VOYAGE EN ALGERIE
Carteron Charles;

La Préfète dîne, ce jour-là avec Mme K. ; on m'invite, j'accepte et, après avoir causé quelques instants de mon voyage, le fils aîné de la maison m'emmène voir la chute du Rummel, qui s'aperçoit des fenêtres du salon et n'est éloignée que de quelques cents pas.

La chute du Rummel est tout simplement une des plus belles chutes d'eau que l'on puisse voir.
Les grandes roches verticales de Constantine sont à droite avec la ville indescriptible, nichée au-dessus; à gauche une agglomération de rochers désordonnés et immenses (Sidi Mècid) ; et au milieu de tout cela le profond ravin, qui s'élargit et laisse tomber tout à coup, sur trois gigantesques escaliers de roc, la rivière qui se précipite de plus de cinquante mètres de haut et reprend son cours dans la plaine du Hamma. En été l'aspect est moins beau, mais en hiver , et surtout lorsque les grandes pluies ont fait remplir le ravin, la chute de cette masse d'eau offre, pendant vingt-quatre heures, un spectacle imposant que tout Constantine vient voir.

Après, nous montons dans le ravin même qui offre des accidents magnifiques : dans ce couloir grandiose et sonore, il y a plusieurs ponts naturels qui représentent des voûtes et des arches immenses sous lesquelles passent et repassent de bruyantes volées de corbeaux et de pigeons sauvages. En allant voir la prise d'eau pour les moulins - qui est un large et sombre aqueduc percé dans le roc, - nous passons par une fente de rocher que les Arabes nomment Chef-Tofla : mots dont je me garderai bien de vous donner la traduction.
Puis, nous visitons une fontaine romaine d'eau chaude qui vient tomber en cascade à la porte de la maison.

Mais la cloche du dîner se fait entendre; et, après être redescendus par un sentier d'un pittoresque que je renonce à vous décrire, nous rentrons pour nous mettre à table. Nous sommes seize et il n'y a que trois étrangers.

Le soir, nous allons nous promener au jardin, sous des rosiers hauts comme des arbres , sous des allées de vigne et sous des orangers en pleine terre qui sont chargés d'oranges, bien qu'il fasse très-froid à Constantine en hiver et qu'il y tombe beaucoup de neige : du reste c'est le seul grand jardin que j'y aie vu. Enfin, tout le monde se retire assez tard , et, comme j'ai manifesté l'intention de revenir dessiner la chute du Rummel, l'on veut que je couche au moulin.

7 Mai.
Le lendemain lorsque je m'éveille, un grand bruit d'eau et un brouillard humide qui frappe et obscurcit les vitres me font croire à du mauvais temps: mais c'est une cascade qui tombe sous les fenêtres de ma chambre et que je ne savais pas si près.

Je descends dans la plaine pour voir de face la chute du Rummel ; je remonte sur un mamelon, j'y cherche et trouve une place d'où je peux apercevoir l'ensemble : mais, comme il est des contrariétés pour chaque chose - même pour les artistes qui voient tout en beau -il se trouve qu'à cette heure les ombres sont mal placées, et cette chute d'eau qui était si belle à dessiner la veille n'est aujourd'hui que belle à voir...

Force m'est donc d'attendre que le soleil soit arrivé au point qui m'a séduit. Pendant ce temps-là je rassasie mes yeux d'admiration. Je suis tiré de ma silencieuse contemplation par des coups de mine, qui partent dans une carrière très-rapprochée ; et c'est ma seule distraction avec des vaches arabes qui descendent par l'étroit sentier en pente, au bas duquel je suis, et qui abîmeraient bien mon album si elles me roulaient dessus...

Enfin, les ombres ont changé de place et je retrouve mon tableau de la veille. Aussitôt je commence mon travail et je me mets à dessiner avec ardeur ; mais, au plus beau moment, voilà que j'entends au-dessus de moi sonner la cloche du déjeuner... Alors il me faut cesser et partir de suite car, bien que je ne sois pas loin de la maison , il me faut assez longtemps pour y remonter. Seulement, si quelqu'un demande à voir mon travail, je passerai forcément pour un paresseux car depuis le matin je n'ai rien fait... que regarder.

Heureusement, il y a un plat nouveau qui distrait l'attention générale, et je puis retourner finir mon dessin sans donner une mauvaise opinion de moi le premier jour.

Le soir, je prends congé de l'aimable famille Lavie, qui veut me faire reconduire en voiture à l'hôtel: je fais bien quelque cérémonie, car Constantine n'est pas loin; mais comme les chevaux sont déjà attelés, comme la route en lacet est longue et mon sentier de glissoires trop rapide, je me défends peu et j'arrive à la porte Vallée ou de la Brèche avant sa fermeture.

8 et 9 Mai.
Je passe ces deux jours, au milieu et en dehors de Constantine, à dessiner ses différents aspects et les endroits qui me conviennent.

10 Mai.
L'on m'a parlé de l'ancien palais de Salah Bey comme d'une des curiosités de la ville , et je vais le visiter.
Salah était un illustre bey de Constantine qui fut vaincu et supplanté avant l'occupation française. Il était très-riche , très-puissant, et il s'était fait construire plusieurs habitations luxueuses, dont celle que nous allons visiter n'était pas la plus remarquable. Il possédait encore dans la campagne aux environs de Constantine, un palais peut-être le plus beau de tous ceux des princes africains. Toutes les pièces et le harem étaient en marbres rares de ifférentes couleurs, et mille colonnes, torses, lisses, cannelées ou feuilletées, entouraient ou supportaient sur des chapitaux dorés la vaste et gracieuse construction moresque: enfin la richesse des sculptures et des ornements luttait avec le luxe de la nature, qui en augmentait encore le charme par un site merveilleux et de magnifiques ombrages d'orangers. Déplus, des sources thermales déversaient leur eau dans d'immenses bains , où les femmes du harem s'ébattaient, à leur choix, dans une onde chaude , tiède ou refroidie.
Malheureusement, il ne reste plus aujourd'hui que des ruines, avec les magnifiques orangers et les thermes, où l'eau n'arrive plus et dont les dalles de marbre sont foulées et salies par les troupeaux qu'on y parque.
Le compétiteur de Salah Bey a détruit cette luxueuse thébaïde, et il a fait transporter la plupart des sculptures et des colonnes à Constantine pour y faire construire son palais qui, aujourd'hui, est habité par le général français commandant la province.

Nous verrons tout à l'heure ce palais, mais visitons d'abord celui de Salah Bey.
En suivant une rue voûtée, j'arrive à une grande porte, grossièrement sculptée et garnie de fer, et c'est là l'entrée. Par une étrange succession des choses de ce monde , l'ancienne demeure du potentat musulman est aujourd'hui habitée par des religieuses françaises, qui y tiennent un pensionnat de jeunes filles... Je frappe et c'est une soeur qui vient m'ouvrir: je lui fais part de ma curiosité de voyageur et elle m'introduit dans une cour carrée, pavée avec des carreaux vernis et entourée de deux étages de galeries couvertes, supportées l'une au-dessus de l'autre par des colonnes de marbre, lisses, torses et de toutes formes. Les garde-fous sont en bois de chêne découpé à jour comme de la dentelle; et de chaque côté sont de grandes portes chargées de sculptures arabes, c'est-à-dire divisées en plusieurs petits panneaux représentant les uns des arabesques, les autres des filets réguliers, en zigzags et brisés. Du reste, c'est là la disposition intérieure de toutes les maisons arabes, depuis celles qui ont les galeries en grossières arcades de maçonnerie, jusqu'à celles qui sont ornées de riches balustrades sculptées et soutenues sur des colonnes de marbre à chapiteaux dorés.

Nous montons sur la première galerie par un petit escalier à escargot ; nous traversons une chambre où se fait la classe de piano - ornée d'arabesques ogivales en couleurs éclatantes ; et, en soulevant une draperie , nous entrons dans une pièce très-grande dont les murs- sont incrustés d'ornementations et de grandes coupes de marbre. La sœur me dit timidement que c'était là l'habitation des femmes ou le harem... Et, comme elle ne veut pas me donner là-dessus les détails qu'elle sait ou ne sait pas, elle s'empresse de me faire redescendre pour visiter, aux angles de la cour , de petites chambres basses et voûtées, peintes en vert, en jaune et en rouge, qu'elle croit avoir été les cabinets de travail et l'oratoire du Bey. Que ce renseignement soit véridique ou non, je conclus en sortant que ce qu'il y a de plus curieux c'est la cour ; et il en est de même dans toutes les maisons arabes.

Delà, en marchant au hasard, j'arrive à une rue en pente, au haut de laquelle est un escalier qui monte à une grande terrasse, d'où la vue est très-étendue. Cette terrasse qui se nomme place du Caravansérail, est plantée d'arbres et garnie de bancs en treillage de fer, dont les dossiers servent en même temps de parapets.
D'un côté, devant soi, est la façade de la mosquée; et de l'autre côté, l'on domine la campagne et tout le bas de Constantine ; c'est-à-dire la ville arabe à vos pieds, et au-delà remontant derrière le ravin, le vaste et imposant horizon des hautes montagnes.

En descendant de la terrasse, je traverse le quartier juif qui a, exactement comme le quartier arabe, des rues étroites, sinueuses, voûtées, et des maisons à bastions carrés et surplombant les uns sur les autres, avec de grosses portes beaucoup moins hautes qu'une personne. La seule différence, c'est que ces portes sont ouvertes, que les femmes juives vont et viennent en dehors avec leurs enfants, ou causent assises ou couchées sur les seuils. Elles sont nu-tête, ou bien elles ont les cheveux noués dans un mouchoir de soie dont les bouts brodés d'or ou d'argent retombent sur leurs épaules. Les jours de cérémonie elles portent un chapeau long, en forme de cornet, sans bords, et qui penche en arrière. Leur gorge est maintenue dans un corsage sans manches, très-court, un peu fendu devant et garni d'un large galon d'or; leur jupe est en indienne de couleur, rose, verte, jaune, ou en damas à grandes fleurs ; elles ont les bras nus ou recouverts d'un morceau de gaze ; et elles marchent en traînant avec beaucoup d'adresse de petites savates pointues, sans quartier et sans talon. Plusieurs ont les traits fins, très- caractérisés et sont jolies ; mais il y en a beaucoup parmi elles que l'on nomme les Juives aux gros bras, - et qui en effet ont un embonpoint très-puissant, une carnation trop rouge et des bras énormes ; toutes choses qui ne contribuent guère à les rendre séduisantes. Les hommes Juifs, à Constantine et surtout à Alger, portent souvent une dépoétisante casquette à visière Après, je me rends au palais du général, pour y trouver un officier de hussards, M. Morcau , à qui je dois remettre une lettre. Ce palais, qui était - comme nous l'avons dit - celui du dernier bey de Constantine (Hadj-Hamed) n'a ni façade ni entrée monumentales comme la plupart des constructions des Arabes qui conservent tout pour l'intérieur : on entre par une porte voûtée assez simple, précédée de quelques marches d'escalier et à l'extrémité d'une petite place, qui se nomme naturellement Place du Palais. Mais, aussitôt qu'on a franchi la porte l'on se trouve en Orient !

Le texte affiché comporte un certain nombre d'erreurs. En effet, le mode texte de ce document a été généré de façon automatique par un programme de reconnaissance optique de caractères (OCR)

à suivre

Site Internet GUELMA-FRANCE