LA FEMME KABYLE en 1861
BENJAMIN GASTINEAU
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Chez les Kabyles, les femmes, beaucoup plus libres que les femmes arabes, vont à visage découvert.

Le Kabyle ne prend du Koran que ce qui lui convient, et laisse à son épouse une part d'autorité et de liberté dans le gourbi. Si le trait d'union doit se faire un jour entre les races africaine et française, assurément le premier anneau de l'alliance se scellera en Kabylie.

Si brillantes et si bruyantes que soient les cérémonies du mariage arabe, elles révèlent éloquemment la dégradation systématique de la musulmane. Je ne me rappelle qu'avec répulsion le spectacle auquel me fit assister une dame de Bône.

Un soir je fus introduit dans la maison mauresque de Sidi Embarek, riche Arabe qui mariait son fils avec Lella Fatma, une des beautés de la tribu des Harectas.

Un instant, les émanations combinées de la pâtisserie indigène et de la parfumerie des mauresques, l'éclat des bijoux et des vêtements multicolores me suffoquèrent et m'éblouirent. Dans le coin des femmes, ce n'étaient que lumière, et or.

L'intérieur de la maison mauresque formait trois étages à galeries superposées et terminées par une terrasse. Sur les dalles en marbre blanc et noir du rez-de-chaussée, s'agitaient fiévreusement des danseuses, dénudées plutôt qu'habillées par leur diaphane costume de gaze, qui donnaient aux spectateurs et surtout aux spectatrices fort enthousiastes, comme l'attestaient leurs cris aigus, une représentation des scènes du mariage.

Le yatagan volait au-dessus de leur tête constellée de sultanis d'or, le foulard de soie s'enroulait amoureusement autour de leurs bras, de leurs reins et de leur taille.

Pour dominer l'ensemble, je montai avec mon introductrice jusqu'à la terrasse. Dans une pièce du premier étage, nous vimes le fiancé Sidi-Hmbarek accroupi sur un tapis et rafraîchi par deux nègres agitant des éventails en plumes d'autruche. Il était entouré de musiciens et d'invités de la noce, également accroupis dans des poses de singes, qui lui faisaient un charivari de compliments hyperboliques avec accompagnement le derbouka, de Tahar et de Zoumarah.

Le fiancé avait un air monacal et ennuyé qui n'était pas précisément de circonstance. Dans les autres galeries, je rencontrai beaucoup de femmes européennes, espagnoles, Italiennes et françaises. Ces fêtes nocturnes, où les suivent pas leurs maris, ont le privilège de les attirer.
Arrivés sur la terrasse, nous tombâmes dans un groupe de Mauresques. On ne respirait pas plus en haut qu'en bas. Il faisait une nuit de sirocco. Le ciel était noir, le fond de l'horizon sanglant.

La ville de Bône était couchée elle avait éteint toutes ses veilleuses; on distinguait difficilement les dômes des maisons mauresques et le minaret de la grande mosquée.
C'était un singulier contraste de silence et de ténèbres, avec les agitations folles et les lumières de la fête. Tout à coup les danses s'interrompent à l'injonction faite aux hommes par un chaouch d'avoir à déguerpir.
Je n'en étais pas réellement fâché. Mais la dame qui m'avait amené ne l'entendait pas ainsi ; elle couvrit ma tête d'un filet de perles, jeta un châle sur mes épaules, et me fit agenouiller devant la balustrade de la terrasse en me commandant de ne pas bouger.
J'obéis. Dès que le sexe fort eut franchi les portes de sortie, le bataillon entier de mauresques, musique en tête, alla chercher la mariée reléguée dans une chambre du rez-de-chaussée.

Lella Fatma sortit lentement, comme si on devait la conduire à la mort. C'était une moukère de douze à treize ans, enfant encore. Elle traversa la salle et fut remise aux mains des tambourineuses et des parfumeuses entourées de toutes les Mauresques tenant des cierges allumés.
Les tambourineuses commencèrent par masser la mariée, lui déliant les doigts, lui faisant craquer les muscles, puis ce paquet d'os et de chair fut repassé aux parfumeuses qui l'enluminèrent et l'enjolivèrent comme on fait d'une poupée, l'une lui teignant les pieds de henna, l'autre la paume des mains et les ongles, celle-ci lui tatouant les joues d'arabesques bleues, celle-là lui brillantant les yeux de koheul.

Enfin vinrent les habilleuses qui lui passèrent la chemise de gaze à manches brodées, le seroual, large pantalon de mousseline serré au-dessus de la cheville par deux anneaux en or, le gilet à épaulettes en satin broché, la jouta, robe lamée d'or, les écharpes et bandelettes cannetilles d'argent, le fauta de fine laine qui, s'enroulant autour des hanches, tombe jusqu'aux pieds; puis on coiffa ses cheveux nattés d'une calotte en velours à gros gland d'or ;
on surchargea ses oreilles de cercles d'argent, de grappes de perles et de corail, on la couvrit de bijoux, de colliers de corail et de médailles portant des sentences du Koran; enfin, elle fut chaussée de pantoufles jaunes à paillons d'or, sur lesquelles retombaient les krolkral, lourds anneaux de pied en argent massif, significatif symbole de l'esclavage conjugal.

Massée, enluminée, tatouée, dorée, argentée, habillée, le cadavre peint fut passé et retourné de mains en mains.
Pendant ce temps, trois Mauresques s'étaient transportées chez le mari pour préparer le lit des époux. L'opération terminée Lella Fatma, escortée de cris aigus et l'oreille déchirée de musique, fut présentée par les Mauresques à son maître, qui dut entendre une fois de plus, d'une oreille docile, le détail des beautés, des trésors qu'il allait posséder; après quoi les Mauresques se retirèrent, refermant sur elles les deux battants de la porte, et laissant face à face les deux époux harassés de parfumeries et d'éloges. Dès que le sérail est clos, des danses furibondes commencent. Les Mauresques se convulsionnent, s'agitent comme des psylles de l'antiquité, en exécutant toutes les danses imaginables, frémissantes de volupté et jetant des cris d'enthousiasme. Les portes de la maison s'ouvrent devant les Maures, qui rentrent et jouissent du coup d'œil de cette bacchanale inénarrable. Profitant du tumulte de la rentrée, je repris les insignes de mon sexe et me retirai en témoignant à mon cicérone combien j'avais le cœur soulevé de ce spectacle dégradant, qui condamne le mahométisme expirant aujourd'hui, en Turquie Comme en Afrique, pour avoir commis le crime d'assimiler la femme à un esclave, pour n'avoir pas respecté en elle l'âme, la dignité, la pudeur, la liberté morale. Malgré leur profond abaissement, les musulmanes se montrent affectueuses, et ne songent pas plus à se révolter contre le despotisme marital qu'à imaginer la théorie de la femme libre propagée avec quelque succès en Europe.

Ces esclaves, comme tous les esclaves, s'habituent à leur esclavage et finissent par l'aimer; elles le préfèrent aux mœurs, aux habitudes des chrétiennes, qui vont effrontément le visage découvert, et, par ce fait, appartiennent, selon elles, à tout le monde. Jamais il ne leur est venu à l'esprit qu'elles pussent devenir les égales de leur seigneur et maître, l'ombre de Dieu sur la terre.
Quand il plaît à l'époux de doubler ou de tripler le gynécée, la nouvelle épouse ou plutôt la nouvelle achetée trouve toujours un bon accueil de la première femme, qui ne voit pas en elle une rivale, mais une servante de plus dans la maison. Il y a là vraiment un dévouement, une abnégation touchante dont sont incapables les Européennes, car elle exclut tout sentiment de jalousie, la jalousie ne pouvant venir que d'un sentiment d'égalité et d'un désir quelque peu égoïste de possession exclusive.
Un des types les plus étranges de femme arabe, c'est la maraboute, prêtresse qui répond assez à la sibylle de l'antiquité. La maraboute dit la bonne aventure sur les lignes de la main, fait des incantations et reçoit dans son gourbi les membres des associations secrètes du mahométisme, telles que les aissaouas, par exemple, à qui leur patron a donné le pouvoir de manger fer, caillou, clous, et d'être percés de glaives, sans en éprouver le moindre mal.

Ces associations secrètes, qui couvrent l'Algérie, surexcitent le fanatisme des Arabes par toutes sortes de prestidigitations. J'ai assisté, à la Calle, dernier cercle de nos possessions algériennes sur la frontière de la régence de unis, à des exercices d'aissaouas, présidés par une maraboute, qui atteignaient le sublime en laideur et l'extravagant.

Qu'on se figure, au milieu de la cour un gourbi en pisé, une cinquantaine d'énergumènes se tenant tous, par le corps, de manière à ne former qu'un tout monstrueux, se désossant, se trémoussant, se convulsionnant en cadence, secouant sur leurs épaules, comme des fous, leur longue touffe de cheveux appelée mahomet, se penchant sur les charbons ardents des fourneaux, jusqu'à ce que, ivres de mouvement, tous les aissaouas perdent leur nature et se transforment, qui en lion, qui en chacal, qui en chameau, qui en panthère, etc. Alors, cette dégradation de l'humanité en ménagerie a quelque chose d'effroyable, chacun jetant les cris de l'animal en qui il s'est incarné, mangeant des pierres ou du fer, ou des feuilles de cactus ou des savates, selon sa qualité.

J'avais bien connu à Paris, autrefois, une société d'hommes-animaux qui, dans leurs réunions, avaient remplacé la parole par le cri de tous les animaux , mais il n'y a pas de comparaison à établir, entre quelques Parisiens goguenards jouant à la bête, et ces épouvantables Arabes qui sont vraiment les animaux dont ils réalisent momentanément la représentation. Il y a, de la rage, du délire, des contorsions horribles, des tours de force qui tiennent du miracle.
Digèrent-ils réellement le verre cassé, le fer, le minéral? Je n'en sais rien, mais je les ai touchés, vus d'aussi près que possible, et il me semble bien difficile d'escamoter ce qu'ils mangent devant toute une assistance ravie de leurs excentricités.

La maraboute, à la figure profondément ravinée de rides, à peine couverte de loques, anime cette furie de ses grimaces et de ses cris. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu' à l'un de ses signes cabalistiques, tous ces animaux féroces et furieux, tous les lions, les chacals et les dromadaires qui ont rugi, hurlé, tortillé le fer et digéré le verre cassé, redeviennent des Arabes très paisibles, et vont se coucher comme de bons bourgeois, à l'heure dite.
Ces extravagances ne donnent-elles pas à penser que l'homme aime à retourner à son état sauvage, à la bestialité, aux instincts brutaux et barbares d'une nature inculte? Certains aissaouas ont pour spécialité de se faire traverser les joues par des poignards, d'autres de jongler avec des serpents, d'élever des lions et de les promener en triomphe dans les rues des villes d'Afrique, comme une manifestation victorieuse de la puissance que leur a léguée leur saint.

Les prêtresses arabes, dites maraboutes, les saintes du mahométisme, peuvent également opérer des miracles et dompter des bêtes féroces. En un mot, tous ces saints et toutes ces saintes se rattachent au grand ordre des Khouans, des frères qui se réunissent en diverses sociétés secrètes pour maintenir, au moyen d'actions extraordinaires, de faits extra-naturels, le crédit chancelant de la foi musulmane.
Ce sont là les foyers toujours allumés du fanatisme dirigé contre nous en Algérie. La femme arabe, presque toujours mariée à peine nubile, se flétrit de bonne heure; femme à douze ans, elle devient matrone à trente. Comme beauté, elle est de beaucoup inférieure, malgré sa stature élevée, ses grands yeux voluptueux et expressifs, à la juive, cette reine des femmes indigènes de l'Afrique.

Quand on rencontre sur son chemin des femmes indigènes d'Israël, l'admiration vous cloue surplace; celles-là ne cachent pas leurs visages. Elles se prélassent en souveraines dans les villes de l'Algérie, montrant leurs chairs opulentes, mal contenues par une riche robe plaquée d'argent, trainant leurs babouches effilées qui tiennent à peine à leurs pieds nus et roses.
La juive règne dans son ménage. L'israélite monogame aime la famille, s'y retranche comme dans une forteresse, et ne prend aucune joie en dehors de son foyer : ce qui pourrait expliquer la perpétuité de la race juive et son bien-être au milieu de toutes les tribulations

Je n'ai pas encore parlé des négresses d'Algérie, et pourtant elles sont femmes, quoiqu'elles ne paraissent pas s'en douter le moins du monde. Si elles n'ont pas la beauté, en revanche Dieu leur a donné la bonté. Les croyez-vous, à ce compte, plus mal partagées que les autres femmes? On ne sait pas d'où viennent leurs nombreux enfants.
La recherche de la paternité ne les préoccupe pas ; mais elles ont la bosse de la maternité fort développée.
Personne ne se soucie d'elles ni de leurs rejetons; à force de courage, de dévouement, de peines héroïquement supportées, elles suffisent à tout, et jamais une lamentation sur leur dure destinée ne s'échappe de leur bouche.
Un jour, au marché de Bône, je passai à côté d'une jeune négresse accroupie devant un tas de galettes d'orge qu'elle vendait. Elle avait un nouveau-né pendu au sein ; un autre roulait nu dans la poussière du marché. La voyant chanceler, je dis à un Arabe de l'interroger, ce qu'il fit.
Il n'y avait pas deux heures que la malheureuse était accouchée; elle avait été forcée de venir au marché pour gagner quelques sous dont elle avait besoin.
Je fis part de son infortune aux personnes qui m'entouraient, et, en un clin d'œil, toutes les galettes furent enlevées.
Avec l'aide d'un Arabe, la négresse se releva et retourna à son gourbi sans proférer une plainte ni un remerciement.
Ce que la juive est aux femmes indigènes, la Française l'est aux Européennes d'Afrique. L'Allemande ne rachète pas son type physique imparfait par une conduite exemplaire.
L'Espagne exporte en Algérie ses pluS mauvaises oranges et ses plus acariâtres señoritas. Les Mahonnaises et surtout les Maltaises, d'une beauté sévère et remarquable, ont un esprit fort borné qui les livre entièrement au fanatisme religieux, à l'étroitesse des sentiments.

En Afrique, comme ailleurs, la vraie, l'unique femme, c'est la Française; car avec la grâce et la beauté, elle a l'esprit et le bon goût par surcroît. Malheureusement pour l'Algérie, la Française préfère à ses eaux thermales, si efficaces pourtant, celles de Vichy et de Plombières, à son beau ciel et à ses pittoresques montagnes, les horizons et les pics des Pyrénées et de la Suisse. De l'abandon de la femme européenne provient la tristesse de la pauvre Afrique, son immense spleen, son humeur noire d'Ariane. Une autre conséquence non moins déplorable de l'absence de la femme, c'est la disparition de toute préoccupation artistique; l'art, qui est la beauté visible, ne s'inspirant et ne se fécondant qu'aux rayons de la femme. En Algérie, un artiste, un poète, un peintre, sont des phénomènes, des abstractions, des âtres de raison. Quand il passe un de ces âtres extraordinaires, il passe vite, scandalisé que, .dans pays de Barbarie, on ne lui demande pas même de lire un chapitre inédit do son livre ou de montrer une esquisse de son album. Désolé de cet état de choses, un journal africain, faisant ressortir avec éloquence l'inconvénient pour le sexe mâle d'aller au marché et de raccommoder ses chausses, proposait d'enrégimenter les ouvrières des villes manufacturières de France, et de les envoyer chercher des maris en Algérie, proposition insolite qui, blessant à. la fois l'amour et la liberté, révolterait certes les ouvrières de Lyon, de Rouen, de Lille, de Saint-Quentin,, assimilées par ce projet à des Chinois et à des nègres. D'ailleurs, est-il besoin de recommencer la triste expérience des colonies parisiennes? Ne sait-on pas que les modistes, les lingères, les brunisseuses, les couturières, sont venues durement expier des illusions perfidement entretenues, et briser leurs rêves d'Eldorado contre la réalité africaine? Elles voulaient coloniser, cultiver le sol avec des chapeaux à la mode, des bottines de soie, et toutes furent très étonnées de ne pas trouver au débarcadère une légion de nègres pour leur servir le café au lait. De quelles promesses menteuses ne les avait-on pas nourries? Cette terre, qu'elles espéraient facilement épouser, leur a servi de tombeau, et le soleil africain les a absorbées comme les gouttes de rosée de l'aurore. Qui écrira jamais le roman de nos Pari-siennes de 1848, victimes d'un système d'enrôlement? Au lieu de l'idylle espérée, elles ont joué en Afrique des tragédies, des drames à la Manon Lescaut chaque année l'Europe jette sur les rivages africains des naufragés des deux sexes, qui peuvent se comparer à ces débris de navires échoués au pied des falaises, spectacle du fini, de la ruine et du néant, en face de la mer qui chante l'infini, le mouvement et la vie. Il y a en Algérie, en les classant par ordre numérique, des Français, des Espagnols, des Italiens, des Anglo-Maltais, des Allemands, des Suisses, des Belges, des Hollandais, des Irlandais, des Polonais, des Portugais. Un grand nombre de ces émigrants ont trouvé en Europe un Waterloo; leur nef a sombré sous la fureur de la bourrasque, le navire a été démâté, la maison ruinée, peut-être le cœur déchiré par le vautour d'une passion. Toutes les vicissitudes du sort ont inscrit leur dur alphabet sur ces physionomies d'émigrants qui, à peine arrivés au port, doivent recommencer la lutte sans trêve ni merci de l'homme contre le destin. Et quelle lutte, dans une colonie où l'argent et le crédit sont des mythes ! La plus redoutable incarnation de l'usure s'est faite en Algérie. Gobsek est roi de la colonie; aussi le papier timbré circule-t-il à profusion, et y a-t-il autant d'avocats, d'hommes d'affaires que de colons.

Le juif, l'heureux youdi, qui tient habituellement le rôle de banquier à la petite semaine, voit passer devant son trône le colon naïf qui s'est imaginé pouvoir défricher sa concession sans capital, et le petit marchand qui achète en France les marchandises de rebut pour les revendre aux Algériens à des prix exorbitants.

Deux individualités algériennes ont trouvé le moyen de se passer de l'usurier, ce sont le lascar et le carottier. Le lascar étant tout simplement un bandit, nous n'en parlerons pas, puisque les bandits n'offrent quelque intérêt que dans le drame de Schiller; mais le carottier, mêlant à sa fourbe l'esprit de Scapin, doit figurer dans cette galerie de types algériens.

Le carottier vendra la guérite devant laquelle il monte la garde, se rendra sur le port, choisira la pièce de vin qui lui convient et se la fera adresser sous le nom du propriétaire; il frappera sans façon à la porte de l'Européen qui vient de débarquer à l'hôtel, et se disant tueur de bêtes féroces par profession, lui demandera la commande d'une hyène, d'une panthère ou d'un lion, ne se retirant qu'après avoir arraché quarante ou cinquante francs d'arrhes à l'ébahissement du nouveau débarqué.
Il y a encore le carottier qui se prévaut de grandes influences à Paris, dispose entièrement des autorités officielles, avec lesquelles il a fait ses humanités, et vous promet, moyennant caution et remise, une bonne place dans l'administration ou une belle concession de terrains.

Mais le plus brillant carottier que j'aie rencontré sur ma route, c'est le chercheur de mines de diamants et de carrières de marbre de Numidie, perdues depuis les Romains.
Dans une petite ville de la province de Constantine Guelma, trônait, l'année dernière, un monsieur qui portait au doigt une énorme bague dont le chaton enchâssait une pierre verte provenant d'une mine d'émeraudes qu'il prétendait avoir découverte non loin de la ville, mais qu'il refusait obstinément de faire connaître aux gens trop curieux.

De la bouche de notre Cagliostro, ruisselaient des diamants, du moins des promesses de diamants. Telle dame devait avoir un bracelet d'émeraudes; telle autre, mieux gratifiée, un collier et un diadème. Il avait promis des émeraudes à tous ses amis; je vous laisse à penser s'il devait en manquer! Chacun le choyait, se disputait à l'envi l'honneur de le recevoir; on le comblait de prévenances, de cadeaux, cadeaux placés à gros intérêts, bien entendu. Grâce au scintillement du diamant vert, le Cagliostro africain avait trouvé le plus riche et le plus agréable parti de la ville, une demoiselle aussi distinguée que jolie, dont la parure en émeraudes du jour de la noce, devait valoir cinquante millions, ni plus ni moins.
Les bancs furent publiés; c'est ce qui entrain la perte du dénicheur d'émeraudes. L'autorité s'émut de ses mystifications, le fit arrêter, appela un chimiste qui soumit sa fameuse émeraude à des réactifs, et, mariage, richesses, diamants fondirent en eau comme la fausse émeraude, s'évanouirent comme un songe des Mille et une Nuits.
Eh bien ! les dames de la ville surent mauvais gré à l'administration d'avoir ordonné l'expérience chimique de l'émeraude; tant il est vrai que le rêve vaut la réalité, et que nous préférons presque toujours un brillant mensonge à une rude vérité.

Si, des Scapins de l'Algérie, nous passons aux grotesques, nous trouvons en première ligne le "maboul", nom donné à tous les Arabes que l'esprit de Dieu a visité et transporté loin des réalités terrestres.
Ces déistes fous vivent de charité; ils ont le droit de se livrer à toutes les folies, à toutes les extravagances. Chaque ville d'Algérie a ses mabouls qui égaient la population par des cris sauvages, des poses excentriques; des contorsions inouïes.

Les mabouls ont leurs rivaux parmi les Européens : ce sont les buveurs d'absinthe du pays. Prise à l'excès tous les jours, l'absinthe produit une espèce de folie. L'abus des liqueurs fortes engendre plus de fièvres en Algérie que le climat; aussi n'y a-t-il qu'une maladie : la fièvre, et qu'une médecine : la quinine.
On voit que les consultations des docteurs algériens sont plus simples, plus élémentaires encore que celles de Sangrado, prescrivant de l'eau chaude et des saignées. Ce qui fait le charme des contrées tropicales, c'est la surexcitation constante produite par le climat sur la constitution humaine, qui est toujours en verve, pour ainsi dire; tandis que dans les pays froids elle est énervée, abattue et lymphatique.

Cependant, il existe en Algérie un certain nombre d'individus qui ne se contentant pas des surexcitations du climat, de l'ivresse versée par le soleil ou par l'absinthe, ont recours aux hallucinations du hachich.
Le hachich est à l'Algérie ce que l'opium est à la Chine. Il a ses fanatiques, ses réunions, ses clubs réguliers.

Les hachichins se recrutent parmi les Arabes aussi bien que parmi les Européens. Une fois que le hachich s'est emparé d'un homme, il ne le quitte qu'à la mort.

Comment retourner aux joies vulgaires et aux habitudes d'une existence monotone et décolorée, lorsque les hallucinations du hachich, brisant tous les liens grossiers, toutes les limites, toutes les prisons d'une nature imparfaite, vous transportent soudainement dans un monde d'harmonies, de parfums et de lumière, réalisent les rêves les plus éthérés, versent en vous des visions palpables, des voluptés inconnues, des joies divines, des paradis innombrables, des enthousiasmes surhumains, dilatent à l'extrême la puissance de vos sens et de votre imagination Vous ne sortez de cet infini de la sensation et du rêve, de cette immensité de la joie, de ces cieux habités quelques heures, vous ne reprenez possession de vos sens bornés, de votre esprit crétinisé, de vos idées courantes, qu'avec honte et dégout, comme un ange forcé de s'incarner dans un corps humain, ou comme un grand seigneur ruiné qui se voit forcé de se couvrir des loques du pauvre.

On prend le hachich de deux manières : on le fume ou on le mange. Les Mauresques d'Alger ont un talent tout particulier pour l'arranger en confiture et en pâte sucrée. Mèlé à l'opium, le hachich s'appelle lafioun, au miel, madjoun.
Les Mauresques d'Alger consomment habituellement ces muscades de madjoun, qui donnent l'ivresse. Ce sont les bacchantes du hachich.

On fume le kif, dans presque tous les cafés maures, en prenant le café. L'opération consiste en humer une bouffée de la pipe dont le fourneau est rempli de hachich et vous ne sortez de cet infini de la sensation et du rêve, de cette immensité de la joie, de ces cieux habités quelques heures, vous ne reprenez possession de vos sens bornés, de votre esprit crétinisé, de vos idées courantes, qu'avec honte et dégooift, comme un ange forcé de s'incarner dans un corps humain, ou comme un grand seigneur ruiné qui se voit forcé de se couvrir des loques du pauvre.

La première fois que je fus initié aux hallucinations du hachich, ce fut par un Européen qui faisait partie de l'intéressante classe des désespérés. Il est mort depuis de l'abus du kif.

Il marchait d'ailleurs à la mort avec connaissance de cause, car il répondit à mes observations sur les ravages faits à sa santé par le hachich, qu'il préférait une mort librement cherchée à la mort que le hasard impose . C'était un Obermann courageux. Il s'était construit un véritable nid de poète et d'oiseau au milieu d'une forêt africaine, au fond d'un ravin. Sa chambre à coucher, percée d'oeils de boeuf toujours ou-verts, était remplie de nids d'hirondelles; dans le jour, elles passaient et repassaient pour aller de leur nid à la provision, et de la forêt au nid. Dans sa retraite, il ne voyait que le bleu du ciel, de la mer, et les chênes verts de la forêt, ne respirait que les arômes des fleurs qu'il avait plantées de ses mains dans son petit jardin de Dioclétien, n'entendait quo susurrements d'insectes, chants d'oiseaux et chant de la source qui coulait au pied de son castel sur les granits du ravin.La nuit, la musique changeait : chacals, panthères et lions donnaient leurs étranges notes au concert de la forêt. Souvent impatienté de rugissements et de miaulements qui l'empêchaient de dormir, il se levait, s'armait de son fusil Devisme et allait au clair de la lune chasser la bête féroce. Du reste, tous les hachichins sont chasseurs. Mais leur gibier de prédilection, c'est le sanglier ou le hérisson.Quand je visitai la demeure de mon fumeur de kif, je compris quo j'avais affaire à un poète de bonne race, à un Titan vaincu, à un homme rassasié de civilisation et amoureux de la vie sauvage. Il me confia une des causes de son émigration. Après avoir fait passer sous mes yeux tous les emblèmes d'une fiancée, la couronne et le bouquet d'orangers, précieusement conservés dans une boite en cèdre, il me dit que la jeune femme qu'il avait épousée, frappée subitement de mort, était passée du lit nuptial au cimetière.Une nuit, dans la folio de son désespoir, il avait tenté d'escalader les murs du cimetière. Cette pensée coupable obsédant son esprit, il avait résolu de mettre la mer entre le cadavre de sa femme et lui. Le ciel l'avait récompensé de son exil volontaire. Grâce aux incantations, aux extases paradisiaques du hachich, il revoyait, toutes les fois qu'il se kiffait, sa femme aussi jeune, aussi vivante, aussi belle que le jour de son mariage; sa voix délicieuse résonnait à son oreille; elle lui disait que la mort n'avait été pour elle qu'un changement de robe; au moment des adieux, elle lui donnait rendez-vous pour le lendemain à l'heure habituelle, en attendant qu'il vint la rejoindre par-delà la tombe, dans le monde superterrestre qu'elle habitait.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE