LE LION DE L'OUED MAÏZ

        L'oued Maïz (l'oued des chèvres) descend du djebel Mahouna et, en conséquence, son ravin facilitait le déplacement des fauves de la région (n d l r)

Jules Gérard raconte :

         Je me mis en relation avec des spahis dont les douars, situés à l'oued-MAIZ, à une lieue de Guelma, étaient souvent visités par le lion. Bien que mon projet de les débarrasser de cet hôte importun ne leur parût point sérieux, et qu'à leurs yeux je ne fusse une victime de plus à ajouter à tant d'autres, ils voulurent bien m'accompagner dans l'exploration du pays fréquenté par le lion. Je trouvais quatre ou cinq douars établis dans la plaine, sur la rive droite du ruisseau. Ces douars appartenaient aux spahis ou à leurs familles. Je fus invité à me reposer sous une tente, qui fût à l'instant même remplie de visiteurs. Je crus d'abord que c'étaient une politesse, mais je ne tardais guère à m'apercevoir que ces gens-là se moquaient de moi et de mes prétentions. Je commençais à comprendre et à parler l'arabe, et j'entendis plusieurs fois l'épithète de medjenoun (insensé) sortir de la bouche des vieillards. Je ne cherchais pas à les convaincre que je jouissais de toutes mes facultés, et, après un court repas, de demandais un guide pour me faire connaître les lieux hantés habituellement par le lion. Une espèce d'hercule qui, depuis mon entrée sous la tente, se tenait couché devant moi, la tête dans ses deux mains, les yeux dans mes yeux, se leva comme mû par un ressort, et soulevant un des côtés de la tente pour montrer l'enceinte intérieure du douar : "C'est ici qu'il vient la nuit, me dit-il avec colère, ici, au milieu des hommes que tu vois et qui te parlent. Est-ce une barbe que je tiens là ? ajouta-t-il en prenant la sienne à pleines mains ; trouves-tu que ce bras soit celui d'un homme ? poursuivit-il en découvrant son bras droit jusqu'à l'épaule ; et nous prends-tu pour des femmes, toi qui oses nous demander de te mettre en présence du lion, quand il vient chez nous manger notre bien et que nous le laissons faire ? Tiens, termina-t-il dans le paroxysme de la fureur, le jour où tu tueras le lion, cette barbe tombera et je serais ta servante".

        Après cette sortie, que je trouvais curieuse autant que ridicule, ce brave homme ne pouvant plus se contenir et ne voulant pas sans doute violer les lois de l'hospitalité arabe en se portant contre moi à quelque voie de fait, s'éloigna en se drapant dans un burnous avec une majesté superbe. Un spahi alors proposa de m'établir le soir dans l'enceinte au milieu des troupeaux. Toute l'assemblée se récria en disant que mes balles pourraient tuer du monde sous les tentes, qu'il arriverait quelque catastrophe si le lion était blessé, et que, si je tenais absolument à lui servir de pâture, je n'avais qu'à me trouver sur son chemin, qu'on allait me Quelques hommes s'étant offerts pour me guider, je partis avec eux. En remontant le cours d'un ruisseau, nous arrivâmes sur la lisière d'un bois qui couvrait les deux rives et me parut très épais. C'étaient des chènes-houx et des lentisques. Les arabes me montrèrent un rocher entouré d'un massif touffu et d'une teinte sombre, en me disant que le lion avait là un pied-à-terre quand il quittait ses domaines de l'Archioua pour venir les visiter. Je demandais à mes guides s'il était possible d'arriver jusqu'au seigneur de ce canton ; ils me répondirent en riant qu'aucun d'eux ne l'avait visité, mais qu'ils allaient me montrer le chemin. Un quart d'heure après, nous étions dans un sentier large d'un mètre qui s'enfonçait sous bois. "Voici, me dit l'arabe qui marchait en tête, le chemin par lequel le maître descend chez nous. Il en a un autre là-bas, de l'autre côté du ruisseau : tous les deux mènent à sa demeure. Maintenant ajouta-t-il, si tu veux le voir, tu n'auras qu'à te faire un affût sur un de ces deux chemins et à venir l'y attendre la nuit, avec un appât. Quand tu l'auras tué, nous viendrons baiser tes pieds et tes mains et dire que nous sommes tes serviteurs. En attendant, permets-nous de retourner à nos affaires". Et, sans plus de façon, ces messieurs reprirent la route du douar. Comme si ces dernières paroles avaient été une injonction, je m'assis sur une pierre au bord du sentier ; et, sans un chacal qui vint crier à quelques pas de moi, je fusse resté là jusqu'à la nuit, plongé dans les réflexions suscitées parce que je venais de voir et d'entendre. Il était trop tard et j'étais trop mal armé pour rien entreprendre se soir-là. Je regagnais le camp en songeant au mauvais accueil que m'avaient fait les Arabes. En effet, étant venu chez eux avec le désir de les débarrasser d'un ennemi d'autant plus dangereux qu'ils n'osaient pas l'attaquer eux-mêmes, et d'autant plus nuisible qu'il prélevait sur eux un impôt écrasant, j'avais lieu d'espérer qu'ils me recevraient bien, qu'ils m'exprimeraient au moins quelque reconnaissance en faveur de mon intention, et qu'ils se feraient un plaisir de me renseigner et de me guider. Au lieu de cela je les avais trouvés froids, indifférents, railleurs, je dirais presque menaçants : car l'homme bâti en Hercule dont j'ai parlé plus haut m'avait laissé assez voir combien il aurait désiré me prouver que son bras était plus robuste que le mien. Je conclus de tout cela que mon entreprise était encore plus sérieuse et plus difficile que je ne l'avais pensé, qu'on me regardait comme un insensé ou un fanfaron, et que plus on doutait du succès de ma folle entreprise, plus l'effet de ce même succès serait grand. A partir de ce jour, je ne m'occupais plus que d'arriver sûrement à mon but- Avec le secours de quelques travailleurs dirigés par un Arabe qui s'y connaissait, je fis établir un affût couvert sur le bord d'un des sentiers fréquentés par le lion. C'était un trou large et profond d'un mètre, ayant pour toiture des arbres chargés de grosses pierres couvertes avec de la terre délayée. Plusieurs créneaux avaient été ménagés du côté du sentier, ainsi qu'une ouverture destinée à servir de porte du côté opposé. Une grosse pierre apportée tout exprès de très loin fermait cette porte. L'affût, ainsi fait, était une véritable citadelle, que j'aurais volontiers fait démolir si l'Arabe remplissant les fonctions d'architecte ne m'eût assuré qu'il n'oserait pas y passer la nuit tout seul, et que je ne pourrais bien être tiré de mon trou par une brèche que le lion ferait sans plus de façon à la toiture.

        Comme je paraissais peu convaincu de son raisonnement, l'Arabe me raconta l'anecdote suivante :

        "Le pacha d'Alger avait choisi parmi les Turcs de son armée quelques hommes d'élite pour chasser le lion. L'un d'eux, nommé Chakar, avait acquis une grande célébrité dans le pays ; chaque fois qu'il revenait chargé d'une dépouille, le pacha le faisait asseoir à côté de lui, honneur qu'il n'accordait à personne, et, indépendamment de l'or qu'il lui prodiguait à pleines mains à chaque nouvelle victoire, il lui offrait un manteau de velours brodé de soie et d'or, appelé cafetan et qu'on ne donne qu'aux très grands chefs. Chakar étant comblé de biens et d'honneurs, ses parents, ses amis et le pacha lui-même ne cessaient de lui dire : "Assez, Chakar, assez que ce soit le dernier ; Dieu est avec toi, c'est vrai ; mais n'abuse pas "des bontés de Dieu !" Et Chakar recommençait toujours.         "Un jour, il arrivait à la Mahouna, son champ de bataille favori. Les habitants le reçurent, comme toujours, avec joie et reconnaissance. Un lion était dans le pays depuis un mois, mangeant les grands et petits, comme si Dieu ne les eût créés et mis au monde que pour lui. Le premier jour fût consacré au repos. Le soir, un bœuf fut égorgé en considération du brave Turc, et mangé en l'honneur du lion, dont on célébra d'avance les funérailles à grand renfort de mousqueterie, afin qu'il fût bien prévenu. Le lendemain, le chasseur visita les divers affûts qu'il avait fait construire dans le genre de celui-ci, et il rencontra les pas du lion auprès de l'un d'eux. Un peu avant la nuit il y revint, suivi d'un Arabe qui portait une chèvre destinée à servir d'appât. Chakar entra le premier ; la chèvre fut poussée derrière lui, et, la porte ayant été fermée, l'Arabe se retira en lui disant : que Dieu soit avec toi.

        Vers minuit, un coup de feu retenti dans la montagne. Les Arabes se hâtèrent de sortir de leurs tentes, et ils entendirent le lion rugir si fort, que les arbres et les rochers en étaient ébranlés. Un second coup de feu suivit le premier, puis un troisième, et le lion se tut. Le lendemain, à la pointe du jour, tous les Arabes des douars voisins se rendirent à l'affût qu'ils trouvèrent détruit de fond en comble. Le fusil et un pistolet de Chakar furent trouvés à sa place, ainsi que la chèvre, écrasée par les débris de l'affût. Au milieu des troncs d'arbres et des pierres servant de toiture, que, dans sa fureur, le lion avait dispersé ça et là, on remarquait des traces de sang, les empreintes des griffes de l'animal et celles d'un corps qu'il avait tantôt porté, tantôt traîné. En suivant ces traces, à une vingtaine de pas sous bois, on trouva le second pistolet, et tout près de là, l'homme et le lion enlacés comme deux serpents. La tête de Chakar était tout entière dans la gueule du lion, sa main gauche disparaissait sous la crinière, et la droite, rouge de sang, serrait un poignard enfoncé jusqu'à la garde dans le flanc de l'animal. Les trois balles que le Turc mettait ordinairement dans son fusil avaient frappé le lion derrière l'épaule, celle du premier pistolet au poitrail, et la dernière dans l'oreille".

       Tu vois, me dit l'Arabe en terminant son récit, qu'il n'y a pas de honte à se cacher dans un affût, et je te promets que, quand tu seras seul dans celui-ci, tu penseras plus d'une fois à la fin de Chakar, et que, sans le vouloir, tu regarderas si la toiture de ton abri est solide. Ce que j'aurais désiré, c'eût été de pouvoir rencontrer le lion en plein jour, et d'avoir ainsi occasion de le combattre loyalement, face à face. Je ne pensais pas à agir de même la nuit, à cause de l'obscurité, qui mettait à néant mes moyens d'attaque et me livrerait sans défense à l'ennemi. Cependant cette manière de l'attendre dans un affût me répugnait. Il me semblait que j'allais me rendre coupable d'un guet-apens, d'une espèce d'assassinat, et, malgré l'histoire précédente, dont la véracité m'a été prouvée depuis, je doutais qu'un succès obtenu de la sorte fût regardé par les autres autrement que par moi-même, qui le jugeais facile. Ne connaissant ni le pays ni les habitudes du lion, et ne pouvant pas compter sur les renseignements et les conseils des Arabes, je me trouvais on ne peut plus embarrassé. Ce fut donc comme un pis aller et tout à fait à contrecœur que je me décidais à utiliser l'affût que j'avais fait construire. Afin de bien faire les choses, je m'entendis avec le maréchal de l'escadron chargé d'abattre les chevaux malades, pour me fournir des appâts dignes du lion, sinon en qualité, du moins en quantité. Mes camarades se chargèrent d'expliquer mon absence pendant la nuit, dans le cas où elle serait remarquée ; et un beau soir du mois d'avril, je sortis du camp, couvert d'un burnous pour dissimuler mes armes, et je rejoignis le maréchal sur la lisière du bois, où il m'attendait avec un cheval, la victime désignée.

        Une heure après, l'exécution avait lieu à quelques mètres de mon blockhaus improvisé, et mon compagnon regagnait seul le camp. Je profitais du peu de temps qui me restait encore avant la fin du jour pour charger le fusil d'ordonnance et les deux pistolets d'arçon qui composaient mon arsenal. L'affût était situé au cœur de la montagne et sur une hauteur qui dominait le pays. Tant que je pus voir et distinguer les cavaliers et les troupeaux dans la plaine, les rochers et les arbres dans la montagne, je restais en dehors de l'affût. Lorsque la nuit descendit, enveloppant peu à peu de ses ombres jusqu'aux objets les plus rapprochés de moi, j'entrais ou plutôt je me glissais dans mon fort. A peine m'y étais-je installé, après en avoir soigneusement fermé la porte, que j'entendis marcher dans le sentier. Quelques instants après je distinguais le bruit d'une mâchoire mordant l'appât à pleines dents. Je regardais par tous les créneaux sans rien voir, pas même le cheval, qui n'était cependant qu'a quatre ou cinq pas de moi, et l'animal dévorait toujours. Etait-ce le lion ? était-ce une hyène, un chacal ? Ne pouvant rien distinguer par les yeux, je cherchais à me rendre compte de la force de la bête par le bruit qu'elle faisait. Au bout d'une demi-heure d'incertitude et d'attente, ce n'était pas le même bruit, mais un vacarme infernal, non seulement auprès du cheval, mais tout autour de moi et jusqu'au dessus de ma tête. On grognait, on déchirait, on piétinait ; c'était à croire que tous les démons de l'enfer avaient pris rendez-vous là pour faire ripaille. Un moment je crus que la toiture de l'affût allait s'écrouler sur ma tête. Comme je venais de prendre un pistolet pour recevoir celui qui entrerait le premier chez moi, la pierre qui servait de porte tomba, et une tête avec de grands yeux flamboyants m'apparut sur le seuil. Sans chercher à savoir ce que ce pouvait être, je fis feu du pistolet que je tenais à la main, et la bête roula dans mon domicile en se débattant dans les convulsions de l'agonie. Que le lecteur se rassure ainsi que je le fis moi-même en reconnaissant alors un simple chacal, qui, pendant qu'une bande de ses pareils fêtait bruyamment mon arrivée parmi eux, paya d'une balle dans la cervelle l'indiscrétion qu'il avait commise en entrant chez moi sans permission. Le reste de la nuit fut assez tranquille, et, quand le jour se fit, le lion n'avait point paru.

        Le lendemain, à la même heure, j'étais à mon poste, où je trouvais à la place du cheval son squelette aussi propre que s'il venait de sortir d'un cabinet d'anatomie. Il me suffit d'un regard sur le sol piétiné et semé de plumes pour voir que les vautours avaient dévoré ses débris.

       En attendant un nouvel appât de ce genre, je me procurais une chèvre, à l'imitation de chakar. La pauvre bête cria de toutes ses forces tant qu'elle vit le jour ; mais dès que la nuit vint et jusqu'à l'aube elle observa un mutisme désespérant. J'en fus pour mes frais et pour ce tête-à-tête assez ennuyeux, sauf les distractions que me donnèrent les chacals.
       Ces messieurs, qui, à ce qu'il paraît, n'avaient pas besoin d'entendre la chèvre pour deviner qu'elle était là, venaient de temps en temps gratter à ma porte, malgré la leçon qui, la veille, avait été donnée à l'un d'eux. Quelques-uns même furent assez indiscrets pour mettre le nez à mes fenêtres, et comme je fumais beaucoup pour combattre le sommeil, ils s'en allaient, en exprimant à leur manières leur dégoût pour l'odeur du tabac.
       A mon retour à Guelma, je cherchais l'Arabe architecte dont il a été question plus haut, et je lui demandais comment le Turc s'y prenait pour faire crier sa chèvre pendant la nuit. "C'est très facile, me dit-il :  tu n'as qu'à lui passer une petite corde à travers l'oreille ; lorsqu'elle se taira, tu tireras la corde, et alors la douleur la fera crier malgré elle.

        En écrivant les premières lignes de ce livre, avant même de prendre la plume, je me suis promis d'initier le lecteur aux émotions et aux sensations diverses que j'ai éprouvées dans ma vie de chasseur. Je commence donc par l'aveu d'une faiblesse que, du reste, je suis prêt à commettre encore aujourd'hui et toujours. La pensée de torturer un pauvre animal inoffensif me révolta, et le jour même la chèvre était rendue à son troupeau. Peu de temps après, j'eus occasion de me procurer un second cheval malade, et je le fis abattre à la même place que le premier. La première nuit ayant été sans résultat, afin d'éviter une deuxième dissection de mon appât par les vautours, j'eus soin de le couvrir de branches chargées de pierres. Pendant le jour, je pus voir du camp une nuée de ces oiseaux planer sur la montagne ; mais lorsque je revins le soir, grâce à ma précaution, le cheval était intact. Raconter combien de nuits je passais de cette manière et combien de chevaux ou mulets furent la proie des mêmes bêtes sans que le lion daignât prendre part au festin, serait chose fastidieuse et pour le lecteur et pour moi. Je dirais seulement, pour la satisfaction de ceux qui sont contents de tuer n'importe quoi, pourvu qu'ils tuent, je dirais qu'à ma place ils auraient pu en quelques jours faire la plus belle collection de carnassiers, moins toutefois le roi de l'espèce. Quant à moi, je me contentais de quelques hyènes et de trois sacs de vautours que mes amis m'avaient demandés. Depuis la première nuit où j'avais pris possession de l'affût, je n'avais pas entendu le lion. De temps en temps je questionnais les spahis, et toujours ils m'assuraient de sa présence dans le pays, me contant les pertes qu'il leur faisait éprouver. Je commençais à me lasser et à désespérer du succès, quand un beau soir, en montant le sentier que j'avais suivi tant de fois, j'aperçus, à ma grande joie, l'empreinte de pas énormes et comme je n'en avais jamais vu. Il n'y avait pas à se méprendre, c'était le lion. Le bon avait marché là où je marchais maintenant.
         Mais quand, me demandais-je, a-t-il pu venir ici, puisque ce matin je n'ai pas vu ses traces ? "C'est donc après que je suis descendu de la montagne qu'il y sera monté par le même chemin ! "Ainsi j'ai failli me rencontrer nez à nez avec lui sur ce sentier qu'il a parcouru il n'y a peut-être pas une heure." Je me rappelais que la veille au soir j'avais été prévenu qu'on monterait à cheval de bonne heure pour aller à la manœuvre, et qu'afin de n'encourir ni blâme ni punition j'avais quitté mon poste plus tôt que de coutume.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-France, extrait du livre de Jules Gérard