CHASSE AUX LIONS
UNE EXCURSION DANS LA MAHOUNA
( GUELMA) en 1844
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Le 4 août 1844, je reçus une députation des habitants de la Mahouna, le paradis des lions. J'arrivai au coucher du soleil près du douar qui m'avait appelé. Ayant trouvé deux feux énormes, de vrais bûchers disposés tout autour de l'enceinte, je défendis de les allumer, et cherchai tout de suite le poste que j'occuperais pendant la nuit.

Le douar était établi sur un plateau qui dominait un versant escarpé, et entouré d'une haie de deux mètres et demi de hauteur, le lion franchissant cette haie tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et le pourtour de l'enceinte ayant une grande étendue, il m'était assez difficile de deviner par où il ferait irruption cette nuit-là. A force de recherches, je reconnus le chemin qu'il suivait d'habitude, et alors je me plaçai à une centaine de pas en dehors du douar, sur le chemin même du lion, au grand étonnement des Arabes, qui me disaient : " Ne reste pas là, il te passera sur le corps".
Voyant que je n'écoutais pas leurs observations et que ce poste me convenait, ils s'empressèrent de m'apporter des nattes, des coussins, et m'arrangèrent à la belle étoile un lit de repos assez confortable.
Vint ensuite un souper copieux, auquel je fis peu d'honneur; et comme l'ogre (en arabe ghoul prononcer roul en français) ne devait venir que bien avant dans la nuit, ces messieurs daignèrent passer une partie de la soirée avec moi.
Ce fut une espèce de veillée où chacun se mit, à qui mieux mieux, à conter sur les lions mainte aventure plus ou moins tragique. En attendant que le nôtre se mette en route pour venir me trouver, je vais, au milieu de toutes ces histoires, vous dire une de celles que j'ai retenues.
Chez les Arabes, quand un homme de grande tente se marie, il invite beaucoup de monde, et on va prendre la mariée chez ses parents pour la mener au domicile conjugal. Cette conduite s'effectue en palanquin, et les coups de fusil ne sont pas épargnés pendant la route.
Mais toutes les noces ne se ressemblent pas. Si les unes se font avec un nombreux cortège, si les futurs comptent, parmi ceux qu'ils convient à la cérémonie nuptiale, de riches. et beaux cavaliers, quelquefois plus d'un nouveau, marié, ici comme chez nous, n'a pas même de quoi payer les violons qui l'escortent! Smaïl était dans ce cas, son dernier écu ayant été versé la veille pour la dot de sa future.
Aussi ne réunit-il que les plus prochesparents, et, au jour convenu, il se rendit, avec eux, à pied, chez ,son futur beau-père. On se régala de mouton et de couscoussou; le repas de noces fini, chacun brûla quelques cartouches, en ayant soin d'en garder pour le retour. On ne se donna pas la peine de signer au contrat, par la raison toute simple, qu'aucun des assistants ne savait écrire, et, le soir venu, on se sépara en se souhaitant bonne chance.
Le douar du mari n'était qu'à une lieue de là; il faisait un beau clair de lune; l'escorte de la mariée comptait neuf fusils; que pouvait-on craindre en route? Mais n'est ce pais souvent au moment où l'on y pense le moins qu'arrive, en pareil cas, un trouble-fête?
Certes ces gens-là s'en revenaient heureux, accompagnés des bénédictions de la famille, qui n'avait pas manqué de leur chanter comme chez nous, mais sur un autre air sans doute :
Allez-vous-en, gens de la noce, Allez-vous-en chacun chez vous....Smaïl marchait en avant, à côté de sa femme, à laquelle il parlait tout bas, bien bas, du bonheur qui les attendait.
Les amis du mari suivaient discrètement à quelques pas en arrière, tirant de temps en temps un coup de fusil en l'air, et l'épousée se contentait, faute de mieux, de ce peu de poudre brûlée en son honneur. Enfin jusque-là tout allait à merveille.
Mais tout à coup ne voilà-t-il pas qu'un jaloux, le diable, qu'on n'avait pas invité et qui ne se plaît qu'à la malice, se présente sous la forme d'un énorme lion couché en travers du sentier que suivait cette jeunesse insouciante!

On était à peu près à mi-chemin des deux douars et il était aussi dangereux d'aller en avant que de revenir sur ses pas. Comment faire? L'occasion de s'attacher sa femme à tout jamais par un acte de beau dévouement se présentait trop bien pour que Smaïl la laissât échapper.
Des balles furent glissées dans les canons des fusils; la mariée fut placée au centre d'une espèce de carré formé par les assistants, et l'escorte continua bravement son chemin, précédée par le mari.
Déjà l'on n'était plus qu'à trente mètres du lion; celui-ci n'avait pas bougé. Smaïl ordonna aux siens de s'arrêter, puis il dit à sa femme :
" Regarde si tu as épousé un homme. " Et il alla droit au lion en le sommant de lui laisser le chemin libre. A vingt pas, le lion, jusque-là immobile et toujours couché, souleva sa tête monstrueuse; il se préparait à bondir. Smaïl, malgré les cris de sa femme, malgré les supplications de ses parents qui voulaient battre en retraite, Smaïl mit un genou en terre, abaissa le canon de son fusil vers l'animal, l'ajusta et fit feu.
Le lion, blessé, bondit sur Smaïl, le terrassa, le mit en pièces en un clin d'œil, puis chargea avec fureur le carré au milieu duquel se tenait la mariée.
" Que personne ne tire, s'écria le père de Smaïl, jusqu'à ce qu'il se heurte sur les canons de nos fusils.
" Mais, ajouta le narrateur de cet épisode, quel est l'homme assez maître de son cœur pour attendre ainsi de pied ferme cet ouragan qu'on nomme un lion, et qui se précipite en bonds immenses, la crinière en avant, l'œil enflammé, la gueule béante?
Tous firent feu en même temps, sans savoir où allaient leurs balles, le lion tomba sur le carré, qu'il culbuta, broyant les os, déchirant les chairs de tous ceux qu'il trouva devant lui.
Cependant quelques-uns avaient fui, entraînant avec peine la mariée, à demi morte de frayeur; Bientôt le lion les eut rejoints et écharpés l'un après l'autre; un dernier, plus heureux, arriva jusqu'au pied d'une roche escarpée, sur laquelle, grâce à lui, la femme put trouver un refuge.
Déjà il avait gravi à la hauteur de deux cavaliers, quand le lion accourut, toujours furieux et encore plus menaçant. D'un bond, il atteignit la jambe droite de l'homme, qu'il entraîna avec lui, pendant que la femme, s'aidant des pieds et des mains, escaladait le faîte du rocher, sommet inaccessible du haut duquel elle assista, horrible spectacle! à l'agonie du dernier de ses défenseurs. Après deux ou trois assauts impuissants, le lion, n'ayant pu arriver jusqu'à elle, revint au cadavre de sa victime et se mit à le déchirer par lambeaux, comme pour se dédommager de la perte de la dernière proie vivante qui échappait ainsi à sa rage.
Le reste de la nuit se passa sans accident nouveau. Dès que le jour commença à paraître, le lion quitta le pied du rocher pour se retirer vers la montagne; mais cette retraite ne s'opéra que lentement, et l'animal n'abandonna pas son poste sans s'arrêter plus d'une fois en chemin et sans se retourner pour regarder avec convoitise l'infortunée qu'il laissait derrière lui.
Peu de temps après la disparition de l'animal parut un groupe de cavaliers qui traversèrent la plaine. La veuve de Smaïl, qui était sans force et sans voix, leur fit avec son voile des signaux de détresse.
Ils accoururent au galop vers elle et la ramenèrent chez son père, où elle mourut le lendemain. Je fais grâce aux lecteurs des exclamations et des injures dont le lion fut accablé à la fin de cette histoire, que le conteur ne termina pas avant dans la nuit.
Les Arabes me quittèrent enfin en formant des vœux pour que Dieu fût avec moi, et je restai en compagnie d'un brigadier indigène, nommé Saadi-Bou-Nar, dont le frère était cheik de ce pays. Mon compagnon avait pour arme son fusil, d'ordonnance; moi, je tenais celui qui m'avait été donné par le capitaine Durand.
Le sentier sur lequel nous étions postés montait, par une pente très raide, d'un ravin boisé où le lion se tenait pendant le jour, au plateau sur lequel le douar était campé. Si le lion venait cette nuit-là comme la veille et les nuits précédentes, en montant du fond du ravin, je devais le tirer de haut en bas; si, au contraire, il gagnait le douar en suivant une autre direction, je devais être dominé par lui.
Dans le doute, je m'arrangeai de manière que ma vue ne fût point gênée par les chênes-lièges qui bordaient le sentier, tant au-dessus qu'au-dessous de moi; ainsi placé, je pouvais me garder sur un espace de trente à quarante mètres de chaque côté.
Vers une heure du matin, Saadi-Bou-Nar, peu habitué aux affûts nocturnes, me témoigna le désir de se coucher derrière moi; et je dois lui rendre, cette justice qu'il ne tarda pas à s'endormir profondément.
Je connais beaucoup de braves qui, malgré les airs crânes qu'ils se donnent, n'en eussent pas fait autant à pareille heure et en pareil lieu. Afin qu'il me fût possible de percevoir le moindre bruit, j'avais fait attacher les chiens sous les tentes du douar, de sorte qu'au milieu de ce silence absolu j'entendais très distinctement tout ce qui remuait autour de moi.
Jusqu'alors le ciel avait été serein et la lune belle; mais bientôt quelques nuages se montrèrent du côté de l'ouest et vinrent, poussés par un vent chaud et lourd, passer au-dessus de ma tête.
Peu à peu le temps se couvrit; la lune disparut tout à fait, et le tonnerre commença à gronder sourdement. Déjà de grosses gouttes tombaient du ciel, annonçant une vraie pluie d'orage. Mon compagnon, éveillé par les roulements du tonnerre et par l'averse qui l'inondait ainsi que moi, m'engagea à rentrer au douar.
Mais comme il me parlait, les Arabes nous crièrent :
" Prenez garde à vous, car le lion va venir au plus fort de la tempête! "
II va sans dire que je restai plus que jamais à mon poste, couvrant les batteries de mon fusil avec mon burnous, tandis que Saadi-Bou-Nar se drapait dans les siens avec une résignation héroïque.
Cependant la pluie, de courte durée comme toutes les pluies d'orage, s'était apaisée peu à peu : on ne voyait plus à l'horizon que quelques éclairs sillonnant la nue, et déjà les rayons de la lune, plus vifs et plus brillants, perçaient par intervalles au-dessus de nos têtes.
Je profitai de ces moments, toujours trop courts, pour interroger du regard tout ce que pouvait embrasser ma vue, et ce fut dans une de ces éclaircies que je crus apercevoir le lion.
Oui, ma foi, c'était bien lui : il était debout, immobile à quelques pas seulement de l'enceinte du douar.

Extrait de Le tueur de lions J Gérard

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