GUIDE DU VOYAGEUR
Achille Tilias
1927
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Sous le nom générique d'Européens on comprend, outre les troupes nationales employées en Algérie et dont l'effectif varie d'une année à l'autre, les résidents français (venus de France, où nés en Algérie de parents français) et les résidents étrangers, c'est-à-dire appartenant par leur nationalité, aux d'autres états européens.
On comprend sous le nom d'indigènes :
Premièrement, les israélites nés en Algérie;
Deuxièmement, les musulmans
On comptait, en 1862, dans les trois provinces, 204 877 européens armées non comprise, à savoir :
Français : 118 804
Espagnols : 51 628
Portugais : 95
Italiens : 13 377.
Maltais : 9888.
Belges : 671.
Allemands : 5830.
Polonais : 513.
Suisses : 1 749.
Grecs : 35.
Divers : 2489.
Au total de 204 877.
Sur ce nombre total, on comptait 24 catholiques, 5653 protestants, et 1200 israélites.
L'effectif de l'armée d'occupation s'élevait, à la même époque, à 62 306 hommes.
Quant aux indigènes (Israelites et musulmans), lors du dernier recensement quinquennal, ils étaient ainsi répartis :
Musulmans des territoires civils (arabes et kabyles) 358 760.
Musulmans des territoires militaires 2 300764.
Agalick de l'extrême sud : 33 288.
Total des musulmans 2 692 812
Israélites indigènes : 28007.
Total général des indigènes 2 720 909.

Européens.
La population européenne augmente, d'une année à l'autre, que très insensiblement. L'augmentation provient :
Premièrement de l'arrivée des immigrants colons et ouvriers, qui se rendent en Algérie et dont le nombre, année moyenne, n'excède pas 6000; deux de l'excédent des naissances sur les décès, la moyenne des années 1861, 1862 et 1863 donne 72 décès pour 100 naissances, soit, au profit des naissances 28 %.
Les résidents européens ont, suivant leur nationalité, des mœurs et des aptitudes qui leur sont propres.

Les Français ont apporté l'esprit d'initiative qui les distingue : à peine débarqués, et pleins de confiance en eux-mêmes, ils se sont mis à l'œuvre.
Les uns ont défriché le sol, les autres ont édifié des villes ; d'autres, enfin, insouciants du danger, amoureux de l'inconnu, ont suivi nos bataillons jusqu'au milieu du Sahara.
Mais la population française se divise elle-même en classes distinctes, que nous désignerons comme suit :
L'armée ; les fonctionnaires civils ; les commerçants ; les colons proprement dits.
L'armée, quoi qu'on en dise, est et restera longtemps encore l'âme de la colonie : elle consolide la conquête, réprime les insurrections que, de temps à autre, fomentent les fanatiques du dedans les ennemis du dehors ; et, comme les légions romaines s'y vantées , elle concourt, dans une large mesure, à l'oeuvre de la régénération :
Routes, barrages (inexistants avant notre arrivée), puits artésiens, défrichements, constructions, défenses des côtes, elle a tout entrepris ; il n'est pas de villes ou de villages dont les monuments publics, les promenades, les travaux d'art ne soient, en tout ou en partie, son oeuvre propre ; son rôle est immense.
Les fonctionnaires civils sont en Algérie ce qu'ils sont partout : plus ou moins intelligents, plus ou moins laborieux. Ceux qui appartiennent aux administrations locales sont naturellement enclins à se fixer dans le pays : ils s'y marient achètent un lopin de terre, se complaisent à augmenter le plus possible le nombre de leurs enfants, et envisagent avec un calme stoïque tous les changements que subit le gouvernement général, ils font souche de génération et compte, à titres divers, parmi les producteurs.
Ce qui, par la nature de leurs fonctions, relèvent des services de la métropole, ne considèrent l'Algérie que comme un lieu de passage où ils sont appelés à faire un séjour plus ou moins long, et ne compte que comme appoint dans la production générale ; ce sont, essentiellement, des consommateurs.
Les commerçants forment une classe à part, dont les éléments multiples sont, plus qu'ailleurs, disparates : les gens de bourse et de négocier constituent le haut du commerce et leur nombre est restreint, apportent dans leurs transactions une droiture incontestée.

Quant au petit commerce, il se montre plus cupide que consciencieux et vise davantage, ce semble, à exploiter le client qu'à se créer une clientèle.
Le colon, lui, est le producteur par excellence : maladie, déception, misère, rien ne l'arrête ; il s'empara vaillamment du sol, et, sans marchander sa peine, l'ameublit et le féconde..
Les étrangers qui émigrent en Algérie finissent généralement par se fixer.
Les Espagnols sont cultivateurs.
Les Mahonnais, sobres, laborieux, acclimatés d'avance et initiés aux cultures locales, qui ne diffèrent point des leurs, se fixent, de préférence, aux environs d'Alger dont ils alimentent les marchés de légumes et de fruits.
Les Italiens exercent sur le littoral, et plus particulièrement dans la province de Constantine, le métier de pêcheur et celui de bateliers
Les maltais font le commerce de détail : presque tous sont bouchers, épiciers, ou débitants de boissons et de comestibles
Enfin, les Allemands et les Suisses, disséminés par groupes plus ou moins compacts, apportent dans leur travail de chaque jour la persévérance qui les distingue.
Tels sont les éléments divers et constitue, en Algérie, la population européenne.

À l'heure présente, les différences de race sont encore nettement accusées, par ce que chaque individu concerne les habitudes, les moeurs et les coutumes de son pays natal ; mais avec le temps viendra la fusion des intérêts et des familles, et, avant un demi-siècle, français et espagnols, allemands et italiens se confondront en un seul peuple.

Juifs indigènes.
Lors du dernier recensement quinquennal (1861), on comptait en Algérie 28 097 israélite indigènes, savoir :
Dans la province d'Alger : 9190.
Dans la province de Constantine 7547.
Dans la province d'Oran 11360

Presque tous sont commerçants, (vente en gros ou en détail, d'objets de bimbeloterie, d'articles manufacturés etc.), ou ouvriers d'art (orfèvrerie et bijouterie). Pas un d'eux, peut-être, n'est cultivateur.
La conquête de la régence à, du tout au tout, transformaient leur existence sociale ; il nous suffira, du reste, pour faire apprécier mieux leur condition présente, de rappeler la façon dont ils étaient traités par les Turcs, et jugés par les résidents européens.
Et d'abord, voici ce qu'écrivait, en 1830, un officier français attaché au consulat :
Il y a beaucoup de juifs à Alger, ainsi que dans les principales villes de ce royaume, et ils ne le cèdent à personne en fourberies, friponneries et sont fanatiques.
Les Algériens les autorisent dans leur pays, parce qu'ils font le commerce avec leurs amis et leurs ennemis. D'ailleurs, ces juifs leur payent leur existence, et ils servent d'espions à la régence, qui les traite et les laisse traiter par le peuple comme les plus vils animaux.

Pour empêcher que les juifs ne puissent se soustraire au mépris public, on les oblige à ne porter que d'une couleur, celle qui est en horreur chez les maures et les Turcs, c'est-à-dire le noir. Ils sont vêtus d'une robe étroite qui descend jusqu'au talon, et qu'ils serrent autour de leur corps avec une ceinture ; ils portent, en outre, une grande culotte et des pantoufles semblables à celles des marchands maures, dans lesquels ils ne mettent que le bout des pieds.
Voilà tout leur ajustement; toutes les pièces doivent être noires, sans excepter la calotte qui couvre leurs craintes. Ces misérables souffrent patiemment, et sans se décourager, toutes les horreurs et toutes les turpitudes dont on peut les accabler impunément, tandis que la loi les condamne à la corde ou au feu, pour lever seulement la main sur les enfants turcs ou maures
(Renaudot, tableau de la ville d'Alger Paris MDCCCXXX)
Le témoignage de Renaudot pourrait sembler suspect ; écoutons monsieur Genty De Bussy, qui fut placé, de 1832 à 1834, à la tête de l'administration civile de l'Algérie
" la nonchalance des Turcs et des Maures, leur inaptitude pour toute espèce de commerce, tel est l'appât qui avait attiré les juifs dans la régence, et qui y explique leur présence en aussi grand nombre.

Ces textes sont recopiés sans corrections orthographiques

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