TEMOIGNAGE d'ABDELALI GHOZLANE
(fait en réaction à des rumeurs qui reprennent des thèses antisémites…).

Mr. Ayoun.
Il était notre maître en primaire.
Nous étions en 6 ème. Il y avait concours d'entrée au lycée, mais les meilleurs élèves pouvaient y entrer sans concours. La décision appartenait à Mr. Ayoun. Son fils était notre camarade de classe.
Mr Ayoun faisait asseoir ses élèves selon leurs résultats. A l'époque on avait un examen tous les mois. Celui qui avait 10/10 partout allait s'asseoir au premier rang, à droite du maître, le 2ème, à côté, le 3ème derrière, etc. Nous alternions les deux premières places avec Abdelaziz (le kabyle) et moi, qui suis berbère chaoui, le fils de Mr. Ayoun était toujours le 3ème. Derrière nous deux. Tiens son nom me revient, Robert.
Mr. Ayoun aurait pu préparer son fils pour qu'il soit le meilleur. Il ne l'a pas fait.
J'avais douze ans. Ce comportement de Mr. Ayoun m'a beaucoup imprégné.
Une autre chose qu'il faisait tous les matins. Il inspectait nos mains, nos ongles, nos cous, nos oreilles. Mais il le faisait pour tout le monde, y compris son fils.

Le kabyle et moi avons eu l'admission au lycée sans concours. Son fils aussi est passé, mais après avoir fait le concours de passation.
Le régime de l'époque aidait les parents qui envoyaient leurs enfants á l'école. Je devais donc avoir une aide de l'Etat pour l'achat du trousseau. C'était en 1960.

Mon père vint donc demander ça au directeur français. Ce dernier la lui refusa. Il était plutôt "Algérie francaise". Nous étions en pleine guerre et mon père avait déjà deux fois fait de la prison (politique).
Déçu, mon père rentra dans la classe et m'ordonna de sortir. Je me levai. Mr Ayoun m'ordonna de m'asseoir. Je tremblais de peur. Fini le lycée?

Ensuite Mr. Ayoun sortit et ne revint que dix à quinze minutes plus tard.
On ne sait pas ce qui s'est passé exactement, mais c'est sûr qu'il m'a défendu devant le directeur. C'est donc grâce à lui que j'ai continué mes études. Avec l'aide sociale et la bourse, j'ai pu avoir le meilleur trousseau.
Il est resté, peut-être, un ou deux ans après 62. Et puis, valise…
Et nous avons perdu le meilleur prof du monde: Mr Ayoun.
Un sacrifice talmudiste (il était juif). C'est lui qui s'est sacrifié. Pour nous. Pour moi.
Il était vraiment mon maître.
J'ai eu par la suite beaucoup de bons profs, mais Mr. Ayoun était irremplaçable.
Quelle perte!
Ce récit est une réponse aux rumeurs antisémites.
Et j'ai une autre histoire à raconter.

Une petite histoire vécue.
C'est ce que m'a raconté ma soeur aînée (elle a 76 ans).
Avant ma naissance, ma mère avait perdu quatre enfants. Manque d'hygiène, pauvreté, eau du puits, maladies, etc.
A ma naissance, pas de problème, tant que je ne me nourrissais que du lait de ma mère. Á l'âge de deux ans (presque) j'ai eu une maladie. Personne ne se rappelle laquelle.
Le seul médecin, le docteur Garez, très bon médecin, juif. Détesté par certains, parce que juif, mais respecté pour avoir guéri plein de gens. Choses connues…
Mon père était au boulot, ma soeur aînée m'enmène chez le dr. Garez. Pour aller chez lui, il fallait être propre. Entre parenthèses, ma mère était maniaque de la propreté. Elle lavait les oranges, par exemple.
Dr. Garez dit à ma soeur, qu'il faut que mon père vienne signer un papier, car la piqûre qu'il voulait me faire pouvait être mortelle. Donc, vie ou mort, cinquième enfant à perdre, pour ma mère. Nouvelle catastrophe.
Mon père arrive le soir. Ma soeur lui raconte ce que le médecin lui a dit, et mon père de répondre:
"Qu'il meure de la main d'Allah, plutôt que de la main d'un Juif".
Je raconte cela pour témoigner des préjugés qui avaient lieu, et qui perdurent encore dans certains milieux.
C'était vers 1949-50.
Je suis là. Je vis. Est-ce vraiment Allah qui m'a sauvé ?
Le docteur Garez est parti en 1962, lui aussi. ("Valise ou cercueil").
Nous avons perdu notre meilleur médecin, né en Algérie, peut-être à Ain M'lila (comme moi).
Abdelali Ghozlane

Site internet GUELMA-FRANCE