CONTES BERBERES
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René Basset 1887 mythologie musulmane.

PROFESSEUR A L'ÉCOLE SUPÉRIEURE DES LETTRES d'ALGER

" Les Berbères, dit a Ibn Khaldoun, racontent un si grand nombre d'histoires que, si on se donnait la peine de les mettre par écrit, on a remplirait des volumes.
A l'appui de son dire, il cite la légende suivante :

" La soeur de Yala ben Ahmed El Ifreni, enfanta, sans avoir eu commerce avec un homme, un fils nommé Kelman, surnommé Ibn Asad (fils de lion), parce que sa mère l'avait conçu par l'effet de la bave d'une bête féroce qui s'abreuvait dans une source d'eau chaude où elle s'était baignée. "

Les naissances miraculeuses étaient donc un des éléments de ces contes, et sans remonter jusqu'à Hérodote qui fait emprunter aux Libyens par les Grecs le culte de Poseïdon et d'Athénè Tritogenis, on trouvera dans des récits plus modernes des traits de superstition non moins curieux.

Mohammed ben Yousof et son abréviateur El Bekri tiennent de témoins oculaires que chez les Fadela et les Benou Akidan (tribus berbères orientales, sur les confins de l'Egypte et de la Tripolitaine) ou il n'est pas rare de voir la fille qui a vient de naître, se métamorphoser en ogresse et se jeter sur les hommes jusqu'à ce qu'ott1a lie et la garrotte ".

Les sorciers Altier étaient également célèbres au temps d'Edrisi. Les ogres (aouarzeniou, aurés) jouent un rôle considérable dans les contes fantastiques berbères :
Tantôt on peut les considérer comme un souvenir d'une population antérieure, ou du moins d'une race professant un culte disparu, comme les Djohala (païens) ou les Iroumien (chrétiens) ; tantôt ce sont des êtres purement mythologiques, analogues aux ghoules et aux afrites des Arabes, gardiens de l'eau de la vie, de la pomme de jeunesse et d'autres talismans. Parfois, lorsqu'un enchantement est rompu, ils dépouillent leur peau d'ogre pour vivre en honnêtes musulmans.

Les djinns et les fées sont aussi fréquemment cités, mais il est difficile de faire la part de l'élément purement berbère dans ces contes dont beaucoup ont été empruntés aux Arabes.

Cependant on peut admettre, que les légendes locales, ayant pour thèmes une montagne, une grotte et surtout une source, soit dans le Tell, soit dans le Sahara, ont un fonds berbère, malgré de nombreux traits empruntés à la mythologie musulmane

Comme dans toutes les littératures, les Berbères ont des fables et des contes d'animaux, où naturellement le chacal joue un grand rôle.
Le renard n'y paraît pas, bien qu'il existe en Algérie et porte même un nom kabyle indigène.

Toutefois le chacal, si habile qu'on le représente, ne laisse pas d'être dupé en maintes circonstances, et l'on dirait que le narrateur berbère aime à voir le plus rusé des animaux tomber dans les pièges que lui tendent le coq, la perdrix ou le hérisson, car c'est double plaisir de tromper un trompeur.
Le hérisson est l'un des principaux personnages de cette comédie des animaux, à cent actes divers.

Est-ce le service qu'il rend en détruisant les reptiles qui lui a valu, de la part des indigènes, la place importante qu'il occupe? Mas'oudi (Prairies d'or, t II, p. 56-57) rapporte que pour cette raison, les habitants du Sedjestan témoignaient au hérisson le même respect que les gens du Yénzamah à l'irbid et les Egyptiens à l'ichneumon. Les autres animaux ont le même caractère que dans les fables européennes : remarquons cependant en passant, que le lièvre, comme chef les Ouolofs et les Zoulous, a la ruse en partage. Quant aux êtres fantastiques, griffons ('anqa) et nims appartiennent sans doute à la Îoologie fabuleuse des A rabes. Le dernier, disent les Beni Menacer est " le plus rapide des animaux créés par Dieu : le lion le craint, et rien qu'en entendant son nom. il commence à trembler. " Cet animal fabuleux " (que personne n'a jamais vu), tient du crocodile et du chat. " En Orient, ce nom de nims s'applique à l'ichneumon qui, dans quelques traditions populaires, est non moins fantastiquement décrit : on lui donne la tète d'un homme, le corps d'une bête féroce, les pieds d'un serpent, les ailes de l'aigle et deux cornes (Legrand, Le Physiologus ch. xi).

Il me reste à faire connaître les sources écrites et orales où j'ai puisé pour ce volume.
Au commencement de ce siècle, l'Américain Hodgson, se trouvant à Alger, recueillit des contes et des chansons en Zouaoua

LE CHACAL ET LE HÉRISSON '
(Beni Menacer.) U Une fois, le hérisson et le chacal firent amitié. Le premier dit à l'autre : " Combien as-tu de ruses? " -
" J'en ai cent et la moitié d'une ", répondit le chacal, et il lui demanda à son tour : Combien as-tu de ruses? " -
" La moitié d'une.
Ils marchérent en se promenant sur la route jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à un douar au milieu de la nuit. Ils trouvèrent un silo, descendirent tous deux à l'intérieur et mangèrent du blé jusqu'à ce qu'ils furent rassasiés.
Le hérisson dit au chacal, baisse-toi, pour que je monte sur ta tête et que je regarde. " Le chacal se baissa, le hérisson monta sur son dos, sauta et retomba hors de l'ouverture du silo, laissant le chacal à l'intérieur.
Il lui dit : a Sauve-toi (comme tu pourras). Vois, moi qui n'ai que la moitié d'une ruse (je me suis sauvé) ; toi qui as cent ruses et demie, tu ne peux te tirer du milieu du silo .

" Un lièvre se promenant avec un chacal lui dit : " J'ai une ruse. " Le chacal répondit: " J'en ai 99. " Le lièvre reprend, entrons dans le verger pour manger. . Il se mit à manger, et dit à son compagnon :
" Mange d'excellentes figues. " -
" Que manges-tu? demanda le chacal. "
Du raisin. "
Ils se séparèrent dans le verger et mangèrent jusqu'à ce qu'ils furent rassasiés.
- Allons, dit le chacal, partons, nous n'avons plus faim..
" Sors, tu es le plus grand.. -
" Sors le premier et vois si le maître du verger n'est pas dehors. " Le lièvre sortit, le chacal resta auprès du trou (sans pouvoir passer) Donne-moi un conseil, dit-il, comment vais-je faire? "
Moi qui n'ai qu'une ruse je ne puis conseiller celui qui en a 99.
Le lièvre s'enfuit. Le chacal fut pris par le maître du jardin qui lui dit :
" Que vais-je te faire à présent? " -
Ce que la justice décide.
- " Elle veut que tu périsses.
Le chacal reprit : Que j'aille au moins dire adieu à mes enfants, puis je reviendrai.
Donne ta parole. " Le chacal prêta serment, l'homme naïf le lâcha et le chacal s'enfuit le ventre plein.

LE LION, LE CHACAL ET L'HOMME
(Beni Menacer.)
Au temps passé, alors que les bêtes parlaient, il existait, dit-on, un laboureur qui possédait une paire de bœufs avec lesquels il travaillait.
Il avait coutume de partir avec eux de bon matin, et le soir il revenait avec un bœuf. Le lendemain, il en achetait un autre pour labourer et s'en allait dans la friche, mais le lion venait lui en prendre un et lui en laissait un.
Il restait désespéré, cherchant quelqu'un qui le conseillât, quand il rencontra le chacal et lui raconta ce qui se passait entre lui et le lion.
Le chacal demanda :
Que me donneras-tu, et je t'en délivrerai. "
" Ce que tu voudras, je te le donnerai
Donne-moi un agneau gras, reprit le chacal ; tu suivras mon conseil demain, quand le lion viendra, je serai là; j'arriverai sur cette colline, de l'autre côté ; tu apporteras ta hache bien tranchante et quand je te dirai :
Qu'est-ce que je vois à présent avec toi, "
réponds-moi : " C'est un âne que j'ai pris avec moi pour porter de l'orge.
Je te dirai : " Je suis à la recherche du lion et non de l'âne.
Alors il te demandera : " Qui est-ce qui te parle? .
Réponds-lui C'est le "nems "
Il te dira : Cache-moi, car je le crains.
Lorsque je te demanderai :. Qui est-ce qui est étendu là devant toi ?
Réponds-moi: c'est une poutre.
" Je te dirai : " Prends ta hache et frappe, pour savoir si ce n'est pas le lion. Tu prendras ta hache et tu le frapperas fort entre les deux yeux.
Alors je continuerai : " Je n'ai " pas bien entendu; frappe-le encore une fois jusqu'à ce qu'il soit mort réellement.

Le lendemain matin, le lion vint à lui comme les jours passés, pour manger un bœuf. Quand le chacal le vit, il appela son ami et lui dit:
" Qui est-ce qui est avec toi? .
C'est une poutre qui est devant moi.
Le chacal reprit : Attention au lion, je le cherche.
Qui parle avec toi, " demanda celui-ci au laboureur ?.
" Le nems. "
Cache-moi ", reprit le lion, " car je le crains. "
Le laboureur lui dit :
" Etends-toi devant moi, ferme les yeux et prends garde de faire un mouvement. " Le lion s'étendit devant lui, ferma les yeux et retint son souffle.
Le paysan dit au chacal :
· Je n'ai pas vu passer de lion aujourd'hui.
Qu'est-ce que je vois étendu devant toi?
" C'est une poutre. "
" Prends ta hache, continua le chacal et frappe cette poutre.
" Le laboureur obéit et frappa violemment le lion entre les deux yeux.
Frappe fort, dit encore le chacal, je n'ai pas bien entendu. " Il recommença trois ou quatre fois, jusqu'à ce qu'il l'eût tué.
Alors il appela le chacal : " Voici, je l'ai tué tu peux venir pour que je t'embrasse pour le conseil que tu m'as donné. Demain tu viendras ici prendre l'agneau que je te donnerai.

Ils se séparèrent et chacun s'en alla de son côté.

Revenons au paysan. Le lendemain, dès le matin, il prit un agneau, le mit dans un sac dont il ferma l'ouverture, le descendit dans la cour et l'y laissa pendant qu'il allait lâcher les bœufs pour labourer ses parcelles de terre.
A ce moment, sa femme délia l'ouverture du sac, mit l'agneau en liberté et le remplaça par un chien.
Le paysan prit le sac et s'en alla à son ouvrage. Il attacha ses bœufs et commença à labourer jusqu'à l'arrivée du chacal qui lui dit :
" Où est la promesse que tu m'as faite?
La voici dans l'intérieur du sac; va l'ouvrir, tu prendras l'agneau que je te donne.
Il suivit son conseil, entre ouvrit le sac, vit deux yeux qui brillaient plus que ceux d'un agneau et dit au laboureur :
Mon ami, tu m'as trompé.
En quoi t'ai-je trompé? " reprit l'autre; pour l'agneau, je l'ai mis dans le sac : ouvre-le bien, je ne mens pas.
Le chacal suivit, son conseil, il ouvrit le sac, un chien en sortit avec violence. Quant le chacal le vit, il s'enfuit en courant, mais le chien s'élança de près derrière lui et finit par le tuer .

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