MARSEILLE STORA BONE CH. THIERRY-MIEG 1861
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La traversée, le débarquement, Stora.

 
       Nous avions quitté Marseille le Vendredi 16 septembre 1859, à midi, et le soleil qui brillait de son plus vif éclat nous avait remplis d'espoir. Cependant la traversée fut mauvaise : après quelques heures de calme, la mer était Devenue houleuse, et depuis trente heures nous étions ballottés sur les flots par un roulis d'une monotonie cruelle pour les malheureux passagers affligés du mal de mer, ennuyeuse et accablante pour ceux même dont la robuste nature avait refusé de payer à la mer le tribut accoutumé. Le repas n'avait pu égayer la tristesse et l'abattement de ces quelques élus qui seuls au nombre de six s'étaient assis à table, moins encore par appétit que pour se distraire; la nappe avait été couverte du violon, sorte de cadre en bois traversé en tous sens par des cordes, et formant ainsi des triangles et des carrés réguliers dans les-quels on plaçait les assiettes, les verres et les bouteilles pour les empêcher de se renverser à chaque mouvement du navire.

        Bientôt la nuit vint ; chacun se retira dans sa cabine; j'étais resté sur le pont jusqu'à ce que la pluie me forçat de descendre. Je m'assis alors devant la table au-dessous de la trappe vitrée qui servait à aérer le salon, afin de respirer autant que possible l'air frais qui venait d'en haut. Je m'endormis bientôt, mais pour être réveillé quelques heures après par des cris et des lamentations; la pluie tombait à verse, le mouvement du navire avait augmenté, l'eau avait pénétré par les écoutilles de plusieurs cabines, et l'on entendait les gémissements des malheureux voyageurs qui, transis de froid et mouillés, ne savaient plus où se réfugier. Un demi-mètre d'eau se balançait d'un côté du pont à l'autre.

        On peut se figurer l'état dans lequel se trouvaient, non-seulement les chevaux que nous avions embarqués, et qui à chaque mouvement du vaisseau étaient obligés de faire des efforts d'équilibre sur ce plancher glissant, mais encore les nombreux passagers installés sur le pont, où la traversé est moins chère. Une centaine de zouaves et de chasseurs d'Afrique revenant de la guerre d'Italie partageaient avec eux à la fois ce triste lit de planches dures qui tour à tour se dérobait sous leurs corps fatigués et les faisait rebondir par un choc violent, et ce double baptême que leur donnaient à l'envi les eaux du ciel et celles de l'abîme salé. Au milieu de ce tumulte et de ces cris confus, on distinguait la voix du capitaine donnant des ordres, et celle des matelots qui exécutaient avec zèle et ensemble les manœuvres qu'il leur prescrivait pour la sûreté du navire. Soudain les cris devinrent plus sinistres; j'écoutai attentivement : je ne m'étais pas trompé, on venait de répéter le mot saisissant: " Une chaloupe à la mer et le cri plus fatal encore de : " Sauve qui peut. " Que faire? je me levai, et , en me tenant aux parois des cabines pour ne pas tomber, je finis par atteindre la porte; il pleuvait à verse et je n'avais guère envie de me mouiller; la voix du capitaine dominait toujours les éléments en furie; je retournai tranquillement à ma place, et me rassis en attendant la suite du drame. En pareil cas, il vaut mieux ne pas trop se presser dans tous les naufrages, les gens les plus impatients de se sauver ont ordinairement couru à leur perte; tandis que d'autres plus calmes et restés les derniers sur le navire ont pu souvent s'en tirer. D'ailleurs rien ne bougeait dans les cabines qui m'entouraient ; personne n'en sortait. Évidemment le capitaine ne pouvait nous laisser périr sans nous prévenir à temps; j'attendis donc avec confiance qu'il vint nous appeler, et je finis par me rendormir.

       Lorsque je me réveillai, le jour commençait à poindre, la pluie avait cessé; le vent seul soufflait encore avec violence, et on en avait profité pour déployer les voiles; le roulis n'avait pas diminué; mais la clarté du jour succédant aux ténèbres de la nuit changeait complètement l'aspect des choses. En ce moment le bienheureux cri : " Terre! " se fit entendre; je compris la joie des compagnons de Colomb à ce cri tant désiré, et me hâtai de monter sur le pont : on distinguait dans le lointain quelque chose comme un nuage gris, mais qui cependant avait des contours arrêtés et immobiles; c'était l'Afrique, cette Afrique que je souhaitais depuis si longtemps de voir.

        Bientôt le soleil parut dans toute sa splendeur, et acheva de faire oublier cette affreuse nuit, en nous envoyant quelques-uns de ses chauds et bienfaisants rayons, bienvenus, certes, à cette heure. Les passagers des cabines apparaissaient tour à tour attirés par ces deux grands consolateurs, le soleil et la terre, et chacun de raconter ses aventures de la nuit. Quelques-uns se plaignaient, et même au capitaine, de la mauvaise construction du bâtiment, à laquelle ils attribuaient le désagréable roulis qui continuait toujours; la plupart se moquaient d'un officier d'artillerie qui se lamentait plus fort que les autres, et avait même été parler en termes énergiques au général Desvaux, notre compagnon de route, des dangers que nous avions courus, et de l'insouciance de la Compagnie des Messageries impériales qui confiait son service à de pareils navires; c'était lui, et non un marin, qui avait poussé les cris d'alarme que j'avais entendus; on assurait que si la nuit avait duré quelques heures de plus, la frayeur l'aurait rendu fou. Le capitaine, avec ce flegme et cette habitude des obstacles imprévus qui caractérise les gens de mer, ne voulait pas nous dire l'heure à laquelle nous arriverions, il prétendait n'en rien savoir ; une fois cependant il parla de midi, si tout allait bien.

       Vers dix heures le roulis diminua; les montagnes apparaissaient distinctes; le soleil nous chauffait et séchait les malheureux qui avaient passé la nuit sur le pont ; à midi nous étions arrivés dans la baie de Stora. En face de nous, à droite, on voyait le blanc village de ce nom, port bien modeste de l'orgueilleuse cité de Philippeville, qui se déployait à gauche sur la côte pittoresque d'une mer trop peu profonde pour nous permettre d'approcher davantage. On jeta l'ancre. Pour moi je contemplais avec un naïf étonnement ces montagnes verdâtres et ce sol brun, presque surpris de les trouver semblables à nos montagnes d'Europe. Je ne sais pourquoi; mais depuis le long temps que je désirais voir l'Afrique, je m'en étais fait une idée si ravissante; l'imagination m'avait si bien familiarisé avec les rêves les plus étranges sur cette nouvelle terre promise, que j'étais confus et désappointé d'y trouver tout comme ailleurs, et de voir ainsi disparaître mes illusions.

      La côte avait toutefois un air inculte et sauvage, quelque chose de primitif et d'inhospitalier qui indiquait que la civilisation n'avait pas encore passé par là, que la main de l'homme n'avait pas encore transformé la nature. Ainsi, et plus barbares encore devaient se présenter notre vieille Europe et nos riantes côtes de France aux premiers navigateurs phéniciens qui tentèrent d'y aborder et de s'établir; et le temps n'est pas éloigné sans doute où la côte d'Afrique ne le cédera plus à nos rivages d'Europe les plus artistement embellis.

      Cependant de nombreuses barques approchaient à force de rames; bientôt elles entourèrent le navire; elles étaient montées par des Maltais qui, nous accostant en mauvais français, nous demandaient par cris et par gestes, de leur donner la préférence pour nous conduire à terre. Il n'était pas question d'aller par mer à Philippeville comme on le fait quand le temps est beau; les flots étaient trop agités et aucun Maltais n'osa hasarder à m'y conduire. Il fallut donc me décider à descendre à Stora pour y prendre la pittoresque route de terre de Philippeville, qui longe la côte pendant une lieue, en suivant tous ses contours.

        Mais d'abord je devais encore m'exercer à la patience. Après une légère attente, on avait donné aux mariniers maltais la permission de monter à bord pour prendre chacun les bagages respectifs des voyageurs qu'ils devaient transporter à terre. Mais quel désordre ! et quelle cohue ! Quelques matelots du navire tiraient du fond de cale les bagages et les plaçaient sur le pont ; toutefois la distribution ne devait pas avoir lieu avant que l'on eût tout monté, ce qui demanda une bonne heure. Pendant ce temps les Maltais ne cessaient de parler, de gesticuler et de vociférer, les voyageurs leur billet en main de réclamer leurs effets, les matelots de les refuser, les Maltais d'essayer de les saisir néanmoins pour faire plaisir aux voyageurs, ceux-ci de se plaindre et de s'impatienter, tous d'être profondément mécontents. Pour surcroît de malheur la pluie recommença. Enfin le signal fut donné; on fit avancer une barque ; deux matelots se placèrent au bas de l'escalier du navire, et, profitant chaque fois de l'instant rapide où la vague soulevant l'esquif l'amenait à leur portée, y lançaient comme un ballot le voyageur que ses rameurs maltais recevaient dans leurs bras vigoureux pour le remettre en équilibre.

       Dès qu'une barque avait reçu son contingent de passagers, elle s'éloignait pour faire place à une autre. Ce fut bientôt mon tour, et je ne tardai pas à me trouver sans encombre assis sur le banc d'une embarcation que les vagues faisaient danser comme une coquille de noix. Un quart d'heure après j'étais à terre, sur la jetée de Stora qui est encore à l'état rudimentaire. Un conducteur de charrette insinuant s'empara de mes effets pour les mener à Philippeville, et moi-même je me mis en route à pied; au bout de quelques instants je me trouvai dans le pauvre petit village de quelques maisons, la plupart affectées au commerce d'épicerie, ou au débit des boissons et du tabac. En vain je cherchais quelque chose d'africain dans ce port de mer naissant où tout le monde parlait avec l'accent de Marseille, ou celui plus caractéristique encore du sud de l'Italie, où les femmes portaient la robe d'indienne, et les hommes la chemise et le pantalon bleus avec la ceinture rouge et le chapeau de paille; en vain je cherchais des Bédouins au cheval rapide, des Arabes à la démarche majestueuse, des Turcs fumant leur pipe : évidemment les indigènes avaient cédé la place aux Européens. Enfin, il me fut donné de voir quelques Arabes, car il eût été trop malheureux de débarquer dans leur pays sans même en apercevoir un vestige; mais qu'ils faisaient une triste figure, ces deux ou trois pauvres hères, aux jambes nues et sales, couverts d'un méchant burnous en haillons, et d'un capuchon attaché par une corde mince autour d'une tête si bien enveloppée qu'on voyait à peine leur figure remarquable par son expression hébétée! ce n'étaient pas là des hommes, c'étaient des bimanes.

        
Je continuai ma route en silence, et je fus bientôt rejoint par quelques-uns de mes compagnons du bateau à vapeur. En ce moment arrivait de Philippeville, à notre rencontre, une espèce d'omnibus ou de patache à six places. Nous pûmes nous y loger tous; la voiture rebroussa chemin, et je m'étonnai de la force en même temps que de l'agilité déployée pendant le trajet par les deux mauvaises haridelles qui nous conduisaient; après avoir vu un échantillon des Arabes du pays, j'avais maintenant devant les yeux de vrais chevaux arabes, non pas choisis comme ceux que l'on rencontre en France, mais de l'espèce commune, ordinaire, de vraies rosses, en un mot, car il y en a même en Afrique.

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