mise à jour le 31/12/05

LA COLONISATION DANS NOTRE REGION

GUELMA 1842
En ce mois de juin 1842, lorsque Jules Gérard, engagé volontaire aux spahis, débarquait sur la côte de Bône, la lutte contre Abd-el-Kader était encore dans son plein. Ce qu'étaient alors, vers l'époque de l'expédition de Zaatcha, les difficultés de cette campagne d'Afrique, si différente des guerres auxquelles nos soldats étaient habitués, l'auteur, au début de son livre, nous l'explique à sa façon pittoresque. Les burnous des indigènes n'étaient point cependant une cible qui lui suffît; dès la fin de 1845, promu au grade de brigadier, il accepte comme un défi personnel le premier rugissement de lion qu'on lui fait écouter un soir dans la plaine, et il lance le cartel au " roi de l'Atlas ". En quoi, probablement sans le savoir, il s'apprêtait à marcher sur les traces de Pompée, qui, tout en battant Domitius dans ces mêmes régions, s'amusait, nous raconte Plutarque, à chasser le fauve de Numidie.
Si l'on en juge par les recrues formidables qu'elle fournissait aux cirques de Rome, la gent féline, en ce temps-là, devait abonder beaucoup plus qu'aujourd'hui dans les parages nord de l'Afrique. Depuis un demi-siècle elle y a encore diminué en nombre, ce qui ne veut pas dire, tant s'en faut, qu'elle ait disparu du pays. Si elle se risque moins qu'autrefois au milieu des douars, elle prélève toujours son tribut sur les animaux des pâtis. En mille endroits on retrouve sa griffe seigneuriale apposée comme une menaçante signature : ici, c'est la " montagne-du lion "; là, c'est la " source du lion "; ailleurs, le " ravin " ou le ce jardin " du lion. La contrée a eu beau changer de maîtres, le noble, et puissant carnassier qui en a été le premier occupant continue de rôder, en quête de butin, dans la zone boisée et accidentée qui s'étend entre le Sahara et la côte. Il opère surtout pendant les ténèbres, en vertu sans doute de la devise arabe : " La nuit, c'est la part du pauvre, s'il a un peu de cœur au ventre ". Le sentiment de sa force ne l'empêche pas non plus d'user de ruse, et, en profitant de son mieux du fourré régional, il ne fait encore, comme le prouve l'aventure du buisson mouvant racontée par l'auteur au chapitre III, qu'imiter son cohabitant à deux pieds, l'Arabe rapace et voleur.
Le théâtre des exploits de Gérard, ce sont particulièrement les districts orientaux de la colonie qui se déroulent de l'embouchure de la Seybouse à Batna et au relief de l'Aurès : la Mahouna, l'Archioua, Medjez-Amar, le lac Fedzara, la vallée d'Ourten, Soukharras, etc. C'est là que s'élève ce massif de la Petite-Kabylie où, en 1851 encore, il fallut livrer en deux mois près de quarante combats ; puis celui de l'Édoug, qui possède toujours de-si belles forêts, redevenues un repaire de lions et de panthères depuis que l'administration défend aux indigènes d'incendier, comme jadis, les broussailles pour rajeunir les pacages de leurs .bêtes. Les déprédations des félins y sont telles qu'un caïd offrit un jour au commandant de Bône de fournir gratuitement de la viande à tous ses soldats, si l'on voulait indemniser ses gens des pertes que leur causaient les rapines nocturnes des fauves. Ce Tell constantinien dont Gérard, tout à son sujet, ne nous livre que des aperçus fragmentaires et rapides, est, en deçà des Hauts-Plateaux, où nous voyons également le hardi chasseur s'aventurer, la partie opulente et fertile par excellence de l'ancienne Numidie, celle qu'on appelait le " grenier de Rome ". Lacs et cours d'eau y abondent. Là naît, entre autres, la Medjerda l ex-Bagrada , rivière mi-algérienne et mi-tunisienne, sur les bords de laquelle Régulus rencontra le fameux serpent Python. Là jaillissent aussi les principales sources thermales de la colonie, celles d'Hammam-Meskoutin (les Aquse Tibilifanse des Romains), que Gérard mentionne à la fin de son chapitre XVII. Dans les districts non défrichés croissent toujours ces lentisques, ces arbousiers, ces genêts épineux dont nous parle le tueur de lions. Sur les flancs des montagnes continuent de prospérer ces forêts d'oliviers et de chênes-lièges dans lesquelles il brousse et s'empêtre si bien. La vigne enfin y monte jusqu'à l'altitude de 500 et 600 mètres, et depuis le temps où notre spahi entreprit de se distinguer " dans la carrière des lions ", elle y est devenue, chacun le sait, la véritable richesse du Tell, comme l'alfa est celle des " steppes salées " où les céréales cessent de prospérer.
Sur quoi, lecteur, .tournez le feuillet, et goûtez le plaisir de ces affûts émouvants, sans avoir à en courir les dangers.


septembre 2005
Lettre d'un colon

Guelaât-bou-Sba le 27 mars 1890

Monsieur le Président du Comice Agricole de Guelma

Je considère comme impérieux devoir de répondre au questionnaire que vous adressez aux colons de la région de Guelma au sujet des vols dont ils ont pu être victimes. Il m'est impossible d'assigner une date exact (année, mois, jours) aux faits dont j'ai à me plaindre pendant la période décennale de 1880 à 1890, mais je peux vous affirmer que le brigandage arabe, compte à son actif les actes suivants :

1. Deux tentatives de vol avec effraction, à mon domicile, mais qui ont échoué. L'objet convoité était mon coffre fort.
2. Vol avec effraction de dix charges de blé.
3. Coupage de plus de 200 pieds de vigne.
4. Vol d'une paire de bœufs confiés à la garde d'un berger. Ces bœufs, vu leur état d'extrême maigreur, ont été rendus contre le paiement de 25 francs.
5. Sciage et coupage de plusieurs eucalyptus et d'autres arbres de diverses essences.

Je ne mentionne que comme simples peccadilles les nombreux vols de moindre importance dont j'ai été l'objet.
Enfin, et pour finir, à la fin de 1888, incendie d'une meule de fourrage, la seule que je possédais. Tous ces méfaits sont restés impunis, sauf pour l'indigène qui a coupé les pieds de vigne et qui a été condamné à un an de prison. En présence du résultat négatif auquel aboutissent les 19/20 des plaintes, je suis décidé à ne plus vous signaler à l'avenir les actes de brigandage dont je peux être à nouveau victime. On ne peut qu'être profondément écœuré en voyant la placide indifférence de l'administration actuelle en présence d'un état de chose qui tient en échec la colonisation.J'ai beau me torturer la cervelle, je ne trouve pas d'autres qualifications à appliquer à cette indifférence que : aveugle, bête ou criminelle.On est à se demander où nous allons. Indubitablement à la liquidation de la colonisation, si un prompte et énergique remède n'est pas apporté à une situation aussi grave.Sans sécurité, pas de colonisation possible ; c'est une vérité qui crève les yeux, excepté ceux de nos gouvernants. On se demande avec tristesse si la France aurait dépensé dans ce pays tant de centaines de millions et sacrifié tant des précieuses existences pour en arriver à ceci : que le colon le plus malfamé de la Calabre, est un Eden à côté de l'Algérie. Et pendant que jour et nuit, le colon est sur le qui-vive pour défendre son existence et le pain de ses enfants, le conseil supérieur est réuni pour s'occuper de l'octroi de mer. La maison brûle et on discute gravement sur le badigeon qu'on veut lui donner.Pauvre Algérie, en quelles mains débiles es-tu tombée ? .
A. Bailleul

En 1930 il y a, en Algérie, 26153 exploitations dont 5411 de plus de 100 hectares. Un vaste programme d'irrigation mis en place à partir de cette date, permit une forte progression des cultures de primeurs et d'agrumes dont le volume atteint 100 000 tonnes par an, à la fin des années 1930. Source : Archives de l'Algérie . J.Borgé & N. Viasnoff

DOCUMENT

Oued-Maïz, le 30 novembre 1863.

"Mon cher frère,

Je tarde beaucoup à répondre à ta lettre du 20 octobre quoiqu'elle m'ait fait beaucoup de plaisir. Je croyais tout bonnement que tu étais fâché contre moi quelques mésententes ou quelques pensées mal exprimées dans mes lettre je vois avec plaisir qu 'il n 'en est rien. Je te remercie de tes conseils que je trouve très justes et ne manquerai pas de les suivre comme tu le dis à l'occasion favorable qui, peut-être à venir pour les causes que tu connais et que cadet ne pouvait prévoir l'an dernier quand il faisait reculer ma vente. Si, comme tu le dis, il était possible que cette vente se fasse, la grosse à l'un ou l'autre des notaires par l'entreprise de jules, je te prie de lui en parler dans tes lettres. Pour moi, il serait plus avantageux de vendre que d'attendre, car ici, je peux le dire sans vanterie, tous les gens j'occupe ou avec lesquels je fais des affaires ont grande confiance en moi. Et cela, il faut toujours l'argent à la main, tout le monde est pauvre, maréchaux charrons, épiciers, tout le monde a besoin de l'argent comptant ; si vous prenez un domestique ou un manœuvre quelconque il entre chez vous sans soulier, ni pantalon êtes obligés de payer chaque samedi et tout le monde est dans l'état le plus précaire ; les quelques personnes riches préfèrent se faire payer pour placer l'argent à gros intérêts, tu croiras peut-être que je te mens quand je dis que les médecins demandent le prix de leur visite avant de sortir de la maison ; que le pharmacien refuse les médicaments à crédit aux personnes très solvables et bien connues ; que Monsieur le curé que tu connais par une lettre que je l'ai prié de t'écrire l'an dernier, s'est présenté l'autre jour chez une veuve, mère de famille, le lendemain de l'enterrement du mari. Comme elle n'avait point d'argent, il se paya de trente francs qui lui était dus, en prenant pour au moins une valeur double en mobilier. Triste tableau de notre pauvre colonie qui pourrait produire de quoi nous faire la fortune si on ne lui refusait pas les avances.Quant à nous, nous allons à notre petit train, quelques légères indispositions à l'un ou à l'autre depuis la fin des chaleurs, cela n'a pas de gravité, nos labours à moitié faits. J'ai deux charrues françaises cette année et un bédouin qui fouille par-ci, par-là, à travers la propriété. Avec tout cela, je n 'ai pu jusqu'à aujourd'hui joindre les deux bouts, je doute fort qu'en France j'aurai mieux fait mes affaires agriculture, il faut plus qu'un homme seul pour soutenir une famille. Je suis ici il faut que je m'y cramponne, si à la fin je ne puis y vivre dans cette propriété, une des belles des environs de Guelma, jouissant de toutes sortes d'avantages sous tous rapports, de la position, de la salubrité, de la facilité d'exploitation, je louerai et dans une ville soit Guelma ou Bône pour y gagner ma vie par le travail de mes bras ou quelque petit commerce. De cette manière, je conserverai au moins la propriété à ma famille, mais c'est de l'argent, toujours de l'argent ; j'ai acheté l'autre jour 3 hectares et demi, 350 francs, je ne pouvais laisser cela à un autre qui aurait pu demander beaucoup pour l'intérêt à 10% payable par trimestre d'avance...".
300905

Collectif GUELMA FRANCE 2005