L'HOMME QUI NE RIT PLUS.

CONTE ARABE.

IL existait dans une principauté voisine du lac Tchad, au centre de L'Afrique, une famille arabe que la tyrannie du pacha de Tripoli avait forcée à émigrer. Cette famille, favorisée par les circonstances, c'est-a-dire par la volonté de Dieu, avait acquis en peu de temps une fortune fabuleuses dont on parle souvent dans les maisons. Le père et la mère moururent, laissant un fils qui n'avait que seize ans, et dont l'ardeur pour le plaisir ne connaissait point de bornes.'
Zerzouri, c'était le nom de l'héritier, donna des fêtes il eut tout de suite beaucoup d'amis. La prodigalité est née au sein des plaisirs, il devint prodigue, et l'argent s'échappa de ses mains comme l'eau qui tombe des nuages. Peu à peu, il vendit esclaves, palanquins, troupeaux, écuries et maisons il vendit même les bijoux de sa mère. Trois années avaient suffit pour consommer sa ruine.
Le lendemain de sa dernière fête, Zerzouri était déjà oublié. On ne savait plus qu'il avait rempli la ville de Melir de son faste et de sa générosité; et lorsque le désespoir le poussa à se faire journalier pour gagner son pain, ce fut un inconnu qui lui tendit la main.

Un jour que, revêtu d'une gandoura brunâtre, comme les gens du peuple, il s'était affaissé au pied d'un mur en attendant de l'ouvrage, un étranger de bonne mine s'arrêta devant lui et lui offrit le salut.
Zerzouri rendit le compliment d'un ton poli, mais sans oser lever les yeux, tant il se sentait humilié d'être tombé si bas. Jeune homme, lui dit l'inconnu avec une voix affectueuse, vous paraissez soufrant votre figure m'intéresse. Je devine à votre physionomie que vous avez dû être dans une position heureuse. Si vous cherchez du travail, j'ai votre bonheur. Zerzouri fut touché jusqu'aux larmes des paroles de l'étranger; il lui répondit:
Monsieur, vous me sauvez la vie; Dieu vous récompensera sur ma part de paradis. Ma mère avait raison de dire que le Seigneur des mondes n'abandonne, jamais ceux qui sa résignent entre ses mains.
En disant ces mots, il attachait ses yeux sur son interlocuteur, qui était un homme d'une quarantaine d'années, au visage doux et triste, et couvert d'une robe de soie verte flottante, ajouta d'une voix timide A quoi m'emploierez-vous ?

L'inconnu lui dit : J'habite une maison éloignée du fossé de ta ville, avec neuf de mes amis. Nous vivons là, dans une retraite absolue, Il nous faut quelqu'un pour nous servir, et surtout une personne discrète. Votre physionomie me convient. Vous demeurerez au milieu de nous et vous partagerez notre existence, comme si vous étiez de la famille. Vous aurez des costumes élégants et l'argent ne vous manquera pas, et Dieu permettra sans doute que vous jouissiez, grâce à nous, d'une brillante existence. Acceptez-vous l'emploi que je vous offre?' Entendre, c'est obéir, s'écria Zerzouri, dont le cœur bondissait de joie.
Avant tout, dit l'homme à la robe Verte, j'ai une recommandation à vous faire, c'est de, respecter notre secret. Lorsque vous nous verrez pleurer, gardez-vous de nous interroger sur la cause de notre douleur. Le Créateur ne m'a point affligé du péché de curiosité, j'aurai peu de mérite à me taire..

Après ce dialogue qui ne dura qu'un instant, les deux personnages se mirent en marche, l'un suivant l'autre, vers le bain le mieux tenu de la ville, où Zerzouri fit sous les yeux de son maître, une toilette complète, depuis la peau jusqu'au manteau.
Une fois baigné, massé, il se vit entouré de négresses qui lui ajustaient des habits neufs, faisaient ressortir à la fois et l'élégance de sa taille et le charme de ses traits.
Il est d'usage chez les musulmans qu'on dépouille le vieil homme pour entrer dans maison en qualité de serviteur. Du bain, ils se rendirent à la maison, qui était, noyée dans la verdure des jardins du faubourg.
En entrant, notre jeune homme ne fut pas moins émerveillé du plan général de l'habitation que de la symétrie des détails. L'ensemble était composé de quatre corps de logis, au milieu desquels se dessinaient plusieurs parterres séparés par un bassin où s'ébattait une multitude de gosses. Tous les appartements avaient des fenêtres grillagées d'où plongeait avec délices cet espace enchanteur. On ne voyait que des fleurs, on n'entendait que le gazouillement des oiseaux.
Mais quel contraste portrait cette riante demeure avec les personnages qui y passaient leur vie! Et combien la pensée de Zerzouri était loin du spectacle qui l'attendait! Venez par ici, lui dit l'homme à la robe verte, je veux vous présenter à mes amis, il le prit par la main d'une façon cordiale et l'introduisit dans une salle longue, où les tapis qui cachaient le sol rivalisaient de somptuosité avec l'email bleu du plafond étoilé et d'argent. A l'une des extrémités, sur une estrade dominée par large dais en plumes d'autruche, siégeaient neuf vieillards à barbe blanche, enveloppés, de cafetans de soie. Ils pleuraient, sanglotaient et se lamentaient. C'était à fendre le cœur.

Mais le serviteur, se rappelant la recommandation qui lui avait été faite, retint sa langue, et s'efforça de chercher une distraction dans tous les objets qui l'éblouissaient. Sans paraître remarquer son émotion, le cheik Ali ouvrit un coffret en nacre à clous d'argent, et lui dit:
Voici quarante pièces d'or dont tu disposeras à ton gré pour nos besoins et tes dépenses. Puise prends et accepte, fais tranquillement ton service; personne dérangera nos habitudes qui sont douces, et simples. Mais silence sur toutes questions de ce que tu verras et ce que tu entendras! Zerzouri s'inclina respectueusement et répondit:
--Entendre, c'est obéir.

Il entra en fonctions ce Jour-là, même, nettoya les chambres, prépara le service de ses maîtres éplorés avec une adresse qui aurait pu donner à penser qu'il n'avait fait cela toute sa vie. Tandis qu'il aIIait et venait dans la maison, les sanglots continuaient plus déchirants et plus lamentables. On croyait assister à une de ces cérémonies de deuil ou les pleureuses psalmodient, sans repos ni relâche, un chagrin payé a forfait. Quoi qu'il en soit, notre jeune serviteur prit le bon parti, il accoutuma, ses oreilles à ce bruit, comme on se fait au fracas d'un torrent.
Au bout d'un an, un des vieillards paya sa dette au Seigneur. Ses compagnons le prirent en silence et, l'ayant lavé d'après le rite malékite, l'enterrèrent sans pompe dans un bosquet contiguë au mur d'enceinte.
Quand la mort pénètre dans une maison, elle ne s'arrête plus.

Sa main frappa encore un vieillard, puis un second puis un troisième; enfin elle les prit tous, excepté le cheik Ali, qui resta, seul avec Zerzouri au milieu de cette vaste habitation. Ils passèrent plus de dix années ensemble
Cependant le corbeau de la séparation croassait au-dessus de leurs têtes. Le cheik Ali, brisé par la vieillesse et miné par un chagrin sans consolation, préparait son âme pour l'éternité, lorsque le fidèle serviteur s'approcha et lui dit avec un accent de compassion et de câlinerie
-Maitre, ai-je trompé votre espoir? Ne vous ai-je pas servi, soigné avec tendresse? N'ai-je pas respecté votre secret?
Oh! Oui, mon enfant, répondit le malade; nous mourons tous contents de toi, et c'est pour te prouver notre reconnaissance que nous t'avons légué une maison qui ressemble à un palais avec le reste de nos trésors. Tu es jeune encore, tu as un bel avenir devant toi. Vis et tache d'oublier le spectacle navrant de nos regrets.

A ces mots, la curiosité de Zerzouri, si longtemps contenue, se déchaina. 0 le meilleur des maîtres, reprit-il, vous aviez donc des regrets? Ne pourrais-je en savoir la cause? Daignez, je vous en conjure, me révéler ce secret.
Dieu veuille te préserver, mon enfant, du malheur que nous avons éprouvé. La tombe me réclame, je n'ai plus que quelques instants à vivre; il faut que je te sauve par un dernier conseil.

Voici une porte, ajouta-t-il, en étendant une main que le froid de la mort avait alourdie garde-toi de t'ouvrir, si tu ne veux pas être condamné à passer le reste de tes jours dans les larmes et dans les gémissements. Si tu avais t'imprudence de mépriser ma recommandation, tu t'exposerais à comprendre toute l'étendue de nos souffrances, et lorsque tu voudrais te repentir, il n'en serait plus temps.
En achevant ces paroles, le cheik Ali laissa tomber sur le coussin son visage décoloré, et rendit le dernier soupir.
L'âme de la liberté est l'amour des lois.

Voila Zerzouri redevenu seul. Après avoir déposé Je corps de son unique maitre, il lui paru impossible que les mêmes circonstances entrainent la même nature

La jeunesse est présomptueuse il se promit d'être impassible et se composa d'avance, un ému de fer.
Au fond, c'était plutôt le désir rompre la monotonie de son existence qui le poussait à tenter l'aventure.
Un jour, il alla d'un pas ferme ouvrir cette porte mystérieuse, et enleva les toiles d'araignées qui recouvraient, les quatre fortes serrures en acier, poussa les battants et franchit le seuil. Son cœur battait avec violence. Ma foi murmura-t-il, Dieu est le maître des destinées. Qui pourrait s'opposer à sa volonté?
Un couloir sombre et tortueux se déroulait devant lui; il y marcha pendant trois heures à la lueur d'une torche.

En fin il arriva au bord d'un lac. Mais, au moment où il cherchait à se rendre compte du paysage, un oiseau gigantesque le prit dans ses serres et l'enleva au plus haut des airs. Le mouvement avait été si rapide et si vite que le pauvre Zerzouri s'évanouit.
Lorsqu'il reprit l'usage de ses sens, il se trouva seul, couché près d'un bosquet de citronniers en fleurs. La brise du matin soulevait légèrement les plis de son vêtement, et une musique harmonieuse pénétrait toute son âme d'une joie inconnue. Il se leva, tandis qu'il regardait à droite et à gauche, une troupe élégante de cavaliers vint à passer devant lui. Le guerrier dont cette troupe paraissait former le cortège s'avança et salua gracieusement Zerzouri, en le priant de monter sur un cheval magnifiquement harnaché qu'il tenait en main. Notre aventurier ne se fit point prier, et sauta avec aisance sur la selle brodée d'or. On se remit en marche sans que personne songeât à interroger le nouveau venu sur son origine, ni sur le motif qui l'amenait en ces lieux, il fut l'objet de mille attentions.

Après l'avoir promené dans des jardins que ne surpassera peut-être jamais en beauté le délicieux séjour promis par Mohammed aux vrais croyants, on le mit en face d'un palais bâti avec un art infini et revêtu de sculptures qu'on aurait pu attribuer à la main des génies.
Quelle folie j'aurais faite, se disait Zerzouri, en retenant mes belles années derrière cette petite porte. Évidemment ce cheik Ali, de navrante mémoire, avait perdu la rectitude des idées dans cet emprisonnement systématique auquel il se condamnait avec ses compagnons. Si je pouvais seulement, avec l'aide de Dieu, le rappeler un instant ta vie, je lui montrerais toutes ces merveilles et jouirais de sa surprise. Durant ce monologue, une foule de pages jeunes s'empressaient autour de l'étranger. L'un saisissait la bride de son cheval, l'autre tenait son étrier..

A peine eut-il mis pied a terre que le chef du cortège, qui était un personnage aux manières aisées, l'introduisit dans cette demeure princière, en faisant bruire à ses oreilles des propos empreints de galanterie. Il vit un salon dessiné en hémicycle ou s'élevait un trône étincelant d'or et de pierreries. Son compagnon lui fit signe de s'y asseoir puis, prenant place à coté de lui, il s'exprima ainsi.
Nous bénissons, cher hôte, le hasard qui vous transporte parmi nous. Ce pays est une vie qui obéit à mes lois. Je suis reine. En prononçant ces mots, le personnage releva la visière qui couvrait sa figure, et Zerzouri, dans l'attitude de l'extase, put contempler une beauté à rendre jalouses les houris. Mes ministres, mes officiers, continua la reine, sont des femmes. Le travail est le partage de l'autre sexe. A nous l'autorité aux hommes l'obéissance. Une exception peut être faite en votre faveur, si vous consentez à m'épouser, et royaume, esclaves, trésors, tout vous appartiendra, hors la clef de la porte qui s'ouvre au fond du parc. Vous n'avez qu'un mot à dire. Zerzouri avait la tête bouleversée par son bonheur. Il eut voulu répondre mais ses lèvres tremblaient. On prit ce mouvement machinal pour une marque d'assentiment; car, sur un signe de la reine, les dépositaires de la loi fur emmenées jusqu'aux pieds du trône.

C'était une vieille femme investie des fonctions de cadi elle était suivie de autres matrones, aux cheveux blancs et bouclés, qui lui servaient d'assesseurs. Pendant qu'elle rédigeait gravement l'acte de mariage, un jeune page, plus svelte qu'une gazelle du Sahara, vint poser la couronne sur le front du roi époux.
Six mois après cette union inespérée, le bonheur n'avait point étouffé dans l'âme de Zerzouri cette soif du mystérieux, ce besoin de l'inconnu auquel il devait l'étrange succession de ses aventures. Il pensait à la porte défendue. Il lui manquait une jouissance au milieu de tant de félicités, une sente mais d'un attrait de plus en plus irrésistible.
Il voulut revoir la petite maison de la ville de Metti, errer de nouveau dans les lieux qu'il avait si souvent parcourus, savourer l'émotion du contraste entre les souvenirs du passé et les merveilles de sa condition présente. En vain la voix du bon sens lui conseillait d'oublier ce passé.
En avait-il pas assez de toutes les félicités inespérées dont t'avait comblé une puissance mystérieuse? Son désir résistait à cette sage leçon, le poursuivait, l'absorbait et lui ôtait jusqu'au sommeil. Une nuit donc, profitant du sommeil de la reine, il s'empara de la clef qu'elle tenait toujours sous son oreiller, et glissa comme une ombre dans le jardin.

Mais à peine avait-il ouvert la serrure et franchi le seuil de la porte qu'il devint la proie d'un oiseau gigantesque dont les ailes ressemblaient à une tente déployée.
Une voix partie du haut des airs criait au même moment
" Adieu plaisir! Adieu royaume! Malheur a celui qui ne sait pas borner ses désirs ".

Le monstre s'envola jusque dans les nuages, et vola avec une vitesse telle que Zerzouri eut la respiration coupée et s'évanouit.

Lorsque le sentiment revint en lui et qu'il rouvrit les yeux, il se trouva presque nu, à côté d'un lieu où les paysans l'avaient dépouillé sans façon de ses habits de prince.
Tel était le châtiment que Dieu lui infligeait.

Mais nul ne peut arrêter le destin dans sa marche. L'infortuné Zerzouri se traîna jusqu'à Constantine, mendiant son pain de village en village, écrivant des amulettes pour les gens crédules et baisant le chapelet des marabouts en renom. La tristesse infinie du regret s'empara de son âme et il divorça avec le rire. Ce fut alors seulement qu'il comprit le chagrin de ses maîtres inconsolables.
Lorsqu'on arrive dans la vie à une condition heureuse et paisible, il est sage de ne pas vouloir aller au delà.

Plus loin derrière la porte des désirs et des curiosités insatiables, peut-être se verrait-on transporté au milieu des enchantements, mais si l'on a l'imprudence d'en franchir le seuil, la raison troublée perd son équilibre.
Qui est assez fort pour rester modéré et prudent au milieu des enivrements d'une fortune trop rapide?
On se penche, on est pris de vertige, on tombe dans l'abyme.

C'est ce qu'avaient éprouvé les neuf vieillards dans une suite d'aventures différentes de celles qu'on raconte ici tous avaient passé deux fois la porte, et Zerzouri fit comme eux.

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