LA GARGOULETTE DÉVOILÉE
Article paru dans la presse locale
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Pour le cinquantième anniversaire du rapatriement des Français d'Algérie qui sera commémoré en 2012, notre lecteur s'est inspiré d'une anecdote de son enfance. (Extrait du bol d'air)
Noël. Rivesaltes Pyrénées Orientales,

La famille est réunie au grand complet. Il y a là, le père et la mère aux quatre-vingts hivers bien sonnés, leurs deux enfants avec leurs conjoints, cinq petits-enfants et deux beaux-parents. Cette souche octogénaire avait pris racine dans le gros village de Souk-Ahras, dans l'Est algérien, situé sur la Medjerda,
Alors que les autres convives émanaient de différents horizons de la France. Le réveillon se termine. Ils viennent de déguster la bûche glacée et s'apprêtent à trinquer. La pendule du salon se manifeste par sa mélodie en douze notes.

Alors, le père debout, l'œil humide, lève la flûte de champagne aux pétillantes bulles qui se libèrent le long de la paroi de verre en même temps qu'une larme sur la joue, pour improviser ce discours:

"A votre santé, j'ajouterai du bonheur, de la réussite dans votre vie à venir; mais je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée pour ce pays qui m'a vu naître: l'Algérie toujours chérie. Vous voyez cette flute, eh bien, aucune flute, même en or, ne pourra remplacer la gargoulette qui trône tout en haut du buffet de la cuisine."
À ce moment du discours, le fils l'interrompt:

"Papa, tu exagères. Je ne comprends pas ton amour pour cette vulgaire poterie."
Pour tout vous dire, cette gargoulette, objet ordinaire pour les enfants, faisait partie du décor et ne représentait qu'une curiosité de là-bas. L'assistance, étonnée par la mise en valeur de la poterie, écarquille un peu plus les yeux, car les paupières commençaient à accuser une digestion un peu plus lourde que d'habitude à cette heure tardive.
Le père, sérieux, continue:

"Cette gargoulette a son histoire, peut-être un pouvoir dont je n'ai jamais osé parler, par peur du ridicule. Quelques jours avant notre départ, en 1962, je préparai une malle. Pour ce faire, j'avais encombré la table de vaisselle, d'ustensiles de cuisine, la gargoulette tout au coin. j'avais commencé le tri et l'aménagement des affaires dans la malle lorsque le voisin frappa à notre porte.
Je ne vous ai pratiquement jamais parlé de Fathi. Nous étions pratiquement des condisciples, il était chauffeur aux Eaux et Forêts alors que je conduisais des locomotives. Serviable au possible, je vois sa corpulence, petit, aussi large que haut, bref tout le contraire du "stocafitche" (1), il devait avoisiner les cent kilos. j'avais toujours été étonné de sa souplesse et de sa dextérité, malgré son embonpoint, il n'avait pas son pareil pour se hisser dans la cabine haut perchée sur les roues du camion. Il est entré dans le fouillis de la cuisine, la larme à l'œil. "Quel malheur ! Marcel Alors, .. tu pars. Tu veux un coup de main..c'est triste
Et moi de dire : Mon pauvre ami, c'est fini la tchatche (2) des soirs d'été où nous parlions des événements de la journée en prenant le frais.
Tiens, passe-moi la pile d'assiettes à côté de la gargoulette."
Et lui, tellement content de se rendre utile, dans sa précipitation, s'empare de la pile et, malencontreusement, frôle la gargoulette tout au coin de la table. Patatras! C'en est fini de la gargoulette. Et lui de répéter, dépité et blême: "Ah quel tchouche (3)! j'ai cassé la gargoulette! Ah ! Je l'ai cassée !"
j'avais beau lui dire: "C'est rien, je ne voulais pas l'emporter."
Et lui répétait: "Ah quel tchouche ! j'ai cassé la gargoulette! Ah ! Je l'ai cassée !"
Et moi de lui répondre: "C'est pas la mort ! C'est pas la mort !"
Puis, soudain il partit en maugréant: "Je m'en veux, j'ai la "rabbia" (4), Marcel, tu ne peux pas savoir."
Mais il fut, vite de retour, me présentant la sœur jumelle de la défunte gargoulette. "Tiens, prends-la !" Bien que de même taille elle présentait une différence du fait de son couvercle en liège.

"Prends, en souvenir de moi. A chaque anisette que tu boiras, j'espère que de l'eau fraîche une pensée coulera pour moi."
j'ai essayé de lui faire comprendre, que cela n'avait pas d'importance, que je ne voulais pas l'emporter, que je n'avais pas de place ... en vain.

"Prends, mon frère, prends, tu me feras plaisir. Regarde le couvercle, c'est moi qui l'ai taillé dans l'écorce d'un chêne vert de la forêt d'Aïn Zana. Là où tu allais chasser."
j'ai fini par la prendre et je l'ai rangée dans la malle, entre serviettes et draps de lit avec comme arrière-pensée de l'extraire, dès son départ. Cet objet encombrant, lourd, me semblait peu prioritaire, et il y avait de nombreuses affaires plus utiles pour la remplacer.
Dans ces moments tragiques nous ne savions pas où donner de la tête nos préoccupations se fixaient sur ce déracinement, sur les craintes, les peurs de lendemains bien obscurs. Aussi, l'ai-je oubliée, bien calée, bien conditionnée dans la malle refermée à la hâte.

Quelque mois plus tard, la gargoulette a fait surface, me rappelant l'épisode des préparatifs à l'exode; ma pensée revit un Fathi tout dépité et la poterie absorba quelques larmes. Depuis, elle a pris sa place en haut du buffet, comme un trophée représentant un événement important. C'est pour cela que j'y tiens.
Chaque fois que j'avais le cafard, le blues comme vous dites, je la prenais tendrement deux mains, je soulevais son couvercle de liège, délicatement, pour respirer cette bonne odeur de terre cuite. Elle représentait cette terre natale que nous avons dû fuir et je me disais: "Ne te décourage pas, ainsi va le destin qui conduit sur le chemin; de la vie faisons le plein à partir du moment où toute la famille a santé et pain quotidien."

Alors, la fille ne peut s'empêcher d'intervenir "je comprends maintenant pourquoi tu ne répondais pas à mes propos répétés sur cet objet anachronique, pourquoi cette potiche trônait dans la cuisine, pourquoi tu refusais de me la donner. j'aurais bien aimé m'exercer à la décorer pour lui apporter plus d'éclat."
Et le père de renchérir:
"Ma fille, cette potiche, comme tu dis, n'a pas besoin d'être maquillée, elle est digne d'amour par elle-même, telle une œuvre d'art. Admire sa forme harmonieuse, sensuelle, prête à enfanter, elle rivalise avec les plus belles féminités. Le potier, à l'aide du feu lui donna naissance à partir de la terre glaise de là-bas. Elle nous procure l'eau fraîche, source de la vie. Pour moi, elle représente l'effigie d l'Algérie que nous avons quittée en 1962. Aussi, je profite de cette nuit magique pour, votre mère et moi, vous faire part de nos volontés profondes.
je vais avoir quatre-vingts ans, et avec votre mère nous avons évoqué l'ultime départ. Nous ne voulons pas être enterrés, mais incinérés. Et dans la vaste mer bleue, vous irez jeter la gargoulette remplie de nos cendres afin de réunir, symboliquement, la terre africaine et nos souvenirs.
Ainsi par beau temps lorsque le mistral est serein, sur ce pont de mer bleue, entre Afrique et Europe, vous pourrez voir l'infini scintillement des lumières de toutes ces vies qui ont rempli le berceau méditerranéen." Sur ce, il achève de boire le champagne.
Romarcel

"Stocafitche" personnage très maigre, voire rachitique
" Tchatche " parler expansif, exubérant
"Tchouche " personnage simple d'esprit, ballot, manche.
"Rabbia" : colère, rage

Site Internet GUELMA FRANCE