UN SOUVENIR HEUREUX EST PEUT ETRE SUR TERRE PLUS VRAI QUE LE BONHEUR
(A. DE MUSSET.)

Chaque voyage est un espoir; c'est aussi un nouvel abandon.
Ne laisse-t-on pas, à chaque détour du chemin, un peu de sa pensée et, de son cœur?
Envierais-je la source qui éternellement, goutte à goutte, épanche sa vie inconsciente dans le grand silence des bois si nous n'avions les floraisons du souvenir.

EVOCATIONS
Parfois, au village, dams un sentier qui va s'égarant sous les feuilles, ou devant les tisons de la veillée, le passé m'est doucement revenu.
Et ces evocations mêlaient leurs formes incertaines et leurs vagues échos à l'ombre du sentier au chant du grillon dans la cendre.

Pour recueillir des sensations nouvelles, qui plus tard viendront éclore à leur tour et voltiger en reflets de soleils lointains dans le sommeil de la pensée, allons une fois encore vers un pays de lumière.

Et la clarté des plages africaines, la féerie des couleurs, l'éblouissement du ciel, les arabesques, les mosquées, les lumineuses fusées des minarets, les bazars éclatants, la soie, la pourpre, l'or des caftans et des haïks, les roches brûlées, les monts des Troglodytes, les sables d'or de l'Araad, les fières ruines romaines viendront, parmi les pluies d'hiver, les brouillards de l'automne et les mornes désenchantements de la vie, chatoyer, comme de radieux mirages, dans le crépuscule du souvenir.
Gaston VUILLIER 1895

POPULATION FRANÇAISE ET EUROPÉENNE EN ALGERIE 1895

J'ai dit que Constantine renfermait une population de 1,800 à 2,000 Européens, dont à peine 1,200 Français. Comme je ne veux commettre aucune espèce de personnalité, ce que je dirai de la population française de Constantine, s'applique également à nos compatriotes qui habitent Philippeville, Guelma et Sétif, et à tous ceux parsemés sur toute l'étendue de la province.
On a allégué beaucoup de griefs contre la population française de l'Algérie. Sans prétendre assurément que parmi ces hommes aventureux qui suivent les armées pour exploiter les pays conquis, il ne se soit pas trouvé quelques membres indignes et peu capables de donner un élan bien pur et bien moral à l'œuvre d'une colonisation naissante, qu'il me soit cependant permis de dire ici hautement que ces griefs et ces reproches ont été exagérés.
J'ajouterai même que la défaveur marquée qui pèse en Algérie sur la population civile, fût-elle méritée, serait également coupable et impolitique.

Sans doute lorsqu'il s'agit de s'expatrier à 3 ou 400 lieues de son pays natal, d'aller coloniser un pays barbare et inconnu, que l'on sera longtemps obligé de disputer pied à pied, on trouve rarement, pour une pareille œuvre, des esprits sages, paisibles, rangés, possédant une position faite et à l'abri de toute vicissitude.
Cette classe d'hommes, digne d'estime, assurément, ne se sentira jamais l'énergie et le courage qu'il faut pour la vie aventureuse du colon. Qu'elle continue à contribuer par son industrie et par son travail à la prospérité de la France, lien de mieux !

Mais qu'on ne déverse pas le mépris et la déconsidération sur toute une classe de Français qui, ne trouvant pas dans la mère-patrie des éléments suffisants de fortune ou de bien-être, sont allés se sacrifier en grand nombre pour contribuer à la conquête pacifique et colonisatrice de cette terre d'Afrique, que nous envient si ardemment certaines puissances de l'Europe.
L'armée elle-même, lors de la prise de possession de certaines contrées dépourvues de toutes ressources, à dû au dévouement et à l'intelligence de quelques-uns de ces courageux Français de voir sa subsistance assuré, et par suite le succès de ses opérations.
Plusieurs de ces exemples de dévouement et d'intelligence existent encore en Algérie; j'en pourrais citer de forts honorables à Constantine même, si je ne craignais de blesser la modestie de leurs auteurs.

La population civile de l'Algérie compte, il est vrai, parmi elle, peu de rentiers et peu de grands propriétaires, mais elle possède dans ses commerçants et ses colons tous les éléments propres à les former, si un bon système de colonisation, un bon gouvernement et la sécurité qui en découle lui viennent en aide.
A Constantine et dans toutes les villes de la province comme Guelma, cette population est divisée en commerçants et marchands de tous les objets nécessaires à la vie, en colons ou concessionnaires de terrains, enfin en artisans et ouvriers de différentes professions.


Tout homme rangé, sobre et économe y peut très bien gagner sa vie et même y faire des économies, tout en ne se refusant pas une nourriture substantielle, qui est recommandée dans ce pays comme un des premiers principes d'hygiène.
La journée de l'ouvrier y est à un prix fort élevé, et si, pour le plus grand nombre il ne se livrait pas à l'intempérance et à l'inconduite, son sort serait bien préférable à celui de beaucoup de nos ouvriers en France.


Ce qui manque en Algérie ce sont des bras, qu'on sache y attirer les capitaux, les hommes forts et laborieux ne se feront pas attendre.
La vie du commerçant, qui compose ce que j'appellerai la bourgeoisie, y est simple, morale et retirée. Il vit en famille sans luxe et sans éclat. Une grande économie, sans être exagérée, est observée dans toutes ces familles dont la plus part, parties pauvres de France, sont venues en Algérie plutôt pour y gagner de l'argent que pour en dépenser.

Cette classe fait donc fort peu de dépenses et ne vit que de celles de la garnison et des employés qui en Afrique sont en très-grand nombre, sont bien payés et vivent assez confortablement.

L'armée et les fonctionnaires sont en effet les seules sources alimentaires du commerce, et tant que la population civile ne se sera pas accrue, il en sera ainsi. Au cas, fort peu probable du reste, où l'armée et les administrations seraient sensiblement diminuées, la population civile de nos villes de l'Algérie verraient subitement tarir les meilleures sources de leur existence.
Il est donc important d'augmenter autant que possible la population civile de l'Algérie, afin de faire cesser cet état de choses vraiment anormal, et cela ne peut avoir lieu que par un bon système de colonisation.
Les colons concessionnaires sont encore trop peu nombreux pour que j'entre sur leur compte dans de grands détails, d'ailleurs, lorsque je traiterai des concessions, j'aurai plus d'une fois occasion de rendre justice à l'intelligence et à la courageuse énergie dont plusieurs ont donné de si fréquents exemples, malgré les déboirs et les difficultés sans nombre qu'ils ont rencontrés.

POPULATION
Après la population française, les Européens les plus nombreux sont les Anglo-maltais : je les appellerai les Auvergnats ou les Savoyards de l'Algérie. Sobres, laborieux , industrieux et économes, ils se sont emparés du monopole des travaux pénibles et lucratifs : portefaix sur le port de Bône et de Philippeville, jardiniers, maraîchers, cabaretiers et limonadiers aux abords ou dans le centre des villes, ils accaparent la plus grande partie de la solde de nos soldats et du salaire de nos ouvriers.
De même que les enfants de l'Auvergne et de la Savoie en France, ils thésaurisent sou à sou, et lorsqu'ils ont réuni un pécule suffisant à leur ambition, ils retournent sur le rocher qui les a vu naître.

Pour eux, le climat d'Afrique est sans danger; nés à peu près sous le même degré de latitude, ils supportent parfaitement les chaleurs du climat. Sobres comme l'Arabe, dont beaucoup tirent leur origine, ils évitent les maladies que nos nationaux de même condition doivent souvent à leur habitude d'intempérance. Mais comme chaque médaille a son revers, s'ils tiennent de l'Arabe par la sobriété, ils ont aussi hérité de sa ruse, de sa fourberie et de son penchant au vol.
Seulement, chez ce peuple éclairé par les lumières du christianisme, les mauvaises actions ne sont pas chose permise et naturelle; et je tiens des honorables ecclésiastiques de Constantine qu'il leur arrive souvent de recevoir des Maltais des restitutions d'objets ou de sommes dérobés, scrupules dont les Arabes ne sont assurément pas capables.
Les autres peuples de l'Europe qui ont fourni un contingent à la colonisation de l'Algérie sont les Espagnols, très-nombreux dans les provinces d'Oran et d'Alger, mais en très-petit nombre dans celle de Constantine; enfin les Sardes, les Piémontais et les Italiens.

Ces diverses nations n'étant en quelque sorte représentées à Constantine que par des individualités, je n'eu parlerai pas.
Avant la conquête tous les chefs et les puissants de l'Algérie possédaient d'immenses étendues de terrain, et se trouvaient par la constitution aristocratique du pays, seigneurs suzerains des tribus arabes qu'ils commandaient en qualité de cheik, de caïd, d'aga ou de kali'a. Ils établissaient alors les diverses familles de ces tribus sur des lots de leur vaste territoire, à la charge d'y semer du blé et de l'orge.

Ces espèces de métayers se nommaient suivant la contrée Feylhas, Karmess ou Kamess. Leur seule rémunération consistait en un cinquième de la récolte, l'usage attribuant les quatre autres cinquièmes au cheik ou caïd, propriétaire du sol. Comme rien ne change chez ce peuple, cet usage s'est perpétué chez tous les Arabes riches qui par leur soumission à la domination française ont évité la dépossession.
Depuis quelque temps il tend même à s'établir sur les concessions françaises, c'est ce que M. Émile Barrault appelle un rapprochement des indigènes vers nous, dont nous devons, dit-il, recueillir un jour des avantages considérables.
Je serais parfaitement de l'avis de M. Émile Barrault, et j'approuverais sans restriction les colons français de chercher à s'attacher par les liens de l'intérêt et du travail, la population arabe, si j'y voyais un moyen de richesse et d'avenir pour la colonisation.
Mais c'est parce que j'y vois au contraire un obstacle puissant au progrès et au développement de la culture française en Algérie, que sans combattre d'une manière absolue l'usage d'attacher des Feylhas ou Karmess, aux concessions françaises, je viens signaler les dangers que j'entrevois.

En effet, comment ont lieu ces rapprochements, quels en sont les avantages pour le colon et pour la prospérité générale de la colonie ?
Un colon français arrive en Algérie avec le titre provisoire d'une concession plus ou moins considérable de terrain. Il se met à l'œuvre, mais ne pouvant dans un court délai exécuter toutes les conditions du programme imposé par le gouvernement, il se contente de mettre graduellement en culture européenne une petite portion de sa concession, dont l'étendue excède presque toujours la puissance de ses forces et de ses capitaux.
Il traite alors avec une ou plusieurs familles arabes qui viennent construire leurs gourbis sur la partie de terrain qu'il ne peut cultiver lui-même.
Il est d'usage qu'il leur fasse une petite avance de fonds, il doit leur fournir les instruments aratoires et les moyens d'attelage employés par les Arabes qui, je l'ai déjà dit, ne voudraient ni ne pourraient se servir des nôtres ; il leur prête les bœufs , leur avance le grain pour la semence, et est obligé d'en surveiller l'emploi, s'il ne veut voir disparaître ses avances, son grain, ses bœufs, et peut-être les Arabes eux-mêmes.
En admettant que le danger de vol et de fraude soit exagéré, on voudra bien convenir que l'Arabe, tant qu'il occupera la terre du colon, ne la cultivera pour sa part du cinquième, que suivant ses facultés et son intelligence.
Il produira, il est vrai, du blé et de l'orge, mais dans une proportion beaucoup moindre que ce que rapporterait une culture plus perfectionnée. Il ne plantera pas, il n'arrosera pas, et en un mot, il ne fera pas faire un pas au progrès de l'agriculture et de la colonisation en Algérie.

Si c'est par ce mode que l'on espère retirer un jour de cette terre fertile une partie des sacrifices qu'elle nous a coûtés, il est alors peu utile d'ouvrir les ports français, aux produits africains.
De longtemps l'Algérie ne ferait concurrence à aucun produit industriel et précieux que son sol si riche ne demande qu'à produire avec abondance.

J'ai dit que l'Arabe occupant la plus grande partie du, sol à très-peu de frais, cela est vrai, mais aussi produisant en proportion, ne planterait pas et n'arroserait pas.
Cependant tout l'avenir de l'Afrique est là. Sans de nombreuses plantations, pas de salubrité ni d'assainissement ; sans un vaste système d'irrigation pas de culture productive, pas d'amélioration de ses riches prairies et de ses racés de bestiaux, dont le commerce et l'agriculture sont appelés un, jour à tirer de si énormes bénéfices.

La culture par et avec les Arabes pourra venir à l'aide du temps, mais que de déceptions nos colons n'ont-ils pas encore à subir, avant que la coopération sérieuse et utile des indigènes puisse leur tenir lieu des bras dont ils manquent, avant tout, pour se livrer à de riches et sérieuses cultures!
C'est donc une erreur, à mon sens, de croire que de longtemps les Arabes seront pour la culture de l'Algérie d'utiles auxiliaires.

C'est se tromper encore, que de voir dans le métayage au cinquième, un progrès dans l'œuvre de la colonisation. Sans doute, faute de mieux, on fait très-bien de l'employer, et les autorités de l'Algérie font preuve de bon sens en fermant les yeux sur celte infraction au règlement colonial ; mais l'avenir de l'Afrique et la prospérité de nos compatriotes demandent des ouvriers plus intelligents et plus dévoués.
Ces deux systèmes de colonisation écartés pour le présent, car je n'en rejette aucun d'une manière absolue, quel est celui qu'il faut adopter et suivre avec constance, dès qu'on se sera prononcé ?

CONCESSIONS.
Ont appelle concession en Algérie tout lot de terrain dépendant du domaine de l'État, accordé à un colon français à des conditions déterminées par un règlement d'administration publique, émané du ministère de la guerre.
Toute demande de concession doit être accompagnée d'une attestation de deux témoins passée par devant notaire, déclarant que le pétitionnaire peut disposer d'une somme équivalant à 500 fr. par hectare.
A ce sujet il s'est glissé malheureusement, comme en beaucoup d'autres cas, un déplorable abus. Le notaire, et je tiens ce fait de plusieurs honorables praticiens, ne certifie pas lui-même que M . tel ou tel possède réellement une somme de 30, 40 ou 50,000 francs, sa signature et son sceau affirment seulement que devant lui sont comparus deux témoins qui ont affirmé que le demandeur de concession possédait effectivement la somme stipulée dans leur déclaration.

Avec l'élasticité de nos mœurs actuelles il est arrivé que beaucoup d'individus, sans aucune ressource, ont facilement trouvé deux témoins pour certifier qu'ils possédaient des sommes importantes; souvent le notaire était persuadé du contraire, mais à couvert par la signature des deux témoins, il n'en délivrait pas moins l'acte faisant foi au bureaux de la guerre.
Je ne veux pas dire à ce sujet tout ce qu'un notaire me racontait lui-même; mais ce que je puis affirmer, c'est que je connais des concessionnaires n'ayant aucune espèce de fortune, qui ayant déjà obtenu de fortes concessions, dont ils sont fort embarrassés, sont revenus à la charge pour en obtenir de plus considérables encore, et cela avec des pièces notariées fort en règle.
Il est résulté de cette fâcheuse facilité à fournir la preuve de ressources qu'on ne possédait pas, que le gouvernement, dans la louable intention de peupler l'Algérie, accordait et accorde encore des concessions à des gens qui n'ont pas le premier sou pour les mettre en valeur. Or, comme les règlements administratifs laissent aux concessionnaires un certain nombre d'années pour remplir les conditions du programme, il arrive que d'immenses lots de terrain concédés restent sans aucun emploi, ou ne sont cultivés que sur une très-petite étendue.

Il faut aussi convenir que les conditions imposées à chaque concessionnaire sont beaucoup trop sévères, eu égard surtout à l'étendue des concessions accordées.
Cela est si vrai, que le gouvernement semble avoir reconnu implicitement cette sévérité, puisque ses agents sont les premiers, ainsi que je l'ai dit, à fermer les yeux sur leur inexécution.

Le titre définitif de propriété d'une concession ne s'obtenant au surplus que lorsqu'on a rempli toutes les conditions du programme, l'État reste toujours libre de retirer sa concession ; mais il use peu de cette faculté, et en considération des nombreuses difficultés que l'on rencontre dans toute colonie naissante, il fait bien de se montrer indulgent.
D'heureuses et d'honorables exceptions font un contraste frappant avec le triste tableau que je viens de faire de certaines concessions. Il existe aux environs de Bône, de Constantine et de Philippeville, des concessionnaires qui ayant pris au sérieux les obligations qui leur étaient imposées, les ont remplis avec autant d'intelligence que de dévouement.

Par des essais de culture industrielle, par l'établissement de machines hydrauliques ou de système d'irrigation coûteux et indispensables sous le soleil d'Afrique, par de nombreuses plantations d'arbres, par des pépinières savamment plantées et dirigées, ils ont donné à leur concession un aspect de fertilité en parfait contraste avec les campagnes environnantes.
Je pourrais citer plusieurs noms honorables de colons qui prouvent que la population civile de l'Algérie ne mérite pas tout ce qu'on a dit d'elle. Je veux respecter leur modestie, ils recueilleront un jour, je l'espère, la juste récompense de leurs courageux efforts.
Mes éloges et ce nouveau témoignage de ma sympathie n'ajouteraient rien à leur mérite.
Les concessions varient d'étendue : les lots sont de 25, 30, 99 ou 200 hectares, suivant l'autorité qui les accorde et les justifications qui ont été produites. Elles sont passibles d'une modique redevance annuelle au profit du trésor, rachetable par le concessionnaire moyennant une somme une fois donnée.

Les hommes sérieux et intelligents blâment généralement la facilité avec laquelle le gouvernement accorde des concessions trop étendues à un seul individu.

En effet, il est logique de comprendre qu'un particulier, quelque riche qu'il soit, n'ira pas immédiatement planter et mettre en culture européenne un terrain de 200 hectares, surtout dans les conditions défavorables où l'Algérie s'est trouvée jusqu'ici sous le rapport des moyens d'écoulement.
Il n'en cultivera qu'une minime partie, qu'il augmentera annuellement, mais pour utiliser le surplus, qui sera toujours la partie la plus considérable, il sera obligé d'avoir recours aux fellahs ou karmess arabes , et le lecteur connaît l'inanité de ce mode de culture, au point de vue de la colonisation.

Les concessions de 25 à 50 hectares, outre l'avantage d'une plus grande division de la propriété, offriraient encore celui de fixer sur le sol africain un plus grand nombre de familles, et par conséquent de peupler plus promptement le pays.
Le programme exige bien, il est vrai, des grands concessionnaires l'établissement d'une famille européenne par 30 hectares, mais jusqu'à présent celte clause n'a pu être remplie par aucun d'eux. Il n'y aurait que de riches sociétés qui pourraient faire construire les habitations pour les abriter et fournir aux frais de leur installation.

Le petit colon offre encore l'avantage de souvent cultiver par lui-même, et ses bénéfices sont d'autant plus certains qu'il évite les frais d'intermédiaire ou de gérance si dispendieux en Algérie.

Un fait très-grave, dont j'ai été témoin pendant mon séjour à Constantine, prouve mieux que tout ce que je pourrais dire , combien il est urgent de donner une vive impulsion à la colonisation de l'Algérie, et de ranimer par des mesures intelligentes et protectrices le moral du colon.
Je veux parler de la vente de la ferme militaire d'El-Arouch, mise en adjudication et vendue à bas prix au mois de septembre dernier.

Lors de la conquête, dès que notre armée avait pris possession d'un territoire, et qu'elle devait s'y maintenir, l'autorité distribuait aux corps et détachements qui y restaient cantonnés, des terres à cultiver en fermes ou en jardins.
Cet usage offrait le double avantage de donner aux premiers colons des exemples de culture européenne, et de fournir à nos soldats des légumes et des produits qu'il eût fallu faire venir de France à grands frais.

De là l'origine de plusieurs fermes et des jardins militaires qui situés autour des principales villes, sont aujourd'hui en partie cultivés par des Maltais, qui en payent un fermage à l'État.
Le plus important de ces établissements agricoles est la ferme d'El-Arouch, fondée et construite sous la direction d'officiers du génie, par un bataillon de chasseurs à pied de punition, appelés les Zéphyrs.

Elle est située dans une position charmante, à moitié chemin de Philippeville à Constantine, et à un kilomètre à peu près du joli village d'El-Arouch. Le gouvernement, qui en a fait tous les frais, n'a rien épargné pour qu'elle présentât l'aspect et les conditions d'une véritable ferme modèle.
225 hectares de terrain lui ont été affectés. Le génie, militaire y a fait des constructions considérables que la rumeur publique dans le pays évalue à 40 ou 45,000 fr. 20,000 pieds d'arbres de toute nature y ont été plantés; les prairies ont été nettoyées des chardons parasites et savamment arrosées, enfin cent hectares ont été complètement défrichés et cultivés à l'européenne pendant plusieurs années, par le bataillon fondateur.

Cette ferme présentait donc toutes les conditions d'une vaste et belle propriété territoriale dont tous les frais de premier établissement, si coûteux en Afrique, étaient faits avec luxe et profusion.
Mise en adjudication au mois de septembre dernier, sur une mise à prix de 15,000 francs, une seule enchère de 500 francs ayant été présentée, cette belle propriété, sur laquelle il a été dépensé plus de 100,000 francs, a été acquise pour la modique somme de 15,500 francs.

J'aurais voulu dissimuler ce triste épisode de l'histoire de la colonisation de l'Algérie. Mais, suivant moi, il prouve beaucoup plus l'absence de capitaux et la pauvreté des colons, que le manque absolu de valeur des propriétés en Algérie.
Il est aussi à regretter que le gouvernement, dans un moment de crise générale, et à la veille, ainsi qu'il vient de le prouver, de proposer des mesures favorables à la colonie, ait cru devoir mettre en vente une propriété aussi importante et déprécier ainsi, bien malgré lui sans doute, les établissements agricoles de l'Afrique.

Site Internet GUELMA-FRANCE