CAHIER DE LA MEMOIRE

COMMUNE MIXTE DE TAKITOUT
Administrateur-adjoint détaché à Kerrata, de 1940 à 1941

Aucune photo, par pénurie de films!

Pour l'enfant, Kerrata, c'est encore l'école à classe unique et les piqures anti paludiques que venait faire l'auxiliaire médical4. C'est le souvenir de l'importance de la famille Dussaix, de son Château, de la réplique en vraie grandeur de la grotte de Lourdes, les Pères Blancs de Beni Smail, dans le cadre sauvage et imposant des gorges du Chabetel Akra (le défilé de la mort). On envisageait déjà un grand barrage sur l'oued Agrioun.

C'est aussi l'étonnement de voir les enfants juifs du village exclus de l'école, le lever des couleurs dans la cour, l'hymne au Maréchal, la fête de Jeanne d'Arc, les anciens combattants acquis au vainqueur de Verdun, la petite troupe des Compagnons de France. Somme toute, un village comme les autres en France sous le régime de Vichy, mais sous une occupation dont ne vit jamais la botte.
A. Benmebarek est alors nommé administrateur et détaché à la sous-préfecture de Philippeville.

Administrateur à la sous-préfecture de Philippeville 1941·1943
Toujours aucune photo, par pénurie de films!
La vie en ville est différente. L'enfant du bled doit s'habituer, apprendre à vivre différemment, en appartement, ... et découvrir les joies de la mer, apprendre à nager sur la plage de Rusicade, apprécier les charmes du port de pêche phénicien de Stora.
Après l'école communale et l'épisode de M'sila, le collège colonial est encore un dépaysement, mais la formation de M. Sarréo, efficace.
Pour les parents, les files d'attente s'alignent devant les magasins, les queues, carte d'alimentation à la main. L'Algérie peu industrialisée, connait une pénurie d'objets courants, de vêtements ... Son économie était tellement dépendante de la métropole.
Pour l'Administrateur, c'est une lutte incessante contre le marché noir.

C'est aussi le naufrage du paquebot Lamoricière le 9 janvier 1942, au large des Baléares, ayant à son bord, le sous-préfet de Philippeville, Paul Quilichini, qui se conduisit de façon très courageuse, apprendra-t-on. L'administrateur fait alors office de souspréfet. 8 novembre 1942, l'Algérie est rattrapée par la guerre. Les anglo-américains débarquent en Afrique du Nord. Presqu'aussitôt, Philippeville est sous les bombes italiennes. Le port reçoit de nombreux bateaux. Alertes, abris, bombes, maisons détruites, ambiance de guerre, des soldats partout. On apprend à mâcher le chewing-gum et on revoit du pain blanc.
Pour l'administrateur, gouvernement, gouverneur général, préfets changent, le marché noir demeure et de nouvelles charges s'ajoutent aux difficultés du ravitaillement, comme le placement des prisonniers de guerre allemands et italiens, l'indemnisation des dommages de guerre.
Les collèges sont occupés par les armées alliées. Les élèvent reçoivent une fois par semaine, du travail à faire à la maison et ... un verre de lait en poudre, qu'ils buvaient, reconnaissants à l'Amérique libératrice.
Son nom était Hanouz. J'apprendrai bien des années plus tard, avec surprise et tristesse, que chef de la section PPA, organisateur des émeutes qui firent à Kerrata, 8 morts le 9 mai 1945, il aurait été immédiatement passé par les armes par la troupe arrivée au secours du village, en vertu de la stricte application de l'état de siège.

Annexe de Touggourt (Territoires du Sud) 1943-1944
Mars 1943: l'Administrateur A. Benmebarek est muté à Touggourt, à 550 kms au Sud.
Toujours pas de photos, par pénurie de films
Touggourt, c'est le Sahara et ses paysages de légende, le sable, les dunes, les chameaux, les palmeraies, les dattes et aussi des inconvénients: chaleur intense l'été, plus de 45°, vent de sable, scorpions, eau magnésienne, si saumâtre. L'habitat est différent, fait pour préserver de la chaleur, relativement. La nuit, on dort sur les terrasses.

Le Territoire est commandé par un militaire (successivement colonels Nabal et Astier) équivalent du sous-préfet, les chefs de l'Annexe sont civils, administrateurs de commune mixte. L'uniforme est remplacé par le saroual noir et le boubou blanc, les chaussures par des naïls, la tenue saharienne.
Faute de collège ou lycée ouvert dans le Nord, en 1943, les enfants restent à Touggourt; on se débrouille pour vivre une scolarité normale: un père blanc enseigne le latin, un alsacienne l'allemand, le directeur d'école a la charge de l'enseignement général.
L'administrateur rencontre des populations différentes, d'autres mœurs, d'autres usages. La température, les saisons rythment la vie sociale. La piscine de la palmeraie est fréquentée. L'épopée des découvreurs du Sahara est encore présente à l'esprit en 1943. Elle fait rêver l'enfant que j'étais: René Caillé, Laperrine, le père Charles de Foucault, la prestigieuse allure des compagnies de méharistes. On est reçu à Tamelhat, par le représentant de l'importante Zaouïa des Tidjania et on ressent l'influence d'une grande famille de Biskra, celle du Cheikh el Arab Bouaziz Bengana.

La culture de la datte est omniprésente et l'exportation des deglet nour a de lointaines destinations. On ne parle pas encore du pétrole saharien, peut-être y pensait-on. Chaque quartier de Touggourt est une ville dans la ville, le quartier des bijoutiers juifs convertis à l'Islam, le quartier des Ouled Naïls et des danseuses ... Le marché est important. On y vend des sacs'de sauterelles, ... comestibles comme la viande de chameau.
Les piqures de scorpion peuvent être mortelles. Si on avait le temps de courir au dispensaire, les Sœurs blanches appliquaient une pierre noire qui absorbait le venin. J'aimerais vérifier et connaître un jour la nature de cette pierre au pouvoir magique.

Commune mixte d'Aïn el Ksar, El Madher. 1944-1945
Après Touggourt, retour dans le Nord, commune Mixte d'El Madher, près de Batna, au climat plus agréable. En vue d'entrer au grand Lycée d'Aumale de Constantine, c'est alors la séparation des parents, tempérée par la vie chez une grand-mère qui habitait dans un immeuble magnifiquement situé, sur le boulevard de l'Abime, jouxtant la Préfecture (photo). L'enfant du bled devient un citadin.

8 mai 1945
Le 8 mai 1945 est un tournant pour le monde. C'est la victoire sur le nazisme et la fin d'une guerre qui fit des millions de morts. C'est un moment tragique pour l'Algérie, pour la région de Sétif en particulier, un tournant dans les relations entre les communautés et pour les administrateurs. Des troubles graves surviennent à Sétif et à Guelma, principalement dans la commune mixte de Takitount, à Périgotville, Kerrata et Chevreul.
L'Administrateur A. Benmebarek, qui fut adjoint en 1940 dans le commune mixte de Takitount, y est rappelé pour rétablir un climat de confiance, sur la suggestion faite par des membres de l'Assemblée des Délégations financières d'Alger, au gouverneur général Yves Chataigneau et à son directeur de cabinet, le Préfet Paul Alduy.
Il succède ainsi aux administrateurs Adrien GUINARD et René SÉGUY-VILLEVALEIX, qui furent dépêchés en urgence à Périgotville, dès l'annonce de l'enlèvement de René ROUSEAU et Yves BANCEL, les administrateurs de la commune mixte dont on ne connaissait pas le sort et dont on ne retrouvera les dépouilles que le 11 mai. Sur place dès le 9 mai, ils assurèrent la continuité de l'administration civile, accompagnant les détachements militaires du maintien de l'ordre, lesquelles agissaient au titre de l'état de siège, déclaré dès le 8. Signe d'une volonté de stricte légalité, l'enquête fut confiée à des officiers de Police Judiciaire, dont 20 commissaires étaient arrivés dès le 9, venant de toute l'Algérie.

L'administrateur BENMEBAREK connaitra à Périgotville des moments intenses entre d'une part, une population traumatisée par les meurtres sauvages commis sur le territoire de la commune mixte, vivant dans la peur d'une reprise des massacres et d'autre part une population indigène apeurée craignant le retour des forces de maintien de l'ordre. De fait celles-ci étaient peu nombreuses dès lors que l'armée était encore en Allemagne; elles ne purent rester que peu de temps dans la commune mixte.
L'objectif était la sécurisation des centres et la récupération des armes disséminées dans les Babors.
Aussi faut-il raison garder en énonçant le bilan des victimes de ces journées dramatiques, respecter la mort des innocents et ne pas manquer de flétrir la violence sauvage déchainée par quelques tueurs seulement. On sut vite qu'il s'agissait d'extrémistes agissant hors de toute consigne du parti nationaliste et de tout soulèvement populaire, pour le plus grand malheur des populations civiles plongées malgré elles dans la tourmente.

A la tête de la commune mixte de Takitount pendant plus de deux ans, l'administrateur Benmebarek suscita toutes les occasions possibles pour faire se retrouver ensemble les communautés; il s'employa à renouer les fils du dialogue un moment interrompu. Des témoignages parvenus ces dernières années, indiquent que des " vieux" se souviendraient encore de cet administrateur de la paix.
Je poursuis aujourd'hui l'enquête ouverte à l'époque par mon père. J'en présente la première synthèse dans le Cahier de la Mémoire n02, en ligne sur mon site.:
http://wvvw.rogerbk.com/memoire/cahiers.htm

Avec l'aimable autorisation de l'auteur

Site internet GUELMA FRANCE