou 15 mois, auxquels s'ajoutent les morts dans les hôpitaux. " Dans le département de Constantine, les 2/3 des colons de 1848 ont succombé, sans presque avoir touché la pioche ou la charrue " (Emile Violard : Les villages algériens de 1830 à 1870).
A tout cela, il faut ajouter en toile de fond l'insécurité permanente due aux indigènes - mais aussi aux fauves - avec son cortège de meurtres, de destructions et de massacres d'animaux, qui contribua largement au désarroi des colons. Devant tant de calamités, beaucoup de ces gens, arrivés là débordant d'espoir, s'effondrèrent, et n'eurent plus qu'une idée, repartir en France avant que leur famille ne disparaisse complètement. Ils signèrent alors l'acte de renonciation à leur concession, avant même de l'avoir eue. Tous ceux qui abandonnèrent, ne retournèrent pas pour autant en Métropole, les uns s'engagèrent comme ouvriers agricoles dans de grandes exploitations, d'autres gagnèrent les villes d'Algérie et cherchèrent à s'employer dans l'Administration ou le commerce. Un certain nombre, enfin, rentra en France. Ceux qui quittaient les villages, furent partiellement remplacés. S'il faut, pour fixer les idées, donner quelques indications chiffrées, voici le bilan que l'on pourrait dresser, en comptant les passagers des 17 convois initiaux - 14 543 adultes et enfants de plus de 2 ans plus 391 enfants de moins de 2 ans - et les 6 000 personnes environ qui arrivèrent ensuite, le total des colons de 1848 s'élève à 20600 adultes environ. Sur ce nombre, 10 000 restèrent dans les colonies agricoles, 3 000 succombèrent et 7 000 renoncèrent à leur concession.

Les 10 000 " rescapés " créèrent 42 villages dans les 3 départements algériens. Ainsi, en même temps que d'autres naquirent : Castiglione, Novi, Marengo, Montenotte, Ponteba, Saint-Cloud, Saint-Leu, Mondovi. Jemmapes, Guelma, etc...
On pourrait en guise de conclusion, et devant une telle accumulation de malheurs, se demander si par une organisation mieux pensée et plus efficace, mais aussi plus humaine, on n'aurait pas pu éviter ces conditions de vie aussi dramatiquement précaires, qui ont joué considérablement sur la manière dont ces ouvriers parisiens transplantés en Algérie ont, au physique comme au moral, supporté les épreuves auxquelles ils devaient faire face. Là n'était peut-être pas le remède, mais là, peut-être, était le baume sur les plaies. Mais telle fut leur histoire, au goût de sueur et de larmes et couleur de sang, elle fît naître de magnifiques réalisations et des villages prospères qui n'avaient pas fini de tenir leurs promesses lorsqu'une autre page d'histoire...
extrait du livre d'Alain Lardillier



Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE 2005