LES BATELIERS MALTAIS
à Stora

Le paquebot parlait ce jour là pour Bône et je devais être à bord à midi..
C'était le mardi gras ; il y avait, mascarades et cavalcade: à Philippeville, mais je, me gardai bien d'y retourner d'autant plus qu'il pleuvait à chaque instant. Néanmoins ces pluies d'Afrique, qui tombent abondamment tout l'hiver, et quelquefois jusqu'au mois d'avril, sont beaucoup moins, désagréables qu'en France ; un quart d'heure après que la pluie a cessé, le soleil reparut, la terre sèche et on peut sortir, car, malgré le temps humide, la température est, sinon chaude du moins tiède et possible. Aussi; malgré plusieurs averses, je bravai le mauvais temps et je visitai une montagne très fréquentée par des singes, bien qu'on les y chasse et détruise trop souvent.
Plus tard, lorsque je me rapprochai du port pour m'embarquer, je vis tous les bateliers maltais très-occupés à retirer leurs barques sur le sable et les faisant glisser à raide de rouleaux jusque contre les maisons. Je leur en demandai la raison et tous me firent cette même réponse:
" La mer vient. "
Je ne compris rien à ces mots et, tout en les regardant faire, je m'acheminai lentement vers l'embarcadère. En y arrivant, je trouvai un groupe de passagers et des gens du port qui me dirent qu'on ne pourrait pas embarquer de la journée parce que la mer devenait mauvaise . Pourtant je ne voyais que des vagues houleuses qui n'avaient rien en apparence d'extraordinaire; mais, après avoir questionné tout le monde et m'être bien assuré de cette mauvaise nouvelle je me décidai à regagner mon auberge.

Croyant partir, j'avais dit adieu à mon hôte, et grand fut mon désappointement lorsqu'il m'apprit qu'il venait de louer ma chambre et mon lit à deux voyageurs qui, n'ayant pu embarquer, étaient obligés comme moi d'attendre et de passer la nuit à Stora. '. Le père Narbla parut autant que moi désolé de ce contretemps, mais, comme ils étaient déjà installés et que la seule chambre qui lui restât, était occupée par lui, sa femme et ses quatre enfants, il ne pût me promettre qu'un lit sur une table de son cabaret. Ce que forcément j'acceptai.
Après avoir dîné en compagnie des deux voyageurs, qui m'avaient mis à la porte de ma chambre, ils s'y retirèrent et je restai seul dans le cabaret. Quand je dis seul je me trompe beaucoup, car il s'emplit peu à peu de pêcheurs et de maltais qui occupèrent bientôt tous les bancs et toutes les tables. C'est ici le moment de vous décrire les lieux.

Figurez-vous une pièce enfumée et dégradée, avec un plafond noir et irrégulier, soutenu dans le milieu par deux petites colonnes de bois, polies par les mains calleuses ou les vêtements huileux des clients qui s'y frottent et s'y appuient chaque jour. Dans un angle est un trou, ménagé au-dessous d'un petit mur qui monte au plafond, et c'est la cheminée où brûlent quelques débris de barque détruite; dans l'autre angle un baquet, masqué par un vieux rideau, sert de lavoir ou d'évier, dans le milieu est une banque de bois de sapin, couverte de verres grands et petits; et au· dessus , sur des planches placées dans le mur et formant rayons, des bouteilles de vin et de liqueurs. Aux angles en face, sont d'un côté la fenêtre et de l'autre la porte, toujours ouverte. Attablés, entassés dans cette taverne, une quarantaine d'hommes jouent, boivent, fument, causent, discutent dans leur patois ou se querellent bruyamment. Par moment, un Maltais attardé entre, il porte le lourd bonnet napolitain, une camisole de laine rayée, une ceinture rouge, et un large et court pantalon bleu qui laisse voir ses pieds et ses jambes nus. Il s'arrête au milieu du cabaret, pose prétentieusement une main sur sa hanche et empoigne de l'autre l'un des deux piliers de bois; tandis que ses yeux noirs, brillant sous ses épais sourcils et sa bouche souriante cherchent un camarade qui veuille lui payer, quelque chose·. Puis, tout, à coup, après avoir tourné deux ou trois fois en se pendant au pilier, il s'avance en se déhanchant vers une table de joueurs, tape sur l'épaule de l'un d'eux qui a un reste de pain devant lui, le lui prend et le mange sans vergogne. Un autre, après avoir discuté en frappant des coups de poing sur la table, se lève brusquement pour rallumer sa pipe et demander l'avis des voisins ou du patron; et…à part que sa culotte est déchirée et sa camisole en guenilles, il ressemble exactement à l'autre car ils se ressemblent tous. Seulement dans un coin, un· groupe de matelots étrangers causent et fument avec plus de calme: c'est l'équipage d'un brick mouillé dans le port, et chacun d'eux porte une casquette de cuir ciré, une vareuse de laine brune, de grandes bottes et une jupe goudronnée.

Il me fallut attendre assez avant dans la nuit que le vacarme eut cessé; et, quand le dernier Maltais eut, dépensé son dernier sou et vidé son dernier verre, le pilote me prépara mon lit sur une table. Il se composait de son gros caban d'hiver pour matelas et d'un autre caban pour couverture. Je fis contre mauvaise fortune bon cœur et je m'étendis là dedans sans sourciller. Du reste c'était un apprentissage utile pour quelqu'un qui allait voyager et coucher parmi les Arabes.

Le matin, au premier chant du coq de l'auberge; je saute à bas de ma dure couchette et j'ouvre ma porte, car j'ai hâte de connaître l'état, du temps qui est cause de ma captivité. La mer, qui déferle ses vagues à quelques pas de la maison, m'a fait entendre toute la nuit un bruit effroyable qui est de mauvais augure.
En effet, elle est toujours aussi furieuse et mauvaise, et le pilote qui survient en ce moment, me dit qu' un brick s'est perdu pendant la nuit.

Comment lui dis-je, je n'ai pas dormi et, n'ai entendu aucun bruit d'alarme, et le capitaine non plus. Ce matin il n'a plus vu son brick, dont la chaine ou l'ancre s'est brisée et qui est parti sans l'appeler ...
- Mais le capitaine n'était donc pas à bord?·
- Ah!. je voudrais bien vous y voir par des temps comme celui-là. A quoi sert de faire noyer des hommes, le port n'a pas, de jetée, il n'est pas sûr et un coup de vent du Nord-Est jetterait tous les navires à la côte, sans qu'on puisse en empêcher
Mais alors c'est pas un port ici !..
C'est un port, quand, le vent ne souffle, pas du N.-E.
En 1841, il venait du côté de la mer et il y eu 28 bâtiments jetés à la cote en une demi heure. Et 150 hommes perdus sur une corvette de l'Etat la Marne.
De sorte que dans tous ces navires qui sont mouillés là il n'y a pas d'équipage?
- Pas un, hormis dans les vapeurs qui peuvent filer au large s'il y a danger. Les autres ne sont gardés que par leurs ancres, et si la chaîne casse, bonsoir... ils viennent se briser sur les rochers
C'était l'exacte vérité.

Cependant peu à peu la mer s'apaisait. J'allais, en me promenant, à la direction des postes qui réglait le départ du paquebot, parce qu'elle avait ses papiers et qu'elle ne les lui remettait qu'avec les dépêches de Constantine qu'il devait emporter à Bône. On me dit qu'il était probable que vers midi on pourrait mettre une chaloupe à la mer. Car la plus grande difficulté était là, c'était de faire franchir par un bateau le bord de la mer où elle venait jeter et briser ses hautes vagues écumantes.
A midi je revins, et en effet le bateau de la Direction, -mais celui-là seul,-avait été mis à flot. En attendant qu'il revint du paquebot pour reprendre les passagers, chacun de ceux-ci faisait apporter ses bagages. L'embarcadère était un simple trottoir, garanti du côté de la mer par un mur; et les vagues étaient si fortes qu'à chaque instant elles submergeaient le trottoir ou rejaillissaient par-dessus le mur, faisant tomber une pluie torrentielle sur ceux qui ne s'étaient pas sauvés à temps. Ces coups de mer et de vagues provoquaient une grande hilarité chez ceux qui n'avaient pus été mouillés, mais chacun l'était plus ou moins à son tour.
Pendant ce temps-là, je m'intéressais à examiner un petit groupe d'Arabes qui venaient aussi pour s'embarquer. C'était le fils de quelque chef avec deux serviteurs. Ce jeune homme portait un haïk (*) de fine laine à rayures de soie, deux burnous blancs l'un sur l'autre et des savates de peau jaune. Les deux autres, petits, barbus et vilains de figure, n'avaient qu'un burnous sale, les jambes nues et ils portaient tous deux des provisions dans un mauvais sac de peau de bouc.
Je ne sais par quelle raison, mais ils avaient leur passage gratis pour Bône et c'était l'agent de police qui était chargé de les faire embarquer. Il les appela, les fit mettre tous les trois à côté les uns des autres assez brusquement et leur ordonna de ne plus changer de place. Dès que la chaloupe, qui avait porté les dépêches au paquebot, revint et eut accosté, il cria: " embarquez les Arabes! " Et d'un bond ceux-ci se jetèrent dans le bateau.

Mais les bateliers maltais annoncèrent que le commandant du Céphyse faisait lever l'ancre et n'attendait pas les passagers; puis aussitôt ils voulurent faire sortir les Arabes de la chaloupe, afin de prendre les passagers d'un autre paquebot qui était aussi sous vapeur.
Cela paraissait si peu vraisemblable que le commissaire dit aux Arabes de rester, ce que ceux-ci firent malgré les jurons insolents et bruyants des bateliers
Alors ces derniers, exaspérés qu'on leur fit prendre des Arabes qui ne payaient pas au lieu d'autres passagers, se mirent à les pousser et à les tirer brutalement par leur burnous pour les forcer à débarquer, accentuant leurs sottises d'énergiques coups de poing. Mais les Arabes se cramponnaient aux bancs du bateau sans riposter et sans aucunement ,changer de place. Si bien .que le commissaire frappant lui-même à coups de canne sur les bateliers pour les faire obéir, ils démarrèrent de l'embarcadère, emmenant seulement les Arabes et moi qui, n'ayant pas de bagage, m'était aussi embarqué pendant la bagarre.

Après avoir vogué à peu près 500 mètres, les Maltais tout en ramant se consultèrent; ils parlèrent un instant dans leur incompréhensible jargon et ils abordèrent une grosse gondole qui flottait à l'ancre à côté des autres. Ils me dirent qu'ils n'étaient pas assez chargés pour faire la course et me prièrent de monter sur la gondole tandis qu'ils allaient retourner embarquer d'autres voyageurs, après quoi ils me reprendraient en passant; puis, se retournant vers les Arabes, ils leur firent le geste brusque et impératif d'enjamber la gondole, en leur criant: " Aya! les Arabes, aya! aya! canailles! "
Et, comme ceux-ci ne se souciaient pas d'obéir, ils les abimèrent tellement de coups de poing
Tout-à-coup, l'un d'eux me dit quelques mots,- que je ne compris pas, - puis, en me montrant la pleine mer où était notre paquebot, il fit avec le bras un geste en demi-rond, très-significatif, en s'écriant = cc Bapour! bapour! fuuuuuit!... "Je regardai aussitôt dans la direction du Cephise, et je vis qu'il partait sans attendre les passagers ..... emportant à Tunis mes bagages qui étaient restés sur son bord ..... Vous dire l'impression fâcheuse et la contrariété que cela me donna dans le moment, ça m'est impossible aujourd'hui que j'en suis consolé; mais je fus horriblement vexé de me voir laissé en roule et de commencer mon voyage en perdant tous ce que j'avais apporté en Afrique
En, ce moment, pour achever mon chagrin, les bateliers maltais repassèrent près de nous sans s'arrêter et se contentèrent de nous crier insolemment:

Si vous avez des cartes vous pouvez faire une partie avant que nous revenions vous prendre, vous en aurez le temps! "
Je compris alors leur ruse. Eux, qui savaient que nous n'avions pas le temps d'arriver au Céphyse avant qu'il partît, jugèrent que leur course serait perdue; et ils nous avaient déposés en route afin d'aller embarquer les passagers d'un autre vapeur qui chauffait pour France. Mais, comme ce dernier était très-loin en mer, il nous fallut rester près de deux heures à les attendre ...
Pendant cette longue attente, ma conversation du matin avec le pilote me revint à l'idée, et je pensais que si la chaîne, ou peut-être la corde, qui amarrait cette mauvaise gondole à son encre venait à casser, nous serions jetés sur les rochers et bel et bien perdus ... Donc, pour éloigner cette idée et distraire ma vexation, je sortis mon album de mon sac, - qui était la seule chose que j'eusse avec moi, - et je dessinai cette scène critique en compagnie des trois Arabes.

Enfin ces scélérats de Maltais revinrent nous prendre, et, lorsque nous abordâmes au débarcadère, un envoyé du commandant du port qui avait vu de loin ce qui était arrivé, me demanda s'il n'était resté personne dans la gondole; car il connaissait les Maltais pour de mauvais garnements, et ce n'était pas le jour de faire des plaisanteries de ce genre.
Cependant, bien que je fusse à terre, je n'étais guère plus content; car je me trouvais en Afrique avec mon sac et mon album pour tout bagage et pour toutes ressources. Tout le monde m'entourait, comme il arrive ordinairement lorsqu'il vous est survenu un accident ou quelque chose d'extraordinaire; chacun me donnait un conseil, et, après avoir écouté un instant sans rien répondre, je sus qu'il y avait un télégraphe électrique à Philippeville et que le courrier d'Alger passait dans trois jours à Stora, en s'en allant à Bône. mon plan fut donc arrêté dans ma pensée et j'allai immédiatement à Philippeville.

Je me plaignis en passant au directeur des messageries impériales, mais pour tout remède il ne put que me faire ses regrets de condoléance : il ne savait pas ce qui avait motivé le départ subit et incivil du commandant du Céphyse. J'allai donc directement aux bureaux du télégraphe, et je fis envoyer cette dépêche à Bône avant l'arrivée du paquebot, qui met ordinairement six heures pour s'y rendre de Stora :
"( A l'agent des messageries impériales à Bône. Faire débarquer et garder à Bône la malle d'un passager du Céphyse laissé à Stora, plus une boîte de peintre et un fusil noué avec canne, ombrelle, pliant, etc., placés sur la couchette n° 68. "
Un peu plus tranquille sur le sort de ces objets qui m'étaient précieux, indispensables, j'allai à la poste retenir une nouvelle place sur le courrier d'Alger. Il devait passer dans deux jours et je n'avais aucune autre ressource; si ce n'est d'attendre pendant une semaine l'arrivée de France d'un autre paquebot, ou bien d'aller par terre à Bône par un sentier de 20 lieues, à peu près impraticable en cette saison. Ensuite, je revins à la tombée de la nuit à Stora chez mon brave pilote.

Nouvelle surprise! Je trouvai ma chambre, que je croyais cette fois vacante, occupée par trois lits, - je crois extraits du mien et allant en diminutif: - à côté du lit de fer, il y avait un matelas sur le plancher, et en travers, empêchant la porte d'ouvrir, une paillasse d'enfant sans draps ni couverture, car l'aubergiste n'en avait plus. C'était pour deux voyageurs allant à Bône et qui avaient été abandonnés comme moi. Heureusement le lendemain matin, ils retournèrent tous à Philippeville et me laissèrent libre possesseur de ma chambre.
L'un d'eux, qui était un employé du télégraphe, habitant l'Afrique depuis longtemps m'apprit ces quelques mots arabes que je tenais à savoir et que je crois être les plus indispensables au touriste voyageant parmi les indigènes. Les voici, avec leur traduction, du moins le sens utile sans la périphrase orientale:
Ouéche-allek : comment vas-tu? (Salut.),
Aya : Viens ici.
Balek : Prends garde!
Ro : Va-t-en. Fissa, : Vite!
Tric: Chemin.
Oua-nel-tric Constantine : Où est le chemin de Constantine.
Gib-laoud : Donne un cheval.
Gib-lebral: Dorme un mulet..
Agoua: Eau.
Adam: Oeuf.
Zebda : Beurre.
Alib: Lait.
Khobs : Pain.
Guitoun: Tente.
Zerbia : Tapis.
Asséra: Natte
mkhadda : Coussin.
Djemra : charbon allumé.
Mendich: Chandelle.
Cadèche: Combien.
Besef: Beaucoup.
Chouf: Regarde.
Mirar: Voir.
Chouia: Attends. Sois tranquille. Santifich: Ça m'est, égal.
Barca: Assez. Laisse-moi tranquille.
Âna : Moi.
Enta: toi.
Makache: refus. Négation pour toute chose.
Lala: non.
Melé : Oui. Bien. Assentiment.
Bou: Père.
lmma: Mère.
Oulad : Enfant. - Ben, Beni: Fils.
Khouïa: Frère
Kheitri : Sœur.
Mra: Femme.
Radjil : Homme.
Lalla : Dame.
Tofla: Demoiselle.
Khddem : Domestique.
Bled: Pays.
Djebel: montagne
Oued: Rivière.
Aïn : Source.

C.Carteron : voyage en Algérie

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