LE CIRCUIT DU GRAND ERG OCCIDENTAL

J'ai voulu revoir la SOUARA : cette inconstante. Née sous un elle vit capricieusement sous plusieurs autres, et se perd, sous un dernier vocable, au cœur des grandes solitudes. Tantôt calme ou languissante, errant au pas de promenade, tantôt furieuse, coupant les pistes. Et l'avion qui passe la devine à un miracle de verdure : la rue, ou allée des palmiers : étroit ruban, insolite parmi de rousseurs sans vie.
Le chemin que j'ai parcouru, conquis pas à pas, plusieurs fois, descendant du Nord ou remontant du Sud, j'en saisis maintenant les lignes générales ; j'en comprends le dessin, comme on doit, sans survoler du regard sa vie, au soir de luttes et des émerveillements

La région côtière fuit. Les steppes d'alfa, moirées de vent frissonnent, vertes et grises, entre l'Atlas Tellien et ces bourrelets de l'Atlas Saharien, si justement comparés à des chenilles processionnaires.
Chott Ech Chergui luit comme un immense névé. Château qui ne fut longtemps qu'une " machine évaporatoire ", mais dont les trésors d'eau pure deviennent peu à peu houille blanche, ou irrigation, au lieu de se perdre à travers l'étincelante croûte Colomb-Béchar - l'ancienne Tadga - s'épanouit au bout des rails luisants : tronçon, toujours en attente, de ce Méditerranée- qui fit grandir prodigieusement la petite ville. Oh ! sans coquetterie sans recherche de beauté, comme il arrive quand les économiques et commerciaux absorbent l'homme. Et ce n'est proche Kenadsa, toute noire de ses charbonnages, qui comblerait une telle lacune ; ce ne sont pas non plus les richesses minières , les ressources d'un sol de plus en plus inventorié... Non , ce qui rend COLOMB-BÉCHAR inoubliable, c'est son oued, au bas jardin : c'est la transfiguration féérique du couchant, quand un monde de lauriers-roses semble donner le ton au paysage pour symphonie saharienne.

Ciel en fleur ou ciel en feu ; Djebel-Béchar drapé de cyclamen, puis de mauve ; et, dans l'eau, un autre ciel, également lumineux : un ciel vers lequel descendent ou montent, - on ne sait plus !... tous ces palmiers, reflétés jusqu'à la pointe de leurs palmes..
On souhaite, après cela, demeurer au ras du sol pour jouir encore de tels spectacles ; et, par la piste, on gagne Taghit. Nul ne peut dire qu'il connaît le Sahara, n'en a suivi les " chemins ", expérimenté les réactions diverses, y compris la tôle ondulée, rude gaufrage où le terrain ne vous laisse rien ignorer du détail de ses vertèbres.

Une descente brusque, et voici Taghit : ksar perché entre les dunes d'or et les palmiers. Lieu de contrastes, un des plus étonnants du Sud. L'œil va de la masse énorme des sables à ces traînées sombres, ocre ou pourpre selon les heures, qui sont les habitations ; il erre sur la palmeraie, ébloui, déconcerté.

La piste s'enfonce après cela vers le sud-est. Igli, oasis charmante, se dresse au carrefour de trois vallées. Elle retient parfois le voyageur, quand la Sahoura en crue barre la route. Je me rappelle un frais matin où, après une nuit cahotée, j'ai passé là, montant d'Adrar. Le conducteur, blasé ou pressé, - les deux peut-être... - refusa d'honorer Igli d'une longue halte.
Ses palmes luisaient, toutes neuves, sous le soleil à peine levé. Toute neuve elle demeure aussi dans mon souvenir.

De Beni-Abbès je connais, au contraire, tous les aspects ; et ils ne m'ont pas déçu, soit que j'ai regardé du Bordj, comme d'un balcon, les multiples visages du désert, soit que j'aie voulu voir de près, l'un après l'autre, ces visages, escaladant les dunes cuivrées ou descendant vers l'oued sinueux ; marchant parmi les palmiers, près des puits à balancier, visitant des jardins pleins de fruits ou grimpant, de sable en pierres croulantes, au sommet des gour fantastiques. Puis je gagnais la Fraternité, alors déserte ; l'ermitage construit par Charles de Foucauld. Croix de branchages sur le ciel ; " clôture " faite de cailloux espacés, posés à même le sol ; longue chapelle étroite, chemin de croix, peintures émouvantes. Quel cœur a battu là !... Le cœur généreux, si tendre pour les pauvres, de celui qui aimait tout homme : païen, juif, musulman, chrétien, et voulait vis-à-vis de ceux dont la route croisait la sienne, être un frère universel.
Tu es royale, Beni-Abbès ; assise " près de l'oued qui baise tes sandales. L'oued où le troupeau des gours s'abreuve ; où l'Erg lave ses cheveux d'or ".

L'horizon se déploie, immense, autour de toi, et t'offre tous les trésors du désert. L'eau, venue de loin, multiplie les plans par ses longs contours. L'Erg occidentale s'abaisse, de vague fauve blonde, jusqu'à noyer dans l'oued ses dernières ondulations. On peut se promener en tous sens ; mais on peut aussi, d'une terrasse, scruter les aspects si divers de l'extraordinaire paysage, ou parcourir le ksar, qu'animent à certaines époques les nomades apportant du sel ou du bétail en échange des dattes de la palmeraie.
Une piscine vêtue de bougainvillée offre aux amateurs son eau tiède (23°). Elle est exquise, le matin surtout, quand on plonge dans les reflets dansants du ciel, du soleil et des fleurs.

De nouveau, la piste. Variée à sa façon, comme le décor de Béni-Abbès. On monte, on descend éperdument. On tourne. On se croit dans l'enfer de Dante, entre de ténébreuses falaises qui travaillent à tuer la lumière.
Kersaz est un repos après ce parcours. Ville Sainte aux dunes splendides. La palmeraie offre des avenues tentantes aux méharistes professionnels ou d'occasion... Sport moins scabreux, ici, que dans les montagnes de la Koudia, ou en plein Erg ! L'élégante rahla oscille sans danger ; le cou musclé de la bête serpente sous les pieds nus. Un sage " six ou huit à l'heure " permet aux yeux de s'imprégner du paysage, et à la pensée de se sentir vivre... Quel calme !... J'évoque, en moi-même, de plus longues randonnées : l'arrivée au puits, le repas frugal cuit sur les braises, la douceur du sable, où l'on s'enfouit, roulé dans les couvertures. Nos chameliers priaient alors, formes blanches prosternées, puis ils s'étendaient à l'écart, et le chef de caravane disait à mi-voix : " Mohamed ! Chirch ! Kader ! Venez près du feu ". Car il craignait pour eux la fraîcheur de la nuit.

Nuit saharienne, où le ciel n'est plus qu'étoiles, semis d'étoiles étincelantes, tournant sans bruit. On découvre un nouveau silence : immensité inexplorée.
L'aube dans les dunes ! L'aurore ! Ces formes pâles naissant de l'ombre, puis se colorant comme des fleurs. Et l'apparition du soleil, immédiatement souverain, jusqu'à la brutalité. " Indubitable soleil du Sud ". On part, de sable en oasis. . Ksabi. Charouine. La terre devient de plus en plus rouge. Timimoun est proche. Je ne saurais dire laquelle me parait la plus belle, de toutes les oasis sahariennes : mais Timimoun me semble détenir, entre ses brûlantes rivales, le record du fantastique.

Une piste bien entretenue suit la courbe des falaises, dont elle frôle hardiment le bord. On domine l'Erg, la Sebkra, les petites palmeraies éparses que venaient rançonner les pillards, dans un passé pas très lointain.
L'insécurité permanente poussait alors les habitants à accrocher leurs demeures aux falaises : vieux nids rougeâtres, ksour qui tombe maintenant en ruines, et que le sable envahit. Mais Timimoun me semble détenir, entre ses brûlantes rivales, le record du fantastique.
"Grenade à l'aurore, torche le soir ", elle profile sa silhouette soudanaise au-dessus d'une palmeraie dont les flots vert-bleu ruissellent du ksar à la longue sebkra : prodigieux fond de vallée que la lumière emplit de mirages et transforme, selon les heures, en lac d'argent, ou en champ de neige.
L'Erg moutonne, tout en blondeurs souples, à l'horizon. Les pitons maudits d'Hadj-Guelman, jaunes et violets, profilent leurs silhouettes inquiétantes à quelques kilomètres de l'oasis.
Nul ne s'y risque, s'il tient à sa raison et à sa vie ; car des djenous de la pire espèce hantent, - dit-on ! ces vieilles pierres. Mais aucune légende ne barre le chemin de Tindjillet, et, depuis qu'une " route touristique " en facilite l'accès, qui se refuserait le circuit ?

Une piste bien entretenue suit la courbe des falaises, dont elle frôle hardiment le bord. On domine l'Erg, la Ssbkra, les petites palmeraies éparses que venaient rançonner les pillards, dans un passé pas très lointain.
L'insécurité permanente poussait alors les habitants à accrocher leurs demeures aux falaises : vieux nids rougeâtres, ksour qui tombe maintenant en ruines, et que le sable envahit. On guettait, de là, les rezzous ; on cherchait à sauver sa vie, sinon ses biens, dont la récolte était à la fois le plus précieux, le plus menacé ; le moins défendable. Ainsi veillait, au nord, le fameux ksar d'EI-Goléa : " château fort " d'argile et de pierres mêlées dont la silhouette garde tant de grandeur, citadelle toute saharienne qui a valu à l'oasis le nom local d'EI-Ménéa : la Protégée.
Les pillards n'émergent plus des vagues dorées de l'Erg. La paix règne.
Le sédentaire soigne tranquillement ses palmiers, et en récolte les fruits. Il descend de plus en plus vers ses cultures, nécessairement placées en contre-bas, près de l'eau. Mais les vieux nids méfiants demeurent, lents à mourir.
Le soleil du matin avive leur patine rouge sombre ; le soleil du soir les teint de sang. Il amplifie leurs formes, jusqu'à les rendre monstrueuses. Et celui qui passe croit vivre dans un monde de légende...

Après Tindjillet, blotti au fond d'une vallée, la piste tourne et revient vers Timimoun par la Sebkra, entre l'Erg et les palmeraies. Elle file sous le regard des ksour, vus alors de bas en haut. Les mirages rendent plus aigüe l'impression d'avoir changé de plan, d'échapper aux lois connues, d'errer légèrement en plein rêve. L'horizon tremble ; des lacs s'y étalent, on voit flotter des îles bleues, ou, plus fréquemment, des falaises se réfléchir dans ces eaux calmes aux colorations indicibles. J'aime à voir naître les mirages, après le solide aspect du matin ; quand, la chaleur aidant, de lointaines formes " décollent ", s'amplifient, se brisent, selon les jeux de l'ardente lumière !... Le fait d'avoir vérifié dans des livres de physique tant d'observations faites au désert ne déflore pas pour moi cette magie.

Moins éblouissants, mais pleins de charme, sont les frais tableaux de la palmeraie : les semailles, la moisson, la récolte des dattes, la cueillette des fruits. Il est très curieux d'assister à la répartition de l'eau, dont les flots brillants passent à travers un " peigne " d'argile, bien nommé ! Les dents de ce peigne divisent en ruisselets l'eau inestimable.
On la dirige, de séguia en séguia, vers les jardins, dont chacun reçoit sa part chronométrée. Occasion de querelles éternelles, chikayas du Sud ! et parfois même de rixes sanglantes.
L'eau, c'est la vie, ici plus qu'ailleurs. Les habitants des oasis se servent, pour mesurer le temps, d'objets primitifs forts ingénieux.

Bleue devient l'ombre, sous les palmiers. Le soleil couchant incendie, au-dessus des arbres, les maisons rouges ; il change la Sebkra en lac d'or ou de sang. Le soleil ! Peintre fou du Désert.
Marguerite SV.

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