SOUVENIRS D'ENFANT

ll y a quelques années je t'appelais au téléphone et je te rappelais le souvenir de ton chien "Dick". Ta première réaction a été de me dire "qu'est ce qu'il a encore fait ?" alors que ce bon serviteur était auprès de ses maitres depuis plusieurs lustres dans un monde dit meilleur.

Il y a des personnes que l'on n'oublie pas mais il y a aussi des bêtes, ce chien en faisait partie. Je le revois encore se glisser sous le grillage qui séparait le terrain vague de ta villa et aller mordre quelques chenapans qui squattaient ce lieu abandonné c'était un vrai carnage mais c'étaient les règles du jeu , les gamins revenaient et Dick recommençait à ma plus grande joie car moi je ne l'intéressais pas il me connaissait . Brave et inoubliable chien !

Dick eut une mort atroce, trop bon gardien, il fut empoisonné.

Les squatters qui l'énervaient chantaient à tue-tête une litanie guelmoise de leur composition je peux te la réciter car je l'ai si souvent entendue et déclamée;
Un deux ; qu'es tu veux ?
Trois quatre : la patate
Cinq six : la saucisse
Sept huit ; la putain du Mozabite
Neuf dix ; la putain d'Madame Baptiste
Onze douze la putain de Balibouze

Ou bien cette autre :

Chez Madame Baptiste , il y a une dispute
Je monte sur un tonneau , je vois tout sky s'passe
Pif, paf,pouf, le tonneau se casse
Je n'vois plus s'ky s'passe
Chez Madame Baptiste.
Il était fortement recommandé de ne pas les raconter j'aurai été puni comme il se devait .

Voila quelques souvenirs ;( On dit cruel comme la mémoire et doux comme le souvenir )
J P

AS-TU DU BEURRE?

Madame X mariée depuis peu à un agriculteur, pure métropolitaine s'initiant tant bien que mal à l'apprentissage de la langue arabe ce qui lui valut des désagréments. En voici deux exemples:b - Son époux, partant pour la journée, lui laisse la consigne de dire aux ouvriers qui le réclameraient que le "patron est au moulin" (MAALEM FI TAHOUNA). Quand ceux-ci se présentèrent elle leur déclara que "MAALEM FI EL TAHANE" d'où hilarité générale et explication orageuse au retour du mari qui, tenu informé par son personnel des propos de sa femme, lui expliqua qu'elle avait, en déformant la phrase initiale, dit que le "patron est un connard".

- Peu après, madame X se rendant seule à la Mahouna et ayant besoin de beurre projeta d'en acheter à quelques jeunes bergers qu'elle ne manquerait pas de rencontrer au bord de la route et qui en vendaient avec des œufs, asperges, jujubes ou artichauts sauvages.
Afin d'éviter tout impair, elle se fit préciser par son mari la traduction de la phrase : AS-TU DU BEURRE ? (HANDEK ZEBDAH ?).
Arrivée à destination notre nouvelle compatriote remarqua un adolescent qui gardait quelques vaches et lui fit comprendre par gestes qu'il approche, ce qu'il fit sans difficulté.
- HANDEK ZEBBAH ? lui demanda-t-elle avec un grand sourire. Silence gêné du petit pâtre.
- HANDEK ZEBBAH ? insista-t-elle avec un œil complice.
- EY (OUI) ! dit-il.
- NAA T EN CHOUF! (FAIS VOIR)
Devant cette demande, le jeune souleva jusqu'au nombril sa gandourah et lui fit voir le beau paradis d'Allah.
La malheureuse avait encore, par une légère transformation d'un mot, demandé à voir non du beurre mais l'attribut viril
J P
Tchopa le sacristain

Notre bon curé Charles laissait à sa sœur la gestion de la cure et confiait à Antoine Falzon, un bien brave homme, la lourde charge de s'occuper de l'église et surtout de sonner la cloche pour que ses ouailles se souviennent de leurs devoirs spirituels. Tout allait ainsi Bellacal (1).

Le Très Haut, un jour rappela auprès de lui Charles. L'abbé Taormina vint à Guelma en remplacement, jusqu'à ce qu'arrive le Chanoine Cutajar, Maltais d'origine et sachant parler flouss (2) à tous, même aux plus avares jusqu'à les faire céder. Grâce aux dons spontanés et suggérés, l'église fit ainsi peau neuve, les peintures refaites, les ornements sacerdotaux renouvelés et la salle Sainte Monique construite. Falzon étant devenu trop vieux, il prit à son service un compatriote nommé Antoine et surnommé par tous Tchopa.
Garçon costaud, trapu, mat, très fruste s'occupant ordinairement d'un élevage de porc et accomplissant scrupuleusement toutes les tâches qui lui étaient confiées.

Antoine dit " La calbote " (3), car il en administrait une à tous jeunes paroissiens qu'il surprenait à tirer sur les cordes de la cloche, était plus douloureuse que la pichenette de son prédécesseur. De plus rien ne pouvait le corrompre, sobre, chaste, honnête, bref, un sacristain idéal. Ceux qui l'ont connu savaient qu'il était aussi très simple ...
La coutume religieuse voulait que pour les rogations, les fidèles précédés du prêtre portant l'ostensoir protégé par un baldaquin tenu par 4 personnes fassent le tour d'une partie de la ville. Le curé Charles, malgré son grand âge et ses rhumatismes ne rechignait pas et, comme pour les enterrements faisait la route à pied. Quel mérite !
Avec le Chanoine Cutajar, la guerre d'Algérie ayant déjà commencé, et ce fut différent.

Les processions étant déconseillées, les rogations eurent lieu autour et à l'intérieur de l'église. Le baldaquin remplacé par un parasol bordé de franges portées par Tchopa qui avait mission de suivre pas à pas notre prêtre et de l'abriter jusqu'au bout du périple.

Au moment convenu, le cortège s'ébranla, Chanoine en tête, revêtu de la chasuble portant avec dévotion l'ostensoir suivi de Tchopa habillé en enfant de chœur selon l'ancienne liturgie, c'est à dire en robe rouge et surplis blanc avec dentelles lui arrivant à mi-mollet. Par ordre, les enfants, les femmes puis les hommes suivirent et chantèrent louanges, récitèrent psaumes, litanies et prières.
Tout se passa bien les premiers tours. Le parasol bien tenu couvrait le serviteur de Dieu, mais la fatigue dans les bras du sacristain commença a se faire sentir. Courageux il n'en fit rien paraître et continua stoïquement jusqu'à ce que le cortège sur la fin pénètre dans l'église et processionne dans les allées, les chaises étaient déjà occupées par des guelmois tous connus de Tchopa très fier de sa charge et de ses beaux habits.
Un petit sourire par ci, par là, à ce qu'il croyait de l'amitié qui était en fait de la moquerie, ajouté à l'ankylose de ses muscles, eurent tôt fait de le distraire, regardant sur les côtés, ralentissant sa marche, laissant la hampe du parasol se pencher plus que de raison, les franges de celui-ci balayèrent la tête de prêtre qui, recueilli dans ses prières, semblait ne rien sentir.
Mais le chatouillement du crâne reprit, Tchopa ne cessant de regarder ceux qui souriaient de plus belle de sa maladresse abandonna toute attention, sourit à son tour et les franges de chatouiller largement la tête et le cou du Chanoine dont on voyait maintenant les signes manifestes d'énervement
Il eut beau secouer la tête sur les côtés pour rappeler à l'ordre son sacristain, rien n'y fit. Alors, furieux, d'une colère trop longtemps contenue malgré son chargement sacré, il se retourna et d'un ordre bref le fit rentrer tout penaud dans le droit chemin. Nous eûmes ce jour là un divertissement inespéré et très largement commenté.

EPILOGUE:
Notre Chanoine partit à Constantine où il fut nommé Archiprêtre. Il participa avec Monseigneur Mizzi de Bône, en 1960, à un pèlerinage à Malte.
Replié en métropole, il termina ses jours le 19 mars 1992 à l'âge de 94 ans comme aumônier d'une école religieuse.

Tchopa, son fidèle sacristain est resté à Guelma où l'église est devenue mosquée et, pour l'amour d'une autochtone abandonna ses cochons, abjura la religion de ses pères et l'épousa.

Mektoub (4) !
Jean Pierre CHEYMOL

Site internet GUELMA-FRANCE