L'exode

L'exode à Port-Vendres
4000 rapatriés en quelques semaines

Suite à l'indépendance de l'Algérie, en mai 1962, plusieurs milliers de Pieds-noirs ont débarqué à Port-Vendres. Récits et témoignages pour comprendre comment la petite cité côtière s'est muée en seulement quelques jours en véritable "tête de pont de l'exode" dans le département.

Robert Daïder avait tout juste treize ans en 1962.
"A l'époque, j'étais mousse sur des bateaux de commerce, raconte ce catalan de souche. "C'est dans ce contexte que j'ai assisté à l'arrivée des rapatriés. Je leur ai donné un coup de main pour descendre 1 les bagages. C'était affreux de voir ces gens débarquer dans de telles conditions. Beaucoup d'entre eux ne parvenaient pas à retenir leurs larmes.
Le premier bateau en provenance d'Algérie a accosté à Port-Vendres le
27 mai. Il s'agissait du "Manuel Campillo'; un chalutier de pêche ayant quitté Beni-Saf, non loin d'Oran, une semaine plus tôt avec 31 personnes à son bord. "Quand nous avons dû nous enfuir à bord de ce bateau, qui appartenait à mon oncle, j'avais seulement 23 ans. Je venais tout juste de finir mon service militaire ", se souvient non sans une certaine émotion Yves Campillo, qui servait comme matelot sur le navire en question.
_ Pourquoi avoir choisi de mettre le cap sur Port-Vendres?:
"C'est le premier port que nous avons touché après avoir franchi le cap Béar répond du tac au tac Yves Campillo. Je me rappelle très bien que des Français rapatriés d'Algérie en 1961, suite au tremblement de terre d'Agadir, nous attendaient sur les quais. Le marin décrit une ambiance pour le moins chaotique:
"C'était un peu la pagaille. Les Port-Vendrais étaient surpris de voir débarquer autant de monde. Mais le maire de le l'époque,
Henri Conte, s'est à battu pour nous. Il a notamment fait construire des préfabriqués afin de nous héberger".
LE KAIROUAN

En seulement quelques mois, plusieurs milliers de personnes transiteront par Port-Vendres. Entre le 27 mai et le 7 juin, plus de 4 000 rapatriés avaient déjà débarqué dans la petite cité côtière. La plupart n'ont fait qu'y passer. Néanmoins, près de 800 familles y auraient séjourné plus ou moins durablement.
"Certains habitants ont réagi très vite, souligne Robert Daider. Comme, par exemple, les propriétaires de l'hôtel La Castellane, Odile et François Nou, qui ont logé gratuitement des rapatriés. Une société de bois en a également abrité dans son hangar.

"UN VOYAGE DOULOUREUX"
Né à Alger en 1938, Charles Bernasconi a également vécu l'exode. S'il s'est par la suite installé sur la côte catalane, ce membre actif de l'amicale "Pieds-noirs et amis du Roussillon" est pour sa part arrivé à Marseille avec le dernier voyage du célèbre navire "Le Kairouan': "Nous avons touché terre le 2 juin, explique-t-il :

Ce fut un voyage douloureux, mais, au final, pour moi, ça s'est plutôt bien passé. J'étais avec quatre amis. Sur le bateau, nous n'avons pas été gâtés ... On nous avait même confisqué nos papiers! Heureusement, un curé, qui était à côté de nous, a dit qu'on était avec lui et on nous a tout rendu
Le voyage de Jean-Marie Cacciuttolo, qui a été, à l'instar d'Yves Campillo et de Charles Bernasconi, membre du conseil municipal de Port-Vendres pendant 24 ans, semble avoir été nettement plus éprouvant. Ce natif d'Arzew, dans les environs d'Oran, était lui aussi tout jeune lorsque l'indépendance fut proclamée.
Il raconte:

Je me suis sauvé sur un pinardier avec une cinquantaine d'autres Piedsnoirs. Nous sommes arrivés en Camargue, à Port-Saint-Louis, un samedi soir. On nous a interdit de descendre du bateau et on nous a contrôlés comme si nous étions des bandits. Les gendarmes nous ont photographiés et interrogés. Pendant ce temps, les gens dansaient le bal musette sur la place d'à côté. Puis, ils nous ont envoyés dans un train. Et encore ... J'ai pu me faire héberger par des membres de ma famille qui habitaient à Salies-du-Salat (Haute-Garonne). Mon oncle et ma tante n'ont pas eu cette chance : ils sont restés pendant un an dans un vieux château où il pleuvait plus dedans que dehors! "

L'IMPOSSIBLE OUBLI
De fil en aiguille, Jean-Marie Cacciutolo a décidé d'élire domicile à Port-Vendres, afin de rejoindre d'autres rapatriés - d'Arzew, particulièrement nombreux dans la commune. A force de persévérance, il est parvenu à y ouvrir un atelier d'électricien automobile, profession qu'il a exercée jusqu'à sa retraite.
De son côté, Charles Bernasconi s'est fait embaucher à l'usine de dynamite de Paulilles, où il a occupé tous les postes possibles et imaginables. Yves Campillo a pour sa part perpétué la tradition familiale en devenant patron de pêche. Son implication en tant que membre de la société des sauveteurs en mer et président du comité local de pêche lui a valu de nombreuses distinctions, dont notamment celle de l'Ordre National du Mérite. Il a égaIement été élu marin de l'année en 1998.
Quant à Robert Daïder, il a finalement réussi, après avoir travaillé un temps sur des pétroliers, à revenir terminer sa carrière à Port-Vendres en tant que contremaître responsable des chargements et des déchargements. Cependant, malgré les années écoulées et les expériences vécues, aucun d'entre eux n'a pu oublier le drame humain qu'ils ont vécu, chacun à leur manière, il y a cinquante ans.

Alexandre Bauer

Avec l'aimable autorisation de monsieur GRANAROLO Jean, directeur de la Revue
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