LA GUERRE CONTRE LES CRIQUETS en 1891

      Monsieur le préfet s'est rendu hier à Guelma pour se rendre compte de la situation des pontes, et indiquer les moyens les plus pratiques de les détruire. Dans une réunion très intéressante qui eut lieu dans une salle de la mairie en présence d'une grande partie des propriétaires de la région monsieur préfet a exposé les différents engins qui ont été utilisés sur les hauts plateaux depuis 5 ans dans la lutte contre les criquets. Au premier plan se place l'écrasement des sauterelles le matin et le soir, lorsqu "elles sont engourdies, moyen très efficace puisque chaque femelle pond en moyenne de 70à 80 œufs, on procède de la même manière à l'écrasement des criquets avec des criquets suffisamment lourds, ou bien avec des balais en fil d'acier ou simplement des branches de lauriers. Avant l'éclosion partout où cela est possible il faudra creuser, bêcher, briser les mottes, afin de mettre à découvert au soleil, le plus d'œufs possibles qui, ainsi, se dessécheront et mourront au soleil L'éclosion une fois arrivée commence la lutte la plus pénible, mais aussi la plus efficace. L'appareil Cypriote, cette longue barricade de toile recouverte à la partie supérieure de toile cirée, donne dans certain cas des résultats merveilleux. Placés dans des colonnes les criquets qui s'avancent généralement en masses profondes dans la direction du Nord, elles arrêtent les bataillions les plus formidables qui essaient en vain de franchir le barrage mobile, et retombent dans des fosses préparées à l'avance et qui deviennent leurs tombeaux.. Dans les vignes, malheureusement, ce système n'est pas très pratique ; car il faut au préalable faire sortir les envahisseurs des rangs et les jeter sur un terrain découvert, où se trouve l'appareil en fonctionnement. A côté de tous ces systèmes, viennent des procédés chimiques discutés et discutables à cause de la difficulté de l'utilisation sur une vaste échelle, de la cherté excessive des produits à employer et du danger de brûlures qu'elles présentent pour la vigne elle-même.

      Toutefois les propriétaires de Guelma, à l'initiative hardie, ont fait des expériences qui paraissent concluantes. Nous en reproduirons plus loin la description, donnée par monsieur Thibault. Le traitement est facile à employer et n'est pas très coûteux. Quel que soit l'engin ou les systèmes, il faut lutter, et lutter énergiquement. Monsieur le préfet a expliqué les merveilleux résultats que l'on a obtenu sur les hauts plateaux où depuis 5 ans, les récoltes ont été sauvées. Il a relevé par des paroles et des conseils empreints d'un certain amour pour l'Algérie, le courage de nos colons quelque peu abattus. A ce point de vue, sa visite produira d'excellents effets et nous le remercions vivement de sa sollicitude constante et éclairée qu'il ne cesse de témoigner aux intérêts de la provinces qu'il administre. Bref nous avons ou nous aurons l'argent nécessaire, les appareils vont venir en quantité suffisante. Ce qui manquera malheureusement ce sera la main d'œuvre, les indigènes étant presque tous occupés aux moissons, nous supplierons à cette insuffisance, par des réquisitions habilement combinées et pour que la nature nous vienne en aide en arrêtant l'éclosion d'une partie des pontes. Nous parviendrons, certainement, à bout des fléaux les plus redoutables que l'Algérie n'est jamais connue

      Sur l'initiative de 12 propriétaires de Guelma qui envoyèrent une pétition à monsieur POGGI maire de la ville une réunion annoncée à trois heures de l'après midi par le tambour de ville avait eu lieu le même jour à 4 heures. Plus de 50 propriétaires étaient présents. Une commission composée de huit membres et du maire comme président fut nommée pour avoir, à étudier les moyens de détruire les criquets dont les éclosions qui vont être générale sur toutes les communes et causeront la ruine de nombreux travailleurs qui jusqu'à ce jour grâce à l'énergie de leur travail et à leur économie étaient arrivés à faire honneur à leur engagements. La commission composée par monsieur POGGI maire BOUCHET,KELLER, SAUVAGE, ROUSSEL, CHUCHANA, GEORGES, PUGENS et THIBAULT, s'est donc réunie le lendemain mardi 9 juin 1891à 8 heure du soir pour conférer sur son mandat . Monsieur PUGENS étant absent, MM KELLER GEORGES et THIBAULTfurent désignés pour expérimenter sur les criquets des pulvérisations d'eau phéniquée à dose de 4%. Aujourd'hui 10 juin MM KELLER, GEORGES et THIBAULT se sont rendus à l 'embouchure du Bou Hamdam chez monsieur TIREIL, dont la vigne étant donnée le nombre de criquets, peut être considérée comme perdue, si l'on ne commence pas immédiatement une lutte énergique. Avec deux pulvérisateurs nous avons formé une pluie sur les criquets amassés en tas et nous avons constaté avec le plus vif plaisir, qu'ils mourraient après avoir été touché par une pluie artificielle. Malheureusement cette pulvérisation ne peut être faite sur les criquets dévorant les feuilles de vigne, car notre solution d'acide phénique à 4% brûle complètement les feuilles en une demi-heure. Elles ont une couleur brune qui ne peut laisser d'illusion sur leur sort. Malgré cet inconvénient nous croyons rendre un grand service à tous les intéressés en leur faisant part de notre expérience, car étant donné que les criquets sont réunis sur le sol pendant la nuit jusqu'au levé complet du soleil, il sera possible aux viticulteurs avec un certain nombre d'appareils de les surprendre pendant leur engourdissement et de se débarrasser de ce fléau : l'acide phénique offre un autre avantage, non seulement il tue presque immédiatement les criquets, mais il est encore un désinfectant puissant. Cette question n'est pas à négliger aussi nous espérons la voir utiliser pour tuer les criquets arrêtés par les appareils Cypriotes. Au lieu de procéder par l 'écrasement ce qui amène des accidents. Il suffirait de verser cette solution dans les fosses, un simple arrosoir muni d'une pomme serait moins coûteux et remplirait le même office qu'un écraseur. Cette méthode de destruction aurait comme avantage de diminuer sensiblement le nombre d'hommes nécessaires au bon fonctionnement des appareils Cypriotes et certainement de nous protéger contre la peste qui comme en 1867 pourrait faire de nombreuses victimes étant donné les monceaux de cadavres qui vont exister. Je viens de voir dans " Démocratie Algérienne " que le comité GUELMOIS contre les criquets, n'est pas le seul à avoir expérimenté la solution Phénique du commerce à la dose de 4 % ; nous sommes heureux de constater que MM Hunebette, Cuttu et Mouline aient obtenu les mêmes résultats que nous. Les deux expériences faites en même temps à une si grande distance l'une de l'autre, nous permettent de dire à tous les intéressés : mettez 4 litres d'acide Phénique du commerce dans 100 litres d'eau mélanger bien la solution au moyen d'un bâton ou d'une branche et employez là avec des pulvérisateurs ou des arrosoirs. Vous diminuerez les criquets dans des proportions énormes, si vous ne parvenez pas à les détruire complètement. Ainsi vous pourrez démontrer aux arabes que ce fléau n'est pas une punition de DIEU et qu'ils peuvent, s'ils le désirent, nous aider dans cette destruction et protéger leurs biens.
signé Thibault Membre du Comité Guelmois de lutte contre les criquets

LES CRIQUETS DANS GUELMA

      De fortes colonnes de criquets ont été signalées ces jours ci derrière le pont de BEN TABOUCHE entre GUELMA et MEDJEZ AMAR. Les criquets occupent une langue de 5 kilomètres sur la rive gauche et la rive droite de la Seybouse. La lutte est menée très activement. Un grand nombre de zouaves en garnison dans notre ville sont sur les lieux contaminés et déploient les plus grands efforts pour la destruction complètes des larves dans cette partie de notre région. Les réquisitions ont commencé dans notre ville et actuellement la population de Guelma témoigne une excellente volonté pour lutter contre ce fléau.

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE