DE PHILIPPEVILLE A JEMMAPES CH. THIERRY-MIEG 1861
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LE LION

         Le lundi matin je me levai de bonne heure; je gravis encore une fois la hauteur de la Kasbah, et me donnai le plaisir de voir éclairé par le soleil du matin le beau spectacle de la mer et des côtes que j'avais tant admiré la veille au soir.

         A neuf heures, j'étais rendu au bureau de la diligence, et après une attente assez longue tout fut prêt pour le départ.

Décidément, pour mon arrivée en Afrique, je devais passer de déception en déception. On m'avait parlé d'une diligence; je vis devant moi une mauvaise patache, sans doute achetée de rencontre dans quelque bourgade de France; couverte, il est vrai, ce qui était bien quelque chose en présence de la pluie qui commençait à tomber, mais du reste disloquée, et ouverte à tous les vents; les fenêtres avaient disparu ainsi que les rideaux ; de sorte que la pluie entrant par les côtés avait mouillé les coussins antédiluviens qui garnissaient les bancs.

Trois méchantes haridelles efflanquées mais indigènes, avaient été attelées à ce coche du bon vieux temps, dont les passagers n'étaient pas moins caractéristiques. Le premier était un jeune Français employé dans une des grandes exploitations de liége des environs, où il avait sous sa direction de nombreux ouvriers kabyles; ceux-ci, après que le travail est terminé s'en retournent chez eux avec le petit pécule qu'ils ont amassé, pour revenir l'année suivante au moment convenable, comme le font chez nous les savoyards ou les limousins.

Le pauvre garçon souffrait de la fièvre et parlait peu; il allait voir ses parents colons à Jemmapes. A côté de lui se trouvait un autre Français d'environ trente-cinq ans, à l'aspect mâle et énergique, grand chasseur du reste, et portant avec lui un fusil à deux coups; un vrai pionnier, en un mot, tel qu'on se représente Bas-de-Cuir ou l'un de ses successeurs; il cultivait une concession qu'il avait obtenue près de Jemmapes.

Mon troisième compagnon, jeune Maure, habillé à l'européenne, très bavard d'ailleurs, et journalier ou commissionnaire de son état, était le type des indigènes que nous avons transformés en les civilisant, leur donnant tous nos vices, sans pouvoir leur communiquer nos qualités; il parlait avec complaisance du cabaret où il allait s'enivrer d'habitude en compagnie d'Européens, du billard, des cartes, etc. ; il avait adopté nos jurons les plus énergiques et les employait très à propos pour donner plus de force à son langage tout à fait provençal d'accent et d'expressions.

Je pus me faire une idée de l'importance du commerce qui lie Constantine et Philippeville par les files de grosses charrettes que nous rencontrions à chaque instant, conduites par des rouliers français, attelées de forts chevaux arabes semblables à nos percherons ou de mulets vigoureux, et chargées les unes de tonneaux de vin ou de liqueurs, les autres de blé ou de fruits; et par les nombreuses caravanes de chameaux occupées aussi à ces transports sous la direction de guides arabes, et formant, pour ainsi dire, le roulage autochtone du pays. Je ne parle pas des indigènes qui parcouraient la route en tous sens dans leurs burnous blanc sale, les uns à pied, les autres à cheval ou bien à dos d'âne ou de mulet, mais tous chargés de provisions destinées à la consommation de Philippeville; parmi eux se trouvaient quelquefois des femmes aussi misérablement vêtues que les hommes, mais ayant, contre mon attente, la figure découverte; le voile n'est en usage que chez les femmes des villes.
Nous montions à pied une côte peu élevée pour soulager nos chevaux, lorsque soudain le plus âgé de mes compagnons. celui que j'ai comparé à un pionnier, nous appela d'un air à la fois satisfait et confidentiel ; il s'était arrêté et examinait quelque chose à terre; à notre arrivée il nous montra qu'il avait découvert sur le sable humide de la route la trace d'un lion; on voyait distinctement, et comme gravé dans le sable, ce large pied avec ses gros doigts puissants; les mêmes marques se continuaient, et nous pûmes suivre longtemps ces indices peu rassurants qui dataient de la nuit; ils garnissaient le bord de la route pendant plus d'un kilomètre, et se perdaient ensuite dans le fourré.

A part un instant d'émotion, j'étais enchanté de la chance heureuse qui le premier jour de mon entrée dans le pays me faisait faire une rencontre si véritablement africaine, quoique peu dangereuse au fond. Le lion est, en effet, beaucoup moins redoutable qu'on ne pense ; il ne sort guère de la forêt et ne se met en chasse que la nuit; à moins., d'être affamé il n'attaque jamais l'homme sans provocation celui-ci , s'il a l'avantage de faire sa rencontre et s'il ne se soucie pas de le combattre, n'a rien de mieux à faire que de rebrousser chemin ou de passer au large. On raconte que lorsque l'Arabe se trouve à l'improviste en face du roi des animaux et: ne peut l'éviter, il entame la conversation avec lui, le flatte, lui cause amicalement; et l'on assure que plus d'une fois en pareil cas le lion, après avoir marché quelque temps côte à côte avec l'homme, l'a quitté sans lui faire de mal. On dit même qu'un jour une pauvre négresse, qui ne possédait pour tout bien qu'une chèvre, la vit emporter par un lion; la malheureuse créature, hors d'elle-même, poursuit le ravisseur, l'accable d'imprécations, lui rappelle la noblesse de caractère qui fait sa gloire, l'accuse de lâcheté, lui qui dépouille de son unique fortune une misérable femme, tandis qu'il pourrait si facilement se procurer du gibier de la forêt. Le lion, paraît-il, fut sensible aux reproches; il eut honte d'une conduite aussi peu digne, et lâcha la chèvre que la négresse emporta triomphalement, tandis qu'il s'éloignait de son pas grave et majestueux. Le colon qui nous avait montré ces traces intéressantes nous dit qu'il avait souvent aperçu le lion de loin, nais sans jamais avoir été attaqué; et le jeune Maure qui nous accompagnait nous raconta qu'un jour il se dirigeait vers une source pour y aller boire, lorsqu'il aperçut un lion couché à côté de l'eau. Le monstre, en l'apercevant, souleva lentement sa tête massive, ouvrit une gueule menaçante, et remua une patte ; notre ami n'eut rien de plus pressé que de faire un demi-tour à gauche et de s'éloigner, pendant que l'animal se recouchait tranquillement.

Aussi le gouvernement ne donne-t-il qu'une prime de cinquante francs à celui qui tue un lion, tandis que la prime est de cent francs pour la panthère, bête bien plus dangereuse parce qu'elle attaque.l'homme sans y être poussée par la faim, et le plus souvent traîtreusement, par exemple en s'élançant sur lui, du haut d'un arbre d'où elle le guettait à son insu. Si le lion est peu redoutable pour celui qui évite de le provoquer, malheur au contraire à l'imprudent qui ose s'attaquer au roi des animaux, s'il n'a pas la chance de le tuer du premier coup; le lion blessé devient terrible. Mon compagnon me raconta que dernièrement un homme des environs de Philippeville ayant reconnu les traces d'un lion voulut lui donner la chasse ; un officier de zouaves qui se trouvait là avec sa compagnie eut beau insister pour le faire accompagner par dix de ses hommes; l'intrépide chasseur refusa, partit seul, rejoignit le lion, se mit en embuscade et tira. La bête blessée mortellement roula à terre : l'homme, impatient de jouir de son triomphe, éleva doucement la tête au-dessus du fourré qui le cachait pour voir sa victime. Le lion l'aperçut; rassemblant ses dernières forces, il s'élança d'un seul bond sur son ennemi, et lui donna dans le dos un coup de patte qui le fit voler à dix pas.

Les griffes avaient pénétré dans le foie, et le malheureux chasseur, transporté à l'hôpital, mourut après trois jours de souffrances atroces. Le lion fut trouvé mort dans un taillis voisin. Ce n'est pas sans raison que ce noble et majestueux animal a reçu de l'homme le nom de roi des. animaux; tous le craignent et s'enfuient à son approche.

Qu'un cheval ou un mulet l'entende rugir, ou même sente seulement son odeur, il devient impossible de le retenir; il se sauve à toute vitesse, à travers ravins et fossés, sans savoir où il va; cela peut devenir dangereux pour le cavalier, qui, en pareil cas, n'a rien de mieux à faire que de mettre pied à terre, si le lion est près; car celui-ci attaquera toujours la bête de préférence à l'homme.

Les chevaux même de la diligence de Philippeville à Constantine donnent souvent bien du tracas au conducteur, qui, s'il devine la présence d'un lion, ou entend son rugissement, s'empresse de frapper son attelage à coups de fouet redoublés pour détourner son attention.

Après avoir traversé quelques villages européens d'un aspect assez misérable, nous arrivâmes au relais de Saint-Charles, point de bifu
rcation des deux routes de Constantine et de Jemmapes. Quelques Arabes habitent les environs; ils ne sont vêtus que d'une chemise de toile et d'un burnous en laine pour la couvrir, le tout blanc sale et déchiré. Cependant, sous ces haillons, ils ont un air de dignité qui me frappa. Deux d'entre eux s'aperçurent à vingt pas de distance ; chacun fit un pas en avant, puis ils s'approchèrent lentement l'un de l'autre, s'embrassèrent trois fois sur la même joue, se serrèrent la main en se disant selam alek (la paix soit avec toi), et en s'adressant tour à tour une interminable série, de compliments et de questions sur leurs parents, leurs familles, etc.; cela fait, ils se serrèrent de nouveau la main, se la baisant à tour de rôle, se saluèrent, puis s'éloignèrent à pas comptés, paresseusement, en se renfermant plus que jamais dans leur majestueuse gravité.

Ils étaient beaux alors, mais d'une beauté antique, classique, beaux comme des patriarches. De tous les Arabes que j'ai pu voir jusqu'à présent aucun ne se hâtait, aucun ne paraissait, seulement pressé; ces gens là ne connaissent pas le prix du temps, cet indice certain de la civilisation d'un peuple.

Tous allaient gravement et lentement leur chemin, à pied, à cheval, à dos de mulet ou d'âne ; ils parlaient peu, semblaient penser moins encore ; un air apathique, indifférent, j'aurais presque dit abruti, si ce mot ne contrastait singulièrement avec ces belles figures majestueuses, avec ces gestes et cette démarche calmes et dignes.

A tout prendre, au fond, je n'avais devant moi que la classe inférieure de la population, et si j'avais mis à côté de l'un de ces fils d'lsmaél, de ces portraits vivants de ce que furent Abraham et ses contemporains, l'un de nos paysans lourds et gauches, en sabots et en habits étriqués et trop courts, ou l'un de nos prolétaires des villes à la figure stupide et à la tenue négligée et embarrassée, je laisse à penser de quel côté se serait trouvé l'avantage ; un artiste ou un poète n'eût certes pas hésité.

Cependant nous étions remontés en voiture ; il faisait toujours froid, et la pluie recommençait par instants. Nous traversions des contrées assez pittoresques, mais présentant déjà les caractère instinctifs de la campagne africaine, des plaines assez larges, bordées de montagnes peu élevées et en général nues; car le blé, qu'on n'y cultive d'ailleurs pas tous les ans ni partout, était moissonné depuis longtemps; et les riches pâturages qui couvrent les jachères avaient été, comme d'habitude, desséchés par les fortes chaleurs de l'été.

Quelquefois de minces forêts de chênes-liéges venaient rompre cette monotonie et reposer les yeux par un peu de verdure ; de temps en temps j'apercevais de maigres troupeaux de bœufs rabougris, quelquefois de chèvres ou de moutons, gardés par de pauvres diables d'Arabes couchés à l'ombre d'un arbre ou sous leur tente, ou bien encore quelque gourbi, hutte grossière en branchages recouverts de terre, et qui paraît une demeure princière aux habitants de ces contrées primitives. Souvent un certain nombre de ces gourbis se trouvaient réunis sur un même point, et constituaient alors un village arabe ou douar, généralement entouré d'une épaisse ceinture de pastèques, de figuiers de Barbarie (arbuste de la famille des cactus, à feuilles épaisses et garnies de piquants), qui formaient comme une muraille naturelle contre les attaques du dehors, et d'ailleurs une décoration très originale par sa forme, et sa coloration vert intense. Bientôt nous vîmes se détacher gaiement sur la-terre rougeâtre un blanc village : c'était Jemmapes; il était trois heures à notre arrivée ; le marché venait de finir; mais on y voyait encore une foule d'Arabes venus pour acheter ou vendre, et prêts à repartir pour leurs douars de la montagne. Je me mis immédiatement en quêté d'un cheval pour me transporter encore le soir même au caravansérail d'Aïn-Mokhra où je voulais coucher. Tout le monde me dissuada de partir, sous prétexte qu'il était déjà trop tard ; on ajoutait que je ferais mieux de passer la nuit à Jemmapes et qu'avec un cabriolet même je n'arriverais pas à Ain-Mokhra avant neuf heures du soir, la distance étant d'une douzaine de lieues. Il n'y avait pas de temps à perdre en hésitations ; d'ailleurs je devais faire en sorte de ne pas manquer le bateau à vapeur de Tunis : je demandai donc un cabriolet qu'on me loua pour un prix exorbitant, et pendant qu'on attelait je goûtai à la baie quelques raisins du pays; car je n'avais encore rien pris de la journée, qu'une tasse de café à ces raisins, fort bons, étaient vraiment énormes. Il parait, du reste, que la fertilité est extraordinaire à Jemmapes : on m'a assuré que dans les jardins, en arrosant convenablement les arbres fruitiers -on pouvait leur faire produire du fruit deux fois par an

Prochainement . De Jemmapes à Bone; Ain-Mokhra;

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