LION TUÉ A ORAN

Les lions étaient rares aux environs d'Oran ; cependant l'épisode que je vais raconter prouvera que ces fauves y paraissaient quelques fois. Il y avait à la ville un habile braconnier qui était la ressource des habitants. Il s'appelait, je crois, Laurent. Chaque fois qu'on désirait une pièce de gibier on s'adressait à lui, et rarement il faillait aux demandes.

Un jour, il fut à la chasse à l'intention de M. Donier, comptable de vivres, helléniste émérite, chansonnier comme Desaugier et comme ce spirituel auteur, membre de l'ancien caveau. Il avait, le lendemain, une réunion de camarades pour fêter notre retour de l'expédition. A cette époque, le gibier était si abondant, même à une faible distance de la ville, qu'il n'était pas nécessaire d'avoir des chiens. Le lièvre partait presque à vos pieds ; perdreaux et poules de Carthage attendaient le bruit de vos pas pour s'envoler. Poursuivant un vol de perdreaux qui s'étaient abattus dans un petit bois non loin de la mer, et engagé dans un sentier, au lieu de perdreaux, Laurent aperçut un énorme lion, venant à lui d'un pas majestueux. Étonné d'abord, effrayé ensuite, il s'arrêta court ; le fauve en fit autant. Laurent, tout frémissant, resta un instant immobile; indécis sur ce qu'il devait faire en présence et en face d'un pareil gibier, il le regarda toujours fixement craignant de le voir fondre sur lui. Voyant le fauve toujours immobile, et ses yeux fixés sur lui, Laurent fit cette réflexion, in extremis: Si je prends la fuite, se dit-il, je suis perdu ; car, en deux bonds il tombe sur moi. Mort pour mort, il faut jouer quitte ou double.

Ce disant et ne perdant pas un instant de vue son peu sympathique vis-à-vis, il descend son fusil, prend dans sa poche une balle qu'il glisse dans le deuxième canon de fusil, le premier en ayant été préalablement chargé avant le départ, comme un en cas; cela fait, Laurent réfléchit encore et se dit: Tirerai-je ou non? Enfin, comptant sur son adresse, il visa l'animal qui ne bougea pas, lâcha le coup et aussitôt il aperçut le fauve faire un mouvement, un saut. Laurent croit qu'il vient à lui. La peur le saisit, il jette son fusil à terre et se sauve, espérant que ses jambes seraient plus prestes que celles de son ennemi.

Se croyant poursuivi, il courut de toutes ses forces jusqu'à une petite guinguette qui était à l'entrée de la ville. Là, il tomba presque en défaillance, inondé de sueur, essoufflé et ne pouvant prononcer une parole.

Enfin, le calme lui revint peu à peu, et il put raconter sa mésaventure. L'événement s'étant aussitôt répandu, quelques chasseurs émérites se réunirent et engagèrent Laurent à les conduire à l'endroit où il avait rencontré la bête.

Un des chasseurs connaissant l'adresse du braconnier, lui dit que peut-être il avait tué le lion. On partit bien armé; et, arrivés au lieu ou le drame s'était accompli, le fusil fut trouvé sur le sentier; et, bientôt, le lion mortellement étendu dans le fourré à quelque distance de l'endroit où il avait reçu la balle, que son vis-à-vis lui avait envoyée en signe de reconnaissance, à la tête. Inutile de raconter la joie avec laquelle l'animal fut relevé et porté en triomphe à Oran.

Un des chasseurs voulut acheter la peau du lion: mais Laurent refusa, en disant qu'il voulait la garder et coucher dessus tonte sa vie, en mémoire de la peur que cette majesté des fauves lui avait donnée.

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