LA CHASSE AU LION
à la Maouna

Les Arabes qui venaient nous porter des provisions nous racontèrent qu'un Lion venait de temps en temps à leur douër leur enlever tantôt un mouton, tantôt un veau. Un matin le chef de la tribu vint, tout effaré, nous apprendre que le Lion avait failli lui enlever un enfant et pria le commandant des chasseurs, chasseur émérite de venir chasser avec eux cette bête fauve.
Le commandant trouva la proposition assez originale et répondit à l'Arabe de revenir le lendemain qu'il tâcherait d'organiser cette partie.
Il demanda à ses camarades s'ils étaient disposés à l'accompagner. Trois ou quatre officiers répondirent à cet appel et je me joignis à eux. Dix ou douze simples chasseurs furent choisis pour nous accompagner.
L'Arabe prévenu, par le commandant de Saint-Fargeau, vint coucher au camp; et le lendemain nous partîmes à trois heures du matin. En partant le commandant nous signifi a qu'il était le chef de l'expédition et défendit de faire feu sans son ordre.
L'obéissance la plus passive lui fut promise. Une demi-heure après notre départ, nous nous engageâmes dans un petit chemin ou mieux un sentier suivant le flanc d'une montagne qui dominait un ravin au fond duquel les lentisques et les chênes verts formaient des touffes très serrées.
Une heure après, l'Arabe désigna au chasseur en chef le makis ou l'animal faisait son repaire.
On fit halte: le commandant nous renouvela de ne pas faire feu sans son ordre. Tous les fusils étaient chargés à balle. Une fois arrivés bien en face et au-dessus de l'endroit désigné par l'Arabe, tout le monde mit pied-à-terre et fit face au ravin.
Ordre fut donné aussitôt à six chasseurs de tirer ensemble sur un point que l'Arabe désigna. A peine les coups tirés, les branches des lentisques s'agitèrent légèrement.
Un instant après, les six autres chasseurs firent feu. Cette fois l'animal, touché ou non, quitta son repaire ; ce que nous jugeâmes au mouvement des branches. Bientôt le calme se fit et une nouvelle décharge des douze chasseurs fut dirigée sur le même point, après laquelle le fauve, quittant son repaire, parut sur un petit mamelon légèrement caché par une touffe d'arbustes, mais assez découvert pour nous montrer sa tête et sa queue s'agitant majestueusement au-dessus et à travers le sommet des branches.
L'animal, quoique du côté opposé au ravin, se trouvait à une faible portée de fusil à balle : Si, en ce moment, l'ordre avait été donné de faire feu, nul doute que quelque projectile ne l'eut atteint.
Mais le commandant, saisi par la contemplation d'un pareil gibier qui, pour nous tous, pour le chef surtout, était un rare objet d'admiration, le silence continua et le Lion, après nous avoir souhaité la bienvenue, fit un bond et disparut derrière le mamelon.
Le commandant poussa aussitôt un juron à faire trembler les rochers en disant que nous aurions dû tirer. Nous, en riant, lui répondîmes que, esclaves de la consigne, nous attendions ses ordres et suivions son exemple.
Bientôt le fauve reparut sur un autre rocher, mais à une distance hors de portée de nos armes.
N'importe, cette fois tout le monde tira à volonté, uniquement pour avoir le plaisir d'avoir lancé une balle à un gibier du nom de Lion, ennemi qu'on était bien sûr de ne plus rencontrer en deçà de la Méditerranée.
Cette chasse, qui nous fit revenir bredouille, eut cependant le bon résultat d'avoir effrayé le féroce voisin de la tribu.
Il est allé choisir ses pénates ailleurs, car il n'a plus reparu dans ces parages.
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