A mes petits enfants…….

Cheval, est mon nom de jeune fille, peut-être suis-je parente avec le facteur du même nom ?,
Mes parents ont émigré en Algérie quittant leur Drôme natale pour le mirage algérien.
Née en 1900, je suis une donc une vieille algérienne, puisque née dans ce pays, âgée aujourd'hui de 82 ans.

Pour mes petits enfants je vais écrire ce que j'ai retenu de :

LA CONQUÉTE DE L'ALGERIE

Le général Bugeaud de la Piconnerie, maréchal de France contribua puissamment à la conquête de l'Algérie.

En 1541 Charles Quint essaya de s'emparer d'Alger la capitale.
En 1682 elle fut bombardé par Duquesne
En 1688 par d'Estrés
En 1830 par les Français

L'Algérie à l'époque (en 1837) comptait 993000 habitants kabyles, arabes, maures, et nègres. C'était un immense territoire désert (peu peuplé) et sauvage, il y avait des lions, des hyènes, des singes, des chacals, des panthères et beaucoup de dromadaires que nous appelions chameaux. J'avais 12 ans, c'était donc en 1912 qu'une petite fille musulmane qui gardait ses chèvres en forêt fut dévorée par une panthère. A cette époque le gouvernement offrait une prime à tout ceux qui rapporteraient la peau des fauves à seule fin de les détruire. Donc en 1830, les troupes françaises furent chargées de venger une insulte faite par le Dey Hussein au consulat de France. De là commence la conquête du pays en s'emparant d'Alger. En 1837 prise de Constantine, le pays fut administré par un gouverneur général civil. Le gouvernement français de ce temps offrait gratuitement 32 hectares de terre à toutes les familles de France qui désiraient s'expatrier pour coloniser le pays. Il y avait toute sorte d'européens, c'est ainsi que l'an 1888 les époux Malaterre (mes grands parents maternels, quittèrent leur pays natal : l'Aveyron, en compagnie de leur six enfants : Justin, Marie (avait 19 ans), Eugène, Firmin, Léontine et Emélie, ils étaient accompagnés de quelques familles Aveyronnaises qui tentaient l'aventure. Naturellement ils furent déçus en arrivant quand ils se retrouvèrent dans un endroit du nom de Beniguicha qui prendra, plus tard, le nom de Lucet.
Il y avait là quelques maisons celles des premiers pionniers, mais elles n'étaient pas pour eux, ils logèrent sous des tentes fournies par l'administrateur du village voisin Fedj M'zala distant de 5 à 6 kilomètres.

Le village de Lucet s'agrandissait au fur et à mesure que les maison s'achevaient . Il y eut bientôt une vingtaine de familles et un grand nombre d'enfants. Il leur fallu, capter des sources, construire des routes et défricher les terres. Avant d'être agriculteurs, les hommes étaient cantonniers, ceci à seule fin de gagner un peu d'argent pour nourrire leur famille . Ces hommes et femmes créèrent des jardins, plantèrent des arbres fruitiers, cultivèrent des potagers, plantèrent des vignes, semèrent des céréales, creusèrent des puits. Ils essayèrent de mettre en valeur cette terre qui n'avait jamais produit. Au début ils eurent des déboires : le phylloxéra détruisit la vigne, le gel saccageait les récoltes, et lorsque cela arrivait la grand-mère appelait les enfants dès quatre heures du matin pour glaner les épis que la grêle avait cassé et à huit heures ils partaient à l'école. Dans la classe il y avait soixante élèves pour une seule institutrice et à l'âge de treize ans ces enfants devaient quitter l'école pour faire place aux plus petits (et travailler aux champs). En plus de la dureté du climat, il y avait les maladies : abcès pernicieux, paludisme, fièvres, accidents, insécurité. Les années passaient la famille s'implantait malgré les départs et les malheurs, le grand père mourut de congestion, Justin le fils aîné partit faire son service militaire. La concession trop petite ne nourrissaient plus son monde. La fille aînée Marie fut placée à Constantine comme bonne, sa sœur cadette Eugénie le fut aussi. La terre ne donnait pas les espérances promises et les bouches trop nombreuses à nourrir. Justin revint et ce fut au tour de Firmin de rejoindre l'armée, un an après son retour il mourrait des suites d'un refroidissement contacté pendant son service. Puis ce fut au tour de Léontine à chercher du travail dès l'âge de 15 ans et elle fut à son tour placée comme bonne. En 1895, Marie Malaterre se marie avec Henri Cadène.(1) Ils eurent huit enfants André, Firmin, Henriette, Maria, Edmond décédé à l'âge de 18 ans, Adeline, Rosa et Albert.
En 1901 Léontine (ma mère) se marie avec Jean Cheval employé au P. L. M à Philippeville, ils eurent quatre enfants : Jeanne, Lucien, Yvonne, décédée à trois ans et demi et France. Mon père était originaire de la Drôme où l'on retrouve des Cheval en 1745. Il était né à Chante Merle les blés. Appelé à faire son service militaire en Algérie le pays lui plu, il y resta et entra à la compagnie où il a travaillé pendant 33 ans avant de prendre sa retraite. Puis Justin se maria avec une jeune fille de Savoie ; Félicie Lombard, ils eurent deux filles Emma et Odette .
Enfin arriva le jour où la dernière des filles Emélie se maria avec Augustin Bonnet et ils eurent trois enfants : Raymonde, Firmin et Irène. Vous remarquerez en lisant l'histoire des époux Malaterre que les grands parents et leurs enfants sont nés en France et que la deuxième et troisième génération sont nés en Algérie.

Ces hommes étaient des paysans ardents au travail, qui se déplaçaient en tombereaux pour aller au marché des villages environnant vendre les produits de la ferme. Ils étaient satisfaits de ce moyen de transport d'ailleurs ils n'avaient pas le choix. Et puis comme en France, ils portaient des sabots, les chaussures étaient un luxe du dimanche. Les vendanges étaient faites par la jeunesse française, à la fin de la cueillette, un repas froid était servi sur l'herbe et jeunes gens et jeunes filles dansaient au son d'un accordéon, c'était gai et réjouissant . Les dimanches après-midi les jeunes filles jouaient aux croquets, les jeunes gens aux boules ou aux cartes et le soir de nouveau bal aux lampions toujours aux sons d'un accordéoniste bénévole.
Les danses comprenaient des séries au nombre de cinq : Polka, Mazurka, Skotich, Valse et Quadri , après chaque série le cavalier offrait à boire à la cavalière, ce n'était pas du champagne mais simplement de la menthe ou du citron à l'eau. Nous vivions le bonheur simple de gens de la terre, nous étions heureux. Même les parents, qui étaient de bons valseurs, ne voulaient oublier leur jeunesse et faisaient des concours de valses. Il ne fallait pas pour autant oublier le travail et à tour de rôle les jeunes montaient la garde jour et nuit dans les vignobles ou les meules de blés contre les voleurs. Les jeunes filles et femmes allaient au lavoir communal, elles gardaient aussi les oies et les porcs tout en crochetant de la dentelle. Notre village formait une grande famille et tout le monde était heureux et se donnait rendez-vous pour le dimanche suivant. Jusque là je n'ai parlé que de la vie de ma mère et de sa famille (frères et sœurs). Mes parents habitaient Philippeville où mon père avait son emploi. Je suis donc née dans cette petite ville du littoral algérien le 07 novembre 1902.
Je conserve beaucoup de souvenirs de ma jeunesse. J'ai vécu trois guerres , la première en 1914-1918, j'avais 12 ans. Je me souviens du 4 août 1914 ; bombardement de la ville à cinq heure du matin par un cuirassé allemand et pendant ce temps un autre navire canonnait la ville de Bône. Avant ces attaques nous avions vu passer dans le ciel deux immenses cigares tout illuminés, c'était les dirigeables Zeppelins ; le Dixmude et le Bismarck. Ils furent détruits mais je n'ai jamais su si c'était par accident ou sabotage ?. Ils étaient l'orgueil de l'armée allemande . Le lendemain de ces bombardements : mobilisation générale, départ de tous les hommes de 18 à 60 ans. Le crime allemand était donc signé sans déclaration de guerre. Le départ de ces hommes fut émouvant et tous pensaient que cela serait de courte durée , hélas elle a duré quatre ans dans de grandes souffrances, beaucoup ne sont pas revenus et d'autres furent infirmes à vie. Nous les enfants nous étions attentifs à tout ce qui se passait , quand il y avait le couvre feu, la ville était plongée dans l'obscurité. Vers cinq heures du soir un employé de la sous préfecture lisait à haute voix les communiqués pour informer la population de ce qui se passait sur la zone de guerre. Nous n'avions ni radio, ni télé bien sûr. Mon père avait installé chez nous la carte de l'Europe et à l'aide de petits drapeaux nous marquions les avances et retraites des troupes. Ensuite il y eu des restrictions, mon frère et moi même faisions la chaîne à la sortie de l'école , pour acheter soit un peu de pain, soit un litre de pétrole ou un kilo de sucre. Quant aux écoles ce n'était pas comme maintenant la mixité n'existait pas. Il y avait l'école des filles et celle des garçons et celles que nous fréquentions étaient laïques. Il existait aussi une école secondaire de filles et un collège de garçons. Ces dernières conduisaient aux bac, mais elles étaient réservées à " l'aristocratie " car elles étaient payantes et donc pas pour nous. Tout ceci pour vous dire qu'à chaque fois qu'un bateau de blessés arrivait, c'était toujours l 'école laïque de filles qui se transformait en hôpital. Il fallait sortir les pupitres dans la cour pour y installer les lits des blessés qui recevaient les premiers soins avant d'être dirigés vers Alger la capitale. Nous avions classe le matin et l'après midi on nous donnait de la laine et des aiguilles pour tricoter pour nos soldats : pulls, des passes montagnes, gants, chaussettes, caches nez. Celles qui ne savaient pas tricoter tiraient des fils dans la toile de vieux draps pour faire de la charpie. Le coton hydrophile faisait défaut. Plusieurs institutrices étaient partie comme volontaires comme infirmières, la directrice répartissait les élèves et les cours continuaient. Une amie et moi faisions partie de cette catégorie, c'était des classes surchargées d'enfants 50 à 60 entre six et huit ans, cela me plaisait beaucoup. Après trois semaines, il arriva des remplaçantes. Pour ma part, j'avais décidé d'apprendre la dactylo pour entrer dans la compagnie P L M, j'ai appris en trois mois, mais ma demande arrivée trop tard ne me permit pas cet emploi.
Je me suis donc lancée dans la couture, je travaillais à domicile et parcourais la ville du nord au sud et de l'est à l'ouest à pieds. Pour mon père c'était pareil, nous n'avions pas de bicyclette et pas de bus et c'était dans la normalité des choses. Lorsque ma mère voulait aller voir sa famille ! nous prenions le train de Philippeville à Constantine 90 kilomètres, ensuite nous dormions dans cette ville pour prendre la diligence à cinq heures du matin. Chaque fois qu'il y avait une côte, le cocher faisait descendre tous les voyageurs, les enfants cueillaient des fleurs au bord de la route et les adultes poussaient la diligence. A moitié du chemin le cochet changeait les chevaux à un relais et on arrivait à Lucet à trois heures de l'après midi ; tout ce temps pour faire 180 kilomètres. Les années ont passée et je me suis marié avec mon cousin Firmin Cadène le 28 octobre 1925. Comme il était employé agricole, j'ai habité dans de différentes fermes, mon fils Louis est né à Constantine en 1926 et ma fille Huguette 16 mois après en 1927. Nous avons habité pendant 15 ans dans le village de Rouget de Lisle mon mari en fut élu adjoint principal, nous vivions en très bons termes avec les musulmans du village et du centre environnant. En 1939, ce fut la deuxième guerre de nouveau mobilisation générale il ne restait au village que deux hommes , mon père âgé de 70 ans et un autre habitant de 60 ans. Les femmes restaient seules pour poursuivre les moissons et travaux des fermes. Heureusement qu'il y avait le Caïd, chef de la communauté arabe venait de temps en temps surveiller la bonne marche des travaux et il passait dans toutes les fermes. La France fut attaquée par les allemands en 1914 c'était par le Kaiser et son fils le Komprinz. En 1939 les allemands recommencèrent, Hitler et ses généraux, des hommes ambitieux, voulaient dominer l'Europe. Cette guerre se termina en 1945…que commença quelques années plus tard la guerre d'Algérie, elle n'était pas comme les autres mais le feu couvait sous la cendre depuis des années, à mon avis les arabes n'avaient jamais accepté l'injustice du gouvernement de l'époque.
Vers 1870 un homme politique qui était avocat monsieur Crémieux membre de la défense nationale obtint que fut donné la nationalité française à tous les juifs, alors que les arabes et les africains noirs qui combattaient pour la France n'obtinrent pas ce droit. Cette grossière injustice ne fut jamais acceptée.

En 1920, un administrateur, monsieur Marseille, et ses deux filles de 14 et 16 ans et son adjoint furent assassinés c'était dans le sud de Batna. L'armée envoya une compagnie de l'infanterie coloniale, en partie des noirs, ils eurent vite fait pour mettre de l'ordre, tuer les responsables et le calme revint. Mais quelques années plus tard, les arabes massacrèrent des juifs à Constantine (c'était en 1934) je me souviens que ces émeutiers arrêtaient tous les automobilistes, s'ils s'agissait de français (chrétiens) ils garnissaient la voiture de tissus bleu, blanc, rouge, si ils y trouvaient des juifs ils étaient tués. Après une courte accalmie, de nouvelles émeutes mais cette fois contre tous ce qui était européens (juifs compris). C'est en 1954-1955 que les massacres des français ont commencé dans deux grandes villes Sétif et Guelma, auparavant ils avaient assassiné deux jeunes instituteurs métropolitains juste arrivés de France qui rejoignaient leur poste en Algérie. Là aussi l'armée est entrée en action , mais ces guérillas durèrent jusqu'en 1962 et les arabes obtinrent ce qu'ils désiraient : leur indépendance . Cependant tous n'étaient pas d'accord, ils souhaitaient le maintient de la présence française. Pendant 7 ans nous avons vécu sur les nerfs avec la crainte d'être tués, bref ! le gouvernement et la politique communiste aidant ; les arabes ont obtenu que les européens quittent l'Algérie en abandonnant leurs biens. Ce fut donc en 1962 que nous avons connu l'exode, le parcours que nos grands parents et parents ont fait de France, nous les 2 eme, 3 eme, 4 eme générations avons refait le chemin à l'envers. J'ai donc passé depuis ma naissance en 1902 en Algérie jusqu'au départ pour la France en 1962, (j'avais 60 ans et il fallait de nouveau faire face à l'adversité se reconstruire une vie !). En conclusion, sans la politique nous n'aurions jamais quitté l'Algérie, entre les deux communautés il n'y avait pas de racisme , chacun avait ses coutumes et ses mœurs, et j'ai gardé de bons souvenirs de mon pays natal
J'ai voulu écrire ces pages pour que ma famille puisse connaître la vie dure de leurs ancêtres en Algérie et le retour vers la France au bout de plusieurs générations. (Je peux affirmer) que ces hommes et femmes ont fait de ce pays une contrée magnifique !
Comment nous faire croire que les français tenaient les arabes en esclavage !, que les écoles leur étaient interdites (?), comme l'écrit monsieur Jules Roy dans son livre Les chevaux du soleil
que nous avons vu à la télé. Alors que déjà à mon époque il y avait des petites filles musulmanes, qui poussaient leurs études jusqu'à 15 ans puis retirées (contre leur gré) par les parents pour être voilées. Elles ne pouvaient plus sortir sans ce voile, c'était disaient-elles " la coutume " Quand aux garçons c'était différent, ils poursuivaient des études poussées, la preuve il y eu des avocats, des médecins, des pharmaciens, des dentistes, des professeurs de Français et des officiers dans l'armée française. Pour eux les études étaient gratuites alors que pour nous c'était payant.

En conclusion l'Algérie c'est terminé alors inutile d'en reparler
Fait à Valence en 1982, auto biographie de ma vie

Cadène Jeanne née Cheval
P.S.
Bien sûr on nous a dit en métropole que c'était écrit qu'on partirait un jour avec des valises légères et le cœur gros !!!
Ces lignes qui suivent ne sont pas de moi, mais je les trouve très belles :
Comment oublier ce qui fut notre France Algérie ce beau pays de notre enfance.
Vingt ans n'ont pas suffi à bannir nos soucis plus d'un rapatrié à connus des ennuis

Les colons:
(1) Ils travaillèrent durement et ils étaient toujours aussi pauvres. Des chaussures point, les sabots arrivaient de l'Aveyron, sitôt parvenus, les semelles étaient cloutées d'une plaque métallique, au point que l'institutrice disait en entendant le bruit engendré 'tient voilà les Cadène " Les chaussettes tricotées avec de la laine produite par les moutons , n'étaient mises au rebut. La laine pouvait se réutiliser pour être filée encore et encore ! Dans un coffre toutes les vielles chaussettes se trouvaient rangées, lorsqu' un enfant en voulait une paire il y puisait deux bas, peu importe les couleurs, les longueurs.
L'école : jusqu'au certificat d'études puis les champs ou le placement comme bonne dans des foyers moins modestes.
Les livres de classe se passaient entre enfants au fur et à mesure de l'avancement scolaire.
Le soir les devoirs se faisaient autour de bougies et plus tard éclairés par une lampe à pétrole.
Pas d'eau courrante, aucun confort, nous ne demandions rien et nous étions heureux