Une lettre d'un pied noir qui en dit long.....

Je ne suis pas un colonialiste ! Je n'ai colonisé personne. Je n'ai exploité personne. J'ai eu le bonheur ou le malheur de naître sur cette terre comme mon père, mes grands-pères et les pères de ceux- ci. Comme d'autres sont nés Bretons, Corses ou Basques, à Clichy ou ailleurs. Je n'y suis pour rien !
Le hasard des destinées, les vicissitudes de l'existence des hommes qui naissent quelque part. Je ne suis pas un "colon" !
Les miens n'avaient pas de terre. Pas un are !
Je le serais, je n'en aurais pas forcément honte. Bien au contraire !
Il y en eut d'admirables. Pas de biens, pas d'acquis sonnants et trébuchants. Une lignée d'ouvriers, d'employés et de pécheurs. Des vies laborieusement passées à attendre une paye maigrichonne qui se faisait désirer.
Pas d'opulence donc mais pas de détresse non plus. Seulement l'espoir que ce qui ne réussissait pas aujourd'hui, finirait bien par s'accomplir demain. Pas d'exigences non plus, ni d'ambitions démesurées, simplement l'espérance que l'avenir des enfants serait un peu mieux, demain.
La culture du travail fut le seul champ labouré et les journées de labeur bien longues et bien mal récompensées.
Vivre était déjà si beau. Profiter des joies simples qu'offraient la mer, les paysages, les casse-croûte entre amis, les fragrances et la lumière, si belle.

Je ne suis pas un fasciste, ni un adepte de la Staviska. Les quelques seize et quelque pour cent de mes compatriotes qui ont sacrifié les plus belles années de leur jeunesse et aussi leurs vies, pour empêcher qu'elle étende son ombre sur le monde, devrait m'en donner acte.
Mes anciens en ont fait partie et je reste fidèle à leur combat. Et si les sectaires de tous horizons, veulent m'y crucifier, libre à eux. Je les laisse faire, même si la position est des plus inconfortables. Je ne suis pas un raciste ! Je n'ai humilié personne.

Un historien disait récemment, qu'entre communautés, en Algérie, " on était frères, mais on ne serait jamais beaux-frères ".
Pourtant il est des beaux-frères qu'on déteste et des frères qu'on respecte.
J'ai partagé les jeux des gosses qui m'entouraient sans distinction d'origine ou de religion. Et s'il se trouve qu'il n'y eut pas plus de métissage, à qui la faute quand les filles de treize ans sont voilées et chaperonnées par père et frères ?
S'il y eut des salauds de mon coté, je ne suis pas sûr qu'en proportion il y en eut davantage que dans l'hexagone. S'il y eut des antisémites, n'y en a t- il pas eu en France ?

Penser qu "Arabes" soient d'une pureté d'âme absolue qui leur ferait, dans leur intégralité, être étrangers aux turpitudes combinardes et aux exclusions ethniques, serait un mensonge supplémentaire qui viendrait contredire le sacro-saint principe d'égalité entre les " races ", entre les peuples, entre les hommes.
Celui qui veut que les sentiments humains soient les choses les mieux partagées au monde.
Je ne suis pas un nostalgique de la colonisation ! Je l'ai dit maintes fois. Je ne suis que son produit. La colonisation ne m'a apporté que la douloureuse décolonisation.
Quant aux miens, elle leur a donné l'opportunité de vivre sur une terre magnifique, qu'ils avaient contribué, modestement sans doute, à faire vivre et dans laquelle ils espéraient reposer en paix, l'heure venue. Mais que de privations et que de sacrifices, de générations en générations.
Je ne suis pas un étranger. Du moins je l'ai cru bien longtemps. Je suis né français de père et de grands-pères français, sur une terre française, du moins je le croyais.
Je n'ai pas obtenu ma nationalité par un quelconque tour de passe-passe. Chez moi on célébrait la France. On apprenait la Marseillaise et pas seulement le premier couplet que des Français, des vrais eux, ânonnent en esquivant la moitié des paroles qu'ils ne connaissent pas, ou qui se refusent à chanter ce chant " sanguinaire et barbare ".
Chez moi trois choses faisaient se découvrir les hommes : Le passage d'un corbillard, la présence d'une femme et les accents de l'hymne national. Je dis " chez moi " parce que ce n'est pas ici.
Les brimades et les " tâtillonneries " administratives me l'ont bien fait sentir. J'ai lu une réflexion qui disait qu'il serait bon " de tourner la page et de changer de comportement vis à vis des Algériens ".
Quelle page devrions-nous tourner ? Celle du " grand vent de l'histoire " ? Et changer quel comportement ? Le peuple algérien a payé un lourd tribut au FLN. Et pour que le mythique soulèvement du peuple algérien uni comme un seul homme contre " l'occupation française ", devienne vérité historique d'état, il a fallu que la terreur permanente fasse basculer les masses du coté des vainqueurs.
Rien de bien nouveau, l'histoire des peuples fourmille d'exemples. Qu'aurions nous fait nous ? Sans doute la même chose.

Je ne suis pas décidé à retourner chez moi, même si l'envie me hante parfois et si mes nuits se peuplent de rêves symboliques et des souvenirs réels. Peut-être irais-je un jour. Mais je n'irai pas exécuter une danse du ventre dans le burnous coutumier. D'abord parce que je suis un piètre danseur et ensuite parce que l'habit traditionnel me tombe mal, même s'il est bien coupé et enfin parce que, si je respecte la culture orientale, je ne me sens pas obligé de participer à une mascarade de circonstance.
Si c'est ce comportement-là qu'il faut adopter, pour tourner la page, ce sera sans moi. En revanche, j'aimerais, seul ou bien accompagné, comme un touriste un peu particulier, visiter les lieux de mon enfance, bien que majoritairement en ruines, découvrir les paysages inconnus, humer les parfums inoubliables, voir la mer, " à l'envers ", tournée de l'autre coté, prendre contact avec les autochtones que je n'appellerai pas indigènes, bien entendu et si possible, serrer des mains fraternelles.

Je connais le respect, ayant été bien élevé, je connais le racisme aussi, parce que je l'ai subi. Je vis l'esprit entre deux terres. Je n'ai pas à être culpabilisé sans cesse parce que ma mémoire n'est pas morte et que je suis fidèle à mes origines.
Qu'ils piétinent les fleurs de cimetières, ils en ont l'habitude ! Pour mes souvenirs, ils peuvent toujours courir.

Antoine Martinez

Site Internet GUELMA-FRANCE