LES FEMMES
ET LES MŒURS
D'ALGERIE

AUX ARABES
On trouve des frères partout! Voilà une vérité que je vérifiai deux fois en Afrique, lorsque le vent de l'exil m'y poussa en 1852 et en 1858. Les Arabes reçurent hospitalièrement sous leurs tentes le proscrit français, et lui offrirent la diffa. Aussi, est-ce avec une âme reconnaissante que je leur dédie aujourd'hui ce livre écrit parmi eux, dans les oasis de leur désert, sous leur ciel qui verse au cœur les flammes de la passion, et sur leur terre fertile en grands souvenirs, où sont couchées, comme des sphinx du passé, les ruines des empires éteints.
Les Femmes en Algérie

L'Algérie a le désert, l'oasis, la mer et les montagnes, un ciel toujours beau, une terre fertile, des forêts de chênes-liége peuplées de lions et de panthères, des sources glaciales et des eaux thermales, des chevaux enviés de l'Europe, des carrières de marbre, des mines d'or, d'argent, de fer et de plomb. L'Algérie a tous ces infinis, toutes ces richesses, toutes ces beautés, mais elle n'a pas la femme.

Où manque la femme, la vie n'est pas aussi facile la " ma'aria " a t-elle jeté son voile terne sur la colonie algérienne, qui s'ennuie, qui est livrée à un perpétuel bâillement. On a beau boire café sur absinthe, courir des fantasias échevelées, chasser la bête féroce, se démener, suer sang et eau sous le soleil qui verse des flammes, rien ne comble le vide - du cœur et de l'esprit; on ne supplée pas au foyer absent. Les Européens qui ont un intérieur sont vraiment privilégiés, puisqu'on ne compte pas cinquante mille femmes immigrées en Algérie, nombre très inférieur à celui des immigrants. Quels préjugés arrêtent l'émigration des femmes en Algérie? Pourquoi l'Européenne n'a-t-elle pas encore voulu traverser la Méditerranée? A -t-elle peur de s'y noyer, de ne pas trouver en Afrique les galanteries auxquelles elle est habituée, les égards auxquels elle a droit, ou plutôt craint-elle de ne pouvoir résister au climat , autant de terreurs puériles.

Un voyage de trente-six heures dans le salon d'un paquebot à vapeur n'offre pas de danger sérieux; quant à la cour d'amour, elle est faite en Afrique avec plus d'assiduité qu'ailleurs. Eve règne et trône au-delà de la Méditerranée; elle a un cercle d'adorateurs qui se disputent ses sourires et ses bonnes grâces, des cavaliers servants qui, sur un signe, s'empressent d'exécuter ses ordres. Le climat africain n'agit réellement sur l'organisation nerveuse de la femme que la première année; dès la seconde année, elle est acclimatée, elle devient Africaine. Africaine, c'est le baptême donné à toute dame qui a rompu en visière avec les mièvreries, les fadeurs, les mollesses de l'occident.

Cette Parisienne aux couleurs pâles, à l'organisation délicate, que vous avez vue frêle comme une sensitive, vous êtes tout étonné de la retrouver africaine, bravant les incandescences du soleil, les fatigues, les dangers; le matin, amazone, courant sur un gracieux cheval arabe ; le soir, naïade aux eaux thermales ou dans une baie de la Méditerranée. Aussi a-telle gagné à ces exercices spartiates, à cette vie active, la vie qui colore ses joues d'un vif incarnat, nourrit ses veines d'un sang généreux et abondant, fortifie ses muscles et donne une solide assiette à son corps, indice victorieux d'une plénitude de santé.

Qu'importe après cela qu'une teinte bistrée ait chassé la pâleur mate de son visage? La frêle et pâle fleur d'un jour s'est métamorphosée en cactus centenaire aux corolles d'acier.

Où l'amour serait-il ardent sinon dans ces régions tropicales? Les amants du Sahara prouvent la sincérité de leur passion en laissant éteindre des charbons sur leurs chairs.

L'Algérie est la vraie patrie, le merveilleux théâtre du roman d'amour.

La responsabilité d'un cavalier servant est d'ailleurs sérieuse ici. Vous avez à redouter les bandits arabes, les ravins au fond desquels vous pouvez rouler, les panthères et les lions qui font cabrer vos chevaux et vous démontent si vous êtes mauvais cavalier. Mais du danger naissent l'émotion et le charme. Sous vos yeux palpite la belle et fière amazone. A la vue d'une panthère sortant d'un fourré, son courage faiblit, s'évanouit; vous ôtes là pour la recevoir. Ou bien l'amazone a jeté les yeux sur un rouge hélianthème accroché aux flancs d'un ravin sauvage. A vous de descendre l'abyme, au risque de vous rompre le cou, et de rapporter la fleur désirée, fût-elle teinte de votre sang quand vous avez galopé au bord des abîmes, monté et descendu les rampes étroites et rapides des forêts algériennes, avec quels délices ne vous reposez-vous pas à l'abri de la tente hospitalière ou au fond d'un ravin qui fait couler ses eaux sous des tunnels de lauriers-roses, sous des portiques naturels d'aubépines en arbres ?

Vous êtes enivrés ? Une délicieuse sensation de fraîcheur vous envahit. Ensevelis dans ce ravin, oubliés du monde, ne recevant qu'une lumière tamisée à travers le feuillage dentelé du caroubier et de l'olivier, si vous avez su scander à propos quelques beaux vers de Victor Hugo ou de Musset, n'avez-vous pas été cavalier heureux, le paradis n'a-t-il pas existé en vous et autour de vous ?

Les romans africains se déroulent presque toujours au bord de la mer, dans ces admirables baies ensablées qui découpent le littoral algérien, en forêt ou sous la tente. Cette Mauresque de fantaisie qui ferme hermétiquement son " taklila " sur son visage et sort furtivement de la ville, suivie par un Maure équivoque, va s'abattre, oiseau blessé au cœur, sous une tente préparée pour la recevoir.

Mahomet, pardonne-lui son déguisement. Il y a temps pour toutes choses, dit Salomon, temps pour la sagesse, temps pour la folie.

LES AMANTS DE L' EDOUGH

A Bône, la plus jolie et la plus mondaine ville de la province de Constantine, la forêt de l'Edough supplée à tous les déguisements. Ses cépées et ses futaies ont vu plus d'intrigues que le romancier le plus fécond ne saurait en écrire.

Dans les premières années de la conquête, une jeune et riche héritière bônoise, refusée à un officier de spahis, disparut; après mille recherches inutiles on crut à un suicide. Mais voici ce qui était arrivé.

Par une belle nuit, à l'heure du profond sommeil des parents, l'officier de spahis de concert avec son amante, l'avait enlevée sur son agile cheval arabe et mise en retraite à l'.Edough. L'officier avait construit de ses mains un gourbi, un ermitage au fond de la forêt de l'Edough, où vivait très heureuse la demoiselle enlevée. Tous les soirs, l'officier de spahis venait la trouver. Il s'était entendu avec un Arabe qui servait de domestique à la belle fugitive, et lui apportait ses repas. Un soir, l'officier retenu sans doute par une obligation de service, n'arriva pas. La jeune fille sortit imprudemment, à la nuit, de son gourbi pour aller au-devant du bien-aimé. Mais la forêt de l'Edough est épaisse, inextricable; il faut bien connaître ses sentiers, qui ne sont pas tracés au cordeau comme ceux de Fontainebleau, pour ne pas s'égarer à travers ses hautes futaies de chênes-lièges et de chênes et ses buissons de vignes vierge .La jeune fille transie de peur marchait toujours en avant, prêtant l'oreille, s'imaginant entendre le pas du cheval de l'officier, lorsqu'une panthère sauta sur elle, la saisit à la nuque, l'égorgea sous sa. griffe et but tout son sang. Ses restes furent inhumés à l'Edough

LES VIEILLES DEMOISELLES

Les habitants du village de Bugeaud, situé sur un des points culminants de l'Edough, et qui sont pour la plupart employés par la Société d'exploitation de chène-liége, vivent pourtant fort paisibles dans cette forêt, convenablement peuplée de bêtes. féroces, comme toute bonne forêt africaine.

J'ai vu là deux demoiselles très âgées aujourd'hui ; elles exploitent une concession donnée par les princes d'Orléans à leur frère, qui a ramené en France le premier troupeau de chèvres du Tibet et nationalisé l'industrie du cachemire. Elles vivent depuis vingt ans sans accident au milieu des Arabes et des bêtes féroces. Jamais elles n'ont été attaquées. Une seule fois, un Arabe a voulu s'emparer de quelque tète de bétail; leur chien de Terre-Neuve l'a étranglé ; les demoiselles M... dorment parfaitement dans ces solitudes, malgré l'étrange concert de glapissements, de rugissements, de cris stridents qui éclatent la nuit à l'Edough.

Les demoiselles M... sont Parisiennes; leur courageuse odyssée a commencé dans un magasin de modes de la rue Vivienne. Mais les modistes s'habituent aux rugissements du lion comme les conscrits au hourvari de la bataille et au bruit du canon .Il n'y a pas d'auberge à l'Edough ; les touristes reçoivent une hospitalité cordiale des colons de Bugeaud.

C'est aux demoiselles M... que je dois de connaître l'Edough, la reine des forêts africaines. Elles m'ont fait gravir tous ses pics qui dominent une étendue de vingt-cinq lieues, m'ont obligé à descendre dans tous ses ravins, m'ont conduit à la Fontaine-des-Princes et fait admirer les ruines de l'aqueduc romain qui amenait les eaux de la forêt à Hippone. C'est un monde d'enchantements, d'harmonies, d'étrangetés que cette forêt qui dort le jour en paresseuse sultane, grillée par les rayons solaires, et se réveille la nuit au souffle puissant du lion et aux glapissements des chacals. Quand un orage se déchaîne sur elle, c'est un bruit d'enfer à assourdir les tympans les plus solides. Dans les ravins, les galets roulent et chargent comme des escadrons furieux. Malheur à vous si vous vous laissez surprendre. L'orage passé, les arbres reprennent leur sérénité, leur immobilité, et à l'extrémité des portiques de feuillage sourient les flots bleus de la Méditerranée. C'est encore au pied de l'Edough, dans une crique de la Méditerranée, que s'est joué le principal épisode d'un roman africain. L'Algérie, qui sous tous les rapports est à l'état primitif, et attend un génie organisateur sachant tirer parti et profit pour la France de toutes ses richesses inexploitées et endormies, l'Algérie ne possède ni sociétés de bains de mer, ni cabanes où puisse se réfugier la pudeur, ni palais de cristal pour se réunir, causer et entendre des morceaux d'opéra, comme à Dieppe et à Trouville. Pour parer autant que possible à ces inconvénients, les dames algériennes emportent des tentes, se font accompagner par des cavaliers qui doivent les protéger contre les flots, et, ce qui est plus difficile, contre les regards trop curieux

SUR LA PLAGE A BONE

Un aide-major de Bône avait été chargé, dans l'après-midi d'une chaude journée de juin, de veiller au salut de deux femmes dont l'une était sa fiancée et l'autre sa future belle-sœur.

Les dames s'ébattaient en vraies sirènes dans la crique, lui, oubliant trop facilement sa mission, s'était mis à ramasser sur le bord des débris de corail et de coquillages. Tout à coup la mer monta avec cette rapide inconstance particulière à la Méditerranée. Les baigneuses poussent des cris, appellent à leur secours. Mais déjà une grosse vague les avait jetées en pleine mer.

L'aide major voit le danger. En un clin d'œil il est débarrassé de ses vêtements, et, bravant la fureur de la mer, qui déferlait avec rage sur les roches, il se jette à la nage. Malheureusement les deux baigneuses étaient éloignées l'une de l'autre. Il poussa à celle qui était le plus en danger, la prit par ses cheveux dénoués et flottants, et revint vers l'autre qu'il ne put saisir, mais qu'il poussa vers le rivage avec des efforts surhumains, désespérés. Il échoua avec ses précieux fardeaux sur un rocher, dont les aspérités le déchirèrent et le poignardèrent, mais il s'y cramponna et y resta malgré le flot furieux qui voulait reprendre sa proie. Les deux femmes étaient évanouies. L'aide major fut assez heureux pour les rappeler toutes deux à la vie.

En ouvrant les yeux, les baigneuses jetèrent des regards d'amour et de reconnaissance à leur sauveur. Mais ce ne fut pas le regard de sa fiancée qui toucha le plus vivement l'héroïque nageur. Mystère du cœur humain ! Toujours est-il que l'aide-major rentra triste à Bône et qu'un mois après cette scène de naufrage, il ne se mariait pas avec celle qui lui avait été primitivement fiancée, mais bien avec sa sœur. La sœur sacrifiée ne se plaignit pas. Elle ne cessa pas ses relations avec l'aide-major et sa femme. Aussi la ville de Bône ne fut-elle pas surprise le moins du monde en apprenant que Mlle L... avait été tuée en tombant au fond d'un ravin de la forêt de l'Edough, où son cheval l'avait jetée. Les Bonois ne virent là qu'un accident. L'aide-major comprit que c'était un suicide; il eut quelques remords d'avoir sacrifié un cœur si dévoué, Il quitta la ville, et ne vécut pas heureux avec sa femme.

BENJAMIN GASTINEAU 1861

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE