H.E.C.D à GUELMA ou L'ECOLE VAGABONDE

             Au moment de la guerre (celle de 39/45), j'étais un jeune écolier et avec mes camarades je discutais âprement des événements qui, de mon point de vue, venaient pimenter une existence quelque peu monotone. Ma vie alors se divisait en deux périodes :
- l'année scolaire avec son cortège de devoirs et de leçons ;
- les vacances, période de travaux à la ferme (aller chercher l'herbe aux lapins, écosser les fèves, arracher les oignons ou rentrer le foin avec mon père, tôt le matin...).
            Je savais bien que les lapins étaient insensibles aux mauvaises nouvelles qui accablaient les citoyens mais j'espérais avec ferveur qu'un incident viendrait rompre la monotonie des jours. Le destin veillait et allait vite donner corps à mes folles espérances.
             La nouvelle, de prime abord, ne semblait pas exceptionnelle, elle allait pourtant nous entraîner, mes camarades et moi, dans une folle cavalcade à la recherche d'un banc où poser nos tendres postérieurs, le temps de faire une dictée ou de résoudre des problèmes kafkaiens de trains qui se croisent alors que des robinets fuient dans un champ biscornu que le propriétaire veut absolument clôturer.
"On" avait capturé un "boche" !
             Qui ? Quand ? Comment ? je ne saurais vous le dire et la question n'est pas là... La question est : où loger ce prisonnier et ses gardiens ? - hé ! dans une école, pardi -.
             C'est l'école d'Alembert, mon école, qui fut choisie pour accueillir le "frisé". Nous voici donc en panne de classe. Quelle aubaine ! ma joie fut de courte durée car une seconde nouvelle tombait comme un couperet : nous partagerions avec les filles l'école Sévigné.
Attention, n'allez pas croire que nous allions pouvoir côtoyer librement nos gentilles camarades. Non! nous partagerions l'espace mais pas le temps. Les filles : école le matin ; les garçons : l'après-midi et on change chaque semaine.
Cela dura sans doute quelques mois. Le temps d'essayer de savoir qui partageait notre place - secret vite percé - avant d'établir un réseau de correspondance entre jupes et culottes courtes. Je ne sais plus si cette initiative hardie fut prise par des filles ou des garçons mais elle prit vite de l'ampleur et les petits billets doux circulaient entre les deux clans avec d'autant plus de plaisir et d'ingéniosité que ces liaisons épistolaires étaient dangereuses car interdites Pendant que nous marchions sur les traces de l'illustre marquise, l'administration oeuvrait pour nous donner des conditions de travail plus proches des normes et un beau matin nous quittâmes le temps du marivaudage pour entrer dans l'ère des grandes découvertes. L'école se transportait à "l'usine à gaz" (**), énigmatique construction aménagée pour nous recevoir. Cadre grandiose et mystérieux. Le maître nous enseignait l'histoire et la géographie dans une vaste salle, haute comme une cathédrale, à l'ombre des machines inquiétantes (sans doute à jamais endormies) qui symbolisaient la science et le progrès. - C'est peut être là que la toute jeune institutrice qui devait épouser un peu plus tard M. Quilly, fit ses débuts d'enseignante -.
             Est-ce l'hiver qui nous délogea ? Je ne me souviens plus mais nous changeâmes totalement d'horizon. Ce fut la période chaleureuse, intime de la salle à manger du maréchal-ferrand. Ici, les leçons étaient rythmées par le son clair de l'enclume. Des bribes de conversation qu'échangeait M. Maraval et ses clients venaient nous distraire et surtout nous pouvions, en toute impunité, monter sur les bancs car nous n'avions pas d'autre façon de gagner nos places -exiguïté oblige -. Les récrées étaient rares et courtes (pas de cour pour nos ébats) mais je me rappelle qu'un "grand" savait nous ménager des pauses impromptues en laissant tomber dans le poêle, qu'il était chargé d'alimenter, de vieux morceaux de gomme qui brûlaient en dégageant une odeur épouvantable.
-"Qu'as-tu mis dans le poêle Francis ?
- Rien, m'dame, c'est le bois, il est mouillé." et nous sortions, le temps d'aérer la pièce.
Nouveau déménagement, direction école "George Sand".Mais, après le romantisme de la période "Sévigné", le futurisme de "l'usine à gaz", l'intimisme de la "maison Maraval", "George Sand" semblait fade et bien ordinaire. Nous retrouvions le train-train habituel et même le mi-temps retrouvé avait perdu sa saveur. De temps en temps, un coquin audacieux faisant tomber un crayon près du bureau, sur le côté, et nous jurait ensuite qu'il avait vu les genoux de la maîtresse en se baissant pour le ramasser. Gentil libertinage qui nous faisait froid dans le dos, l'espace d'un instant. Et ce fut la fin de la guerre, la libération du prisonnier, le retour à "d'Alembert" et aux bonnes vieilles habitudes.
Arlette et Antoine FARRUDJIA        

(*) H.E.C. : Hautes Etudes Communales. (**) "l'usine à gaz" abritait je crois, un transfo désaffecté, près du théâtre romain.

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE