LA CULTURE MÉCONNUE DE L'ALGÉRIE FRANCAISE

Le monument dédié aux "Martyrs de l'Algérie Française"

UNE ACTIVITE CULTURELLE INTENSE

     À l'un de ses ministres qui craignait de la part de la communauté européenne d'Algérie une violente embardée à la sortie du virage prononcé de sa politique vers l'indépendance de la province, le Général de Gaulle aurait répondu : ... trop velléitaires sinon trop couards pour entreprendre quoi que ce soit, "i1s auront tôt fait de retourner à leur anisette': .. Le Chef de l'Etat n'était malheureusement pas le seul à évoquer ainsi cette communauté (pourtant noyau dur d'une Armée d'Afrique qui, il est vrai, ne devait en rien ses succès à la France Libre et à son chef). Pour de nombreux métropolitains le seul apport culturel des Pieds-Noirs à la France hexagonale aurait été les vulgarisations de ladite anisette, des kémias l'accompagnant et de la merguez en chapelet, avalées dans une ambiance entêtante sinon insupportable.
          Mais qu'en est-il vraiment? Répondre à cette question impose un saut dans le passé d'une soixantaine d'années.

         Le métropolitain qui débarque alors en Algérie est surpris par la large palette de ce que le jargon qualifie aujourd'hui "d'offre culturelle': La prolifération des théâtres dans lesquels l'art lyrique règne en maître est impressionnante. Italiens et Espagnols d'origine y sont pour beaucoup. Les directeurs des grandes salles n'hésitent donc pas à solliciter les plus grandes voix.
Il n'en demeure pas moins que la Comédie française se produit régulièrement dans les villes et dans les théâtres antiques. Les tournées Karsenty (Oranais d'origine) présentent les dernières pièces parisiennes. Le Centre régional d'art dramatique ne désarme pas, montant des pièces classiques ou créant des œuvres locales. Faut-il rappeler que le Théâtre de Mayeux, première scène algéroise, fut détruit par un incendie en 1845 et que le futur théâtre municipal alors impérial fut inauguré en septembre 1853.
         Une nature généreuse et un passé prestigieux inspirent les peintres, sculpteurs et gens de plume.

        Écoles de Musique et des Beaux Arts, conservatoires, se multiplient. On interprète, on chante, on déclame, on dessine, dans une Algérie, vrai bouillon de culture!

UNE CULTURE SPECIFIQUE
Le creuset dans lequel a été fondue la population d'Algérie, ses multiples origines culturelles et religieuses, expliquent en grande partie cette spécificité de l'Algérie Française qui ne manque pas d'étonner, toujours, avant de séduire, souvent, voire de convertir, parfois, le métropolitain qui s'y trouve plongé.

        C'est ainsi que, à l'initiative du Toulousain Jean Pomier, avait été publié un manifeste algérianiste qui s'efforçait de dessiner les contours de cette réalité:
"Nous sommes Algériens est rien de ce qui est Algérien ne nous sera étranger. À la différence des penseurs de la Métropole ... nous croyons que la meilleure et la plus riche façon d'œuvrer, c'est de ne rien négliger des décors, des aspects et des forces de la vie. Par application de ces principes, nous considérons comme nôtre tout le mouvant domaine algérien:'
        Effectivement cette curiosité, cette vitalité créative caractérisent cette période de 132 ans au point de voir émerger une véritable culture spécifique à l' Algérie française
'un des témoignages des plus probant en faveur de cette spécificité est celui de l'écrivain révolutionnaire et indépendantiste Kateb Yacine :
"La plus part de mes souvenirs, sensations, rêveries, monologues interieurs se rattachent à mon pays, mais je ne puis les éléborer qu'en français ...lorsque qu'on m'apprenait l'arabe (pour lui une langue morte) je m'endormais..."

UNE LARGE PALETTE ARTISTIQUE
      Beaucoup d'auteurs auront "fait de l'algérianisme' comme Monsieur Jourdain avait fait de la prose. C'est surtout leur postérité qui, l'exil survenu, les associera sinon à une école du moins à une mouvance. En fait si la contribution d'un auteur à la connaissance de la mentalité algérienne conditionne son appartenance à ce mouvement la palette s'élargit onsidérablement et les filiations deviennent évidentes. Les Roblès, Camus, Brune rejoignent leurs aînés, les presque classiques Audisio, Ropa, Janon ... Les truculents Achard, Brua, Espinal sont les dignes fils de Musette le père de Cagayous. Linusable crayon de Brout y explore autant de recoins de l'Algérie française que les pinceaux d'Assus, quelques décennies plus tôt.
Chant du cygne d'une Algérie Française bientôt condamnée, "la Famille Hernandez" (pièce montée par Geneviève Bailac) restera à jamais comme le symbole d'un peuple venu de partout et de nulle part, chamqjlleur et fraternel, à la joie de vivre et au ressort inoxydable qui feront merveille l'exil venu. Elle mettra sur orbite Marthe Villalonga et Robert Castel qui bientôt, pour le public métropolitain, incarneront, un peu trop parfois, la pétulance de "là-bas': Cette propension toute naturelle à la théâtralité favorisera par ailleurs l'épanouissement de comédiens au registre plus classique tels que Françoise Arnoul, Françoise 1 Fabian, Pierre Blanchar, JeanClaude Brialy ...
Serviteur fidèle de la langue française, auxiliaire précieux des auteurs de toutes les disciplines, le lexicographe Paul Robert, natif d'Orléansville, restera dans l'histoire comme l'artisan d'un dictionnaire conçu et réalisé avec une précision quasi horlogère. Plus de trente ans après sa mort, il demeure une référence

SOUS L'ÉGIDE DISCRÈTE D'ÉRATO ET D'EUTERPE
L'anthropologue qui débarquait en Algérie pour étudier les mœurs du Pied-Noir était donc surpris de constater le goût prononcé de son spécimen pour la musique sous toutes ses formes (musique pratiquée d'ailleurs en tout lieu et par n'importe qui).
Son étonnement n'avait plus de limite lorsqu'il découvrait un réel attrait pour "La grande musique et plus encore pour

L'art lyrique

Cet engouement populaire explique notamment la solide implantation de l'enseignement musical évoquée plus haut et la multiplication des orchestres philharmoniques et autres for1mations à travers la province.
Faut-il rappeler le succès des tournées organisées par "Les Jeunesses Musicales de France" avec la participation de solistes universellement connus ou encore les prestations de chanteurs vedettes, notamment de l'Opéra de Paris ou de la Scala de Milan. Ces dernières sont - sans doute à l'origine de la vocation de René Bianco, le petit , constantinois, qui deviendra 3 le baryton du Palais Garnier apprécié à travers le monde entier.

Paul Achard dans son "Homme de la mer" évoque cet art partagé à la bonne franquette par le petit peuple :
'Tété, l'orchestre municipal donnait des concerts au square Bresson. Sous les massifs de bambous qui entouraient le kiosque violemment éclairé, tout Alger, écrasé de chaleur et battant l'éventail, écoutait ouvertures et fantaisies tirées du répertoire: Fra Diavolo, La Dame blanche, Orphée aux enfers, La Traviata, la Favorite, et Sigurd en formaient le programme repris chaque année avec une fidélité qui n'a jamais lassé les auditeurs ruisselants. "

Dans les "Salaouetches" le même Paul Achard ne manque pas de souligner l'étendue des connaissances du public en la matière: "On a vu trois forts ténors reprendre coup sur coup le bateau, après un échec dans les Huguenots. Que beaucoup d'Algérois connaissent

UNE BEAUTÉ NOURRICIÈRE ET GUÉRISSEUSE
Ainsi le Pied-Noir, grand amateur d'activités de plein air et -de réjouissances collectives, était-il imprégné de cette beauté - naturelle dans laquelle il évoluait sans en avoir réellement conscience. Il taquinait tout naturellement les muses, en - ignorant leurs noms et qualités ... mais qu'importe! C'était sans doute ce qui contribuait à ~ lui faire attribuer exagérément ~ par le Métropolitain - malgré la faconde affichée l'homme était pudique une superficialité, une désinvolture, une insouciance irritantes, une joie de vivre débordante et une sociabilité parfois envahissante.
Camus, toujours lui, ne disait rien d'autre lorsqu'il constatait:
"Un monde où il n'y a plus de place pour l'être, pour la joie, pour le loisir actif est un monde qui doit mourir. Aucun peuple ne peut vivre en dehors de la beauté. Il peut quelque temps survivre et c'est tout. Et cette Europe qui offre ici un de ses visages les plus constants s'éloigne sans arrêt de la beauté. C'est pour cela qu'elle se convulse et c'est pour cela qu'elle mourra si la paix pour elle ne signifie pas le retour à la beauté et sa place rendue à l'amour (Carnets).

On comprend mieux les vertus reconstituantes et thérapeutiques de cette beauté dont la manifestation à travers l'Art, "guérit, nourrit et permet ne pas mourir de la vérité:
'Est-ce l'une des raisons qui, malgré la réalité accablante d'un rejet collectif, permit à la communauté européenne d'Algérie en exil de ne pas disparaître et de donner au monde une indéniable leçon d'énergie ?

Jean-Pierre Brun

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Avec l'aimable autorisation de monsieur GRANAROLO Jean, directeur de la Revue l'Arc Méditerrannéen 21 rue du moulin 66130 Corbère Les Cabannes E-MAIL :jean.revuesudest@orange.fr

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