JARDIN D'ESSAI ALGER
-

En route pour le Jardin d'essai.
Léon VAN AERSCHODT
1910

          Le soleil lustrait les maisons et couchait des ombres aux coins des rues ! Des silhouettes suivaient les hommes. Je sentais en moi, une langueur exquise, un contentement intérieur qui rendait tout gai autour de moi. J'étais heureux et mon cœur se grisant de poésie, faisait sourire mes lèvres et rêver mes yeux... Je flânais dans les rues d'Alger. Mon ami, à mes côtés, savourait en silence un cigare. Peut-être pensait-il à Lou-vain, regrettant sur cette côte d'Afrique, son piano, pour pouvoir à défaut de poésie, traduire en musique le charme qui l'enivrait. Peut-être songeait-il aux absents, à ceux qu'on quitte sans pouvoir un instant s'en éloigner de cœur. Machinalement, nous étions montés dans un tram qui nous conduisit à la colonne Voirol. Où allions-nous? Aucun des deux ne le savait... Nous pensâmes tout à coup au Jardin d'essai. Malheureusement nous ignorions le chemin. Une petite aventure nous dédommagea de cet incident, plutôt désagréable. Une Italienne, très jolie!... qui se trouvait en face de nous dans le tram, et avec laquelle j'avais déjà tenté un petit bout de conversation, s'offrit avec son plus gracieux sourire, de nous servir de guide. Sa voix était harmonieuse, ses yeux étaient trop beaux, pour ne pas me distraire... Je le lui ai peut-être dit, mais rappelons-nous seulement qu'elle nous félicitait de nous être trompés de route et de pouvoir nous rendre au Jardin d'essai par Birmadréïs.

          Et, vraiment, notre excursion ne manqua pas de charme : Notre Ariane nous signalait aux côtés de la route tout ce qui nous aurait passé inaperçu. C'est ainsi que nous visitâmes le " Ravin de la Femme sauvage ", où l'on voit taillée dans la roche, entre deux grandes têtes d'homme, une silhouette féminine.
          Et notre compagne nous raconte que les gens du pays ont donné, par antiphrase, le sobriquet de " Femme sauvage " à une jeune débitante d'absinthe qui tenait un établissement, à cet endroit, vers 1844. C'était tout ce qu'elle paraissait savoir de la légende. " Les figuiers de Barbarie portaient des fruits délicieux... Cette route était une des plus belles promenades d'Alger. " Et elle nous fit remarquer les bosquets d'arbres qui s'entassaient à l'horizon, comme un brouillard verdoyant éclaboussé d'or, par le soleil d'Afrique. Un tintement de grelots approche... C'est un tram-car qui nous conduira au Jardin d'essai. Un attelage à faire pitié. Deux squelettes quadrupèdes, collés dans une peau malade où des mouches viennent agiles et vives, rassasier, sur des plaies purulentes, leurs sales appétits. C'étaient les chevaux ! Deux cochers, dont l'un ivre veut à tout prix guider l'équipage. Le plus sage céda pour éviter d'en venir aux mains. Le fouet claque sur le dos de ces haridelles efflanquées. Elles s'emportent et nous voilà partis. A l'intérieur de la voiture, cinq Arabes empaquetés dans des burnous dépenaillés, sommeillaient, une cigarette aux lèvres, du jus de tabac au menton. Nous, sur la plate-forme, nous nous demandons si notre patache se décidera enfin à se renverser ou continuera à nous jeter, tantôt à gauche, tantôt à droite. Que le doute est affreux en pareille circonstance !

         Beaux paysages!... Mais quelle route !... Des sillons, des précipices, des pierres, des mares de boue... Et quelle voiture ! Quels cochers ! Par moments, nous tombons l'un sur l'autre,... quand nous nous regardons, nous avons, l'un le chapeau sur l'oreille, l'autre sur le nez...
         Nous avons beau nous tenir à l'arrière train du vénérable véhicule, nous nous bousculons. Ajoutez à ces cahots, le bruit assourdissant des vitres qui tremblent et vous aurez, à peu près, l'idée des agréments que nous avons éprouvés en nous rendant au Jardin d'essai.
         Le long du chemin, nous voyons les désastres causés en quelques heures --- il y avait trois jours environ - par une pluie torrentielle, qui fit plusieurs victimes, entre autres une jeune femme. Je n'ai pas demandé si elle était belle, si elle avait aimé, mais il est toujours triste de mourir jeune et sans avoir vécu son rêve. Re-venant de son travail, elle passait le ravin qui longe la route ; le pont qui la portait fut arraché par le torrent et la malheureuse se noya. Le receveur du " tram " nous montre à l'endroit du sinistre des solives, des planches noires et boueuses qui sortent brisées du flanc d'un fossé où l'herbe se renverse encore dans la direction qui mena le courant. J'ai souvent pensé à cette femme, parce qu'on m'avait dit qu'elle était jeune, et que dans la mort de la jeunesse j'ai toujours vu une trop grande ironie ! On est plein d'espérance, tout est printemps. Ce sont des fleurs, ce sont des roses... Un premier tressaillement du cœur près d'un être aimé. Mourir quand on est vieux est une suprême consolation ; c'est une délivrance ! On a épuisé ses forces, on n'est plus capable d'aucune énergie et si, alors, on n'a pas atteint son but, il est trop tard d'espérer l'atteindre encore, et il doit être doux de tourner ses regards vers la tombe, pour ne plus voir derrière soi, les mensonges de ses illusions et la chaîne de toutes ses souffrances. Enfin, nous arrivons au Jardin d'essai. C'est vers le soir. Les lueurs du soleil cuivrent le ciel... La perspective d'une allée de platanes s'enfonce dans un horizon lilas rouge... On marche sous un dôme vert tendre... Les troncs d'arbres, à l'écorce tigrée, semblent les colonnes d'un temple... Au moindre bruit des feuilles, qui frissonnent à la brise du soir, l'imagination évoque un peuple de prêtresses antiques... On se sent entraîné vers un état de rêverie... On a l'impression d'un vertige et l'on avance craintif et heureux avec l'idée de rencontrer l'autel d'une divinité païenne.
 

      

 Peu à peu les distances se perdent; l'ombre troue d'immenses taches noires dans le feuillage.
         On s'arrête émerveillé devant la féerie d'une allée qui fuit loin, très loin...
  

       
Le soleil accroche une chevelure d'or dans les aigrettes géantes qui ornent les stipes gracieux des palmiers.
         Ces palmiers se balancent sur les bandes roses du couchant. On ressent un doux frémissement; il semble que du fond du cœur monte le rythme d'un chant pour célébrer le tressaillement voluptueux de la nature qui s'endort Le ciel frise des boucles blanches dans le feuillage sombre... De frêles rameaux se penchent au-dessus des routes comme si des sylphes venaient une dernière fois les agiter sur le ciel clair... Le fredonnement des oiseaux se disperse en sourdine, dans le silence qui tombe... Les dattiers remuent, de temps en temps, avec un bruit dur, leurs feuilles pennées de lances...Tout se tait. Je n'entends plus que les soupirs entrecoupés des feuilles mortes, les battements de mon cœur et le murmure des branches mollement balancées dans la brise. Je me suis assis, accoudé au coin d'un banc. Entre les palmiers, les aloès géants et les roseaux arborescents des bambous, j'ai vu le soleil se coucher dans une apothéose. Mon âme ivre de poésie, s'est envolée vers l'idéal, et dans ces régions pures du monde psychique elle a savouré l'enivrement des plus délirantes extases.

Cartes postales envoyées aimablement par Edmond Boucault

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE