LA GRENOUILLE
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Tahar l'infirmier accueillait le Toubib dès qu'il arrivait à l'hôpital : accueil courtois, déférent, empreint d'admiration et d'aveugle confiance, car le Patron était bon, dévoué, savant et de renom solidement établi.
- Bonjour, Tahar ... Quoi de neuf ce matin?
- Pas grand chose, Docteur ... Hier soir, on a amené une femme ... Je crois qu'elle va mourir.
- Allons vite la voir.
Sur le lit gisait une femme jeune que le Caid du douar avait envoyée "sur réquisition" , parce que - depuis la fin du Carême - elle refusait toute nourriture.

Décharnée, le visage émacié; un regard de bête traquée, une bouche exsangue, disaient assez la misère physiologique d'un organisme ravagé, aux limites ultimes de la résistance.
D'un geste le Toubib congédia l'infirmier, puis examina la malade. Il vit un squelette recouvert d'une peau grise, fripée. Il regardait, auscultait, fouillait, sans découvrir le moindre symptôme. Certes, le pouls était" minable ., la tension effondrée mais ce n'était que des conséquences et la cause lui échappait.

Le Caid situait le début de l'affection au dernier jour du Carême - soit un peu plus de deux mois-. Depuis lors, l'état s'était régulièrement aggravé et depuis trois semaines, la malade avait refusé toute alimentation - même liquide ... Cette femme allait mourir, emportant avec elle le secret du mal qui la tuait.
Le Toubib fit des prélèvements de sang, urines, expectorations, qu'il envoya par courrier spécial au laboratoire du cheflieu. Quelques jours plus tard, les résultats des analyses revenaient, désespérément muets.
Alorrs, il décida d'évacuer le cas vers le grand hôpital de Mustapha, en Alger. Il l'accompagnerait lui-même, la présenterait aux Maîtres avec lesquels il discuterait les différentes hypothèses.b Il tenterait tout pour sauver cette femme, mère de trois gosses dont l'aîné n'avait pas trois ans.
Ce matin-là, il s'approcha du lit, prit la main de la patiente et dit doucement :
- Cet après-midi, je t'emmène à Alger. Les grands Toubibs te soigneront et te guériront - Inch'Allah - s'il plaît à Dieu!
La main décharnée serra ses doigts, puis l'attira impérieusement. Il approcha son oreille de la bouche desséchée et les lèvres blanches murmurèrent :

- Non ! .. C'est trop tard ... La grenouille ...
- Quelle grenouille? demanda-t-il intrigué.
- Celle que j'ai avalée en buvant à la source, le jour de l'Aid-el-Seghir ... Elle a grossi et m'a mangée!
- Sois sans crainte, nous la chasserons ...

Le Toubib était médusé. D'un coup ressurgissaient à son esprit l'innocence primitivité de ces grands enfants, leurs légendes médiévales, leurs superstitions dans les djenouns, les lutins, les génies de la terre, de l'air et de l'eau.
Quatre-vingt-dix ans avaient déjà passé depuis la conquête et la lourde chape des croyances d'un autre âge pesait toujours sur cette race, qui " annexait " les progrès de la Civilisation moderne, sans renoncer aux sornettes que répétaient les conteurs et les sorciers, le soir à la veillée.
Pourtant, si cette histoire de grenouille était l'idée fixe, morbide, génératrice de cette anorexie mentale, rebelle à toute thérapeutique? Il fallait lever cette hypothèque, balayer ce doute.
Le Toubib héla l'infirmier:
- Tahar ... descends ce soir à l'oued rapporte-moi une grosse grenouille et garde-la bien vivante.

Le lendemain matin, le Toubib s'était mué en metteur en scène. Sarrau, bonnet et bottes blancs, gants de caoutchouc, plateaux garnis d'instruments scintillants, il planta le décor habituel des grandes interventions chirurgicales.
Etendue et ligotée sur le billard, résignée et offerte, la malade attendait.
- Sois sage, ô ma sœur ... Tu vas dormir et pendant ton sommeil, j'irai chercher la grenouille qui te mange. Qu'elle soit maudite!
Ainsi parla le Toubib et la femme murmura - Il n'y a de Dieu que Dieu . ..

Quelques bouffées d'anesthésique et la malade s'abîmait dans une totale inconscience.
Alors, le Toubib dessina sur la paroi une simple éraflure de l'épiderme, posa une dizaine d'agrafes, badigeonna cette pseudo-cicatrice de teinture d'iode, étendit un épais feuillet d'ouate qu'il enferma dans un serre-corps de trente centimètres de hauteur, puis commanda :
- Tahar, apporte-moi la grenouille!
Ahuri, l'infirmier obéit et présenta un plateau émaillé, dans lequel s'étalait un énorme batracien, aux taches brunes et vertes.
Déjà la malade sortait du sommeil. Le réveil total suivit rapidement et "l'opérée",. put tâter son pansement.
Le Toubib s'approcha, le plateau à la main:
- Femme, tu disais vrai... La grenouille te mangeait. Elle ne te mangera plus : la voici!
Et il tendit le plateau où s'étalait la flasque bête au regard stupide.
Les yeux exorbités, la pupille dardant toutes les flammes de la vengeance, les lèvres retroussées dans un rictus horrible, la femme défiait son bourreau.
D'un geste brusque, elle prit la bête à pleine main, ouvrit la bouche, y plongea la grenouille qu'elle décapita d'un seul coup de dents et broya en gémissant!
Tahar avait bondi pour arrêter ce monstrueux talion.
Le Toubib l'arrêta net et laissa finir le repas macabre.
La malade retomba sur son lit, secouée par les spasmes d'un rire hystérique, démentiel, interminable ...
Après quarante jours, elle avait repris cinq kilos, avec la joie de vivre et sa gaieté d'oiseau.
Elle quitta l'hôpital, exorcisée, irrassasiable.

Extraits du livre de Gaston Guigon (Toubibs du Bled ).Les Presse de l'Imprimerie Isoard 1968 Salon de Provence 13

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