RÉGION DE GUELMA
9 MAI 1945 :

L'ATTAQUE DE LA FERME SAINT-CLAUDE A BLED GAFFAR

et la Résistance héroique de la famille Dubois

Sur la route qui assure la liaison entre Guelma et Sédrata, vers le Sud, se trouve un modeste hameau qui a nom Bled Gaffar, et qui est situé à 8 kilomètres de Petit, chef-lieu de la commune, et à 13 kilomètres de Guelma, siège de la sous-préfecture.

Avant d'arriver au hameau et tout près de la route, côté gauche en venant de Guelma, exactement à 10 kms 500, est une jolie ferme française, bien tenue, créée par une famille de colons, dont le chef est M. Louis Dubois, âgé de 76 ans, ancien maire de la commune et jouissant de l'estime des habitants de toute la région, indigènes compris. M. Dubois vit là, bien tranquille, entouré de ses enfants ; un fils d'une quarantaine d'années et deux filles, tous trois nés sur la propriété.
C'est le père de Louis Dubois qui a créé l'exploitation, et cela remonte loin dans le passé. La première ferme était plus reculée dans les terres, près d'un ravin hanté par la fièvre.

Des raisons d'hygiène et de facilité de transports ont décidé le propriétaire actuel à se rapprocher de la route, en construisant une installation plus confortable.
C'est là que le vieux père compte finir ses jours et jouit, avec les siens, très légitimement d'un effort de plus de soixante ans, car il fut, il peut bien le dire, un ouvrier de la première heure dans le bled perdu où il assista, tout jeune, aux débuts de la colonisation française.

Une ombre de tristesse plane sur la ferme Saint-Claude ; Mme Dubois, la maman vénérée, faite de dévouement et de bonté, est morte en 1939, succombant à la peine et aux accès répétés du paludisme. Elle repose dans le cimetière de Petit. Elle appartenait à une famille française de Bourgogne. Elle était une catholique fervente, comme son mari et ses enfants. Les débuts ont été durs pour M. Dubois, comme pour tous les colons d'Algérie.

Beaucoup de ses voisins ont disparu. Il a eu la chance de résister à l'hostilité des hommes s'ajoutant parfois à l'hostilité du climat. Il serait, somme toute, heureux de son sort, n'étaient les petites attaques sournoises de l'âge, qui diminuent ses facultés physiques, en laissant cependant intactes ses facultés intellectuelles, qu'il exerce en donnant d'ultimes conseils à ceux qui le remplaceront un jour sur le terroir dont il a fait - il en est fier à juste titre - un coin de terre française, avec ses oliviers, ses champs de céréales, ses prairies, prélevés peu à peu sur la brousse inhospitalière.

Il a dressé un personnel indigène qui fait assez bonne contenance, en qui il a confiance, avec les réserves qu'il faut toujours donner à ce mot, au milieu d'une population qui a des qualités, mais présente aussi des défauts de versatilité aussi inattendus qu'inexplicables. M. Dubois n'avait pas manqué, depuis de longs mois, de remarquer la propagande inquiétante qui, peu à peu, s'insinuait dans les milieux indigènes de la région.

Par les amis, par les visiteurs qui s'arrêtaient à sa ferme, par les conversations qu'il surprenait autour de lui, il était au courant d'incidents paraissant anodins, mais dont la signification et la gravité ne pouvaient échapper au vieil Algérien.

Mais il savait que les Pouvoirs publics étaient alertés, que les brigades de gendarmerie, les chefs des municipalités, dans les communes mixtes et les communes de plein exercice, le sous-préfet lui-même avaient tenu les chefs responsables au courant des événements, c'est-à-dire des réunions, des distributions de tracts, des allées et venues de personnages suspects prenant, avec le milieu autochtone, des contacts aussi mystérieux que fréquents.

A la réflexion, il se disait que l'on en avait bien vu d'autres dans le passé, que du moment que l'autorité connaissait la situation, toutes les mesures utiles avaient dû être prises pour assurer la sécurité. Et, du reste, s'agissait-il bien de sécurité menacée ? Dans les mouvements insolites qu'il constatait, il n'y avait peut-être pas autre chose qu'une préparation aux prochaines élections.

Par une décision que le vieux colon n'arrivait pas à s'expliquer, on avait décidé d'inscrire sur les listes électorales françaises, de nombreux indigènes devant former à brève échéance une majorité. C'était certainement l'espérance de cette majorité, c'est-à-dire le remplacement de l'autorité française dans le bled, que visaient les manœuvres inaccoutumées et devenues de plus en plus fréquentes auxquelles on assistait dans les campagnes. Et contre cela, que pouvait-on faire, sinon attendre la catastrophe prévue ? L'accoutumance aux dangers courus finit par provoquer de l'indifférence et une sorte d'atonie. Les Pouvoirs publics étant prévenus, lea avertissements affluant dans les bureaux du gouvernement général, tout devait être prêt pour la réaction nécessaire. On pouvait dormir tranquille.

Et puis, en cas d'alerte, il y avait la tour, un petit bastion coiffant un angle de la ferme, auquel on accédait parles appartements, ce qui pouvait permettre d'attendre du secours qui ne tarderait pas à arriver. Ce bastion datait d'une dizaine d'années. Fantaisie du colon à l'esprit de qui s'était souvent posé le problème de l'isolement. Fantaisie qui, tout simplement, entrait dans le domaine de la réalité et atteignait son but, à échéance lointaine, en préservant d'un massacre certain une famille de quatre bons Français.

Le 8 mai au soir, on ignorait à la ferme Saint-Claude, le drame qui, brusquement, venait d'éclater à Guelma. Le 9 mai au matin, la famille Dubois eut la surprise de voir la bonne, une fillette indigène, rappelée en toute hâte dans sa famille et quitter brusquement la maison, tout travail cessant, sans autre explication. Le repas de midi se passa normalement. Puis le vieux père se retira dans sa chambre, au premier étage, pour faire sa sieste journalière. Le silence était absolu. Les fenêtres de l'habitation avaient leurs volets clos pour éviter la communication de la chaleur extérieure avec l'intérieur. Le vieux colon s'endormit rapidement.

Vers 13 heures il est réveillé par une fusillade nourrie. Sa première impression est que l'on tire sur la maison. Il s'habille en hâte et va ouvrir avec précaution une persienne de la tour d'angle, dont les ouvertures commandent deux côtés de la ferme, en particulier la façade principale, parallèle à la route qui passe à une trentaine de mètres. Il aperçoit, tout près, des guetteurs armés, et il ferme en hâte la fenêtre. A peine avait-il accompli ce geste qu'il recevait, à travers la persienne, une balle blindée qui lui effleurait l'arcade sourcilière droite, en provoquant une assez forte hémorragie.
Ses enfants accourus se hâtaient d'appliquer un pansement sur la blessure, heureusement peu grave.

Et le duel, impitoyable et tragique, commença entre les quatre Français enfermés dans leur maison, en plein bled, et plusieurs centaines d'assaillants accourus de toutes parts et s'augmentant rapidement d'unités nouvelles. Il devait durer sept heures,.. Sept longues heures pendant lesquelles les assiégés devaient surveiller toutes les issues de l'immeuble qui les abritait, devaient se déplacer de la tour au grenier et aux diverges pièces de l'appartement. Ils ne disposaient que de deux fusils, maniés par le père et le fils, qui tiraient à travers les persiennes, les volets ou même la porte d'entrée lorsqu'ils se sentaient trop pressés par le flot des assaillants, que M. Dubois estimait à plus de mille combattants.

On sut plus tard, que, rendus furieux par une résistance qu'ils n'avaient pas prévue, les émeutiers avaient arrêté sur la route un camion conduit par un indigène et lui avaient enjoint de revenir à Guelma et de leur apporter de l'essence en quantité, à n'importe quel prix, pour en finir par le feu avec la ferme Saint-Claude.

Or le conducteur était un Français, revêtu d'un burnous et parlant l'arabe couramment. Il se hâta d'obéir et de rebrousser chemin.
- Achète même à 1.000 francs le litre !... lui criaient les révoltés comme il démarrait pour le retour.
C'est ainsi que Guelma fut averti du danger couru par les braves colons et que le sous-préfet, M. Achiary, se hâta d'organiser les secours.

Par deux fois, des volontaires français quittèrent Guelma pour atteindre la propriété assiégée. Ils durent rebrousser chemin en constatant l'importance des effectifs des rebelles.

La nuit gagnant, il ne fallait plus songer à une nouvelle expédition. Du reste, le chef-lieu de l'arrondissement avait fort à faire pour parer à la situation.

Vers 19 heures, M. Dubois père, du grenier dominant le premier étage, aperçoit un indigène inspectant les ouvertures donnant sur la façade nord de la ferme. C'était le côté faible de l'habitation. Et le danger devait s'accentuer si une attaque se produisait par là.
Posément, le colon envoya quelques chevrotines sur l'audacieux émissaire qui, atteint à la face, s'écroula pour ne plus se relever (1). La situation était momentanément sauvée.

A partir de ce moment, les agresseurs s'éloignèrent progressivement des bâtiments. Ils se contentèrent de guetter de loin et les coups de feu cessèrent peu à peu. La nuit vint. On devine les conditions dans lesquelles elle se passa pour les assiégés, s'attendant à chaque instant à une surprise. Dans l'obscurité, cherchant à expliquer le moindre bruit venant du dehors, chacun d'eux se demandait comment allait se terminer la sanglante odyssée. Allait-on en arriver au corps à corps ? Le père allait-il voir supplicier devant lui ses enfants, suprême expression de son affection de vieillard ? Ces enfants pourraient-ils défendre jusqu'au bout le chef vénéré pour lequel ils étaient prêts à tous les sacrifices ? Des scènes d'horreur, contées autrefois par des parents disparus, hantaient l'esprit des quatre Français livrés aux hasards d'une lutte sans merci. Seuls les hurlements de chiens kabyles se faisaient entendre. Leur écho, proche ou lointain, perçait le silence inquiétant s'étendant sur toute la campagne. La nuit fut cependant relativement calme, et le jour fut salué avec joie par la famille toujours aux aguets.

(1) Ou a su plus tard que l'émeutier, blessé seulement, avait pu rejoindre, de nuit, la route, où une camionnette le transporta à Sedrata. Là il osa porter plainte, affirme-t-on, comme victime d'une agression. Fouillé, il fut trouvé porteur du texte du manifeste.

Ce n'est qu'à 18 h. 30, dans l'après-midi du 10 mai, après trente heures de lutte, d'alertes et d'émotions, que M. Dubois et ses enfants virent arriver sur la route de Guelma des chenillettes et camions, montés par des volontaires venant porter secours au village de Bled Gaffar.

Les voitures arrivaient de Sousse, en Tunisie. Bien qu'exténués par un long voyage, les conducteurs n'avaient pas hésité à repartir, sans retard, de Guelma. La ferme Saint-Claude était sauvée
. Tout au moins ses occupants. Les ouvriers indigènes, qui avaient disparu peu avant le siège commencé la veille, revenaient, rapidement. L'autorité militaire exigeant l'évacuation de la famille française, c'est à ces domestiques que fut confiée l'exploitation. - Ne pouvant nous défendre - nous dit plus tard M. Dubois - ils avaient, somme toute, bien agi en se sauvant.

Ces hommes firent de leur mieux, sans doute, mais ne purent empêcher l'enlèvement de 400.000 francs de bétail qui fut retrouvé en grande partie, quelques jours après, à Gounod, village situé à 32 kilomètres de Guelma.

Lorsque M. Dubois et ses enfants purent reprendre contact avec leur domaine et faire l'inventaire des pertes matérielles subies, ils constatèrent que les réparations nécessaires aux immeubles (bris de portes et fenêtres), les pertes représentées par le fourrage, le blé, l'avoine détruits sur pied et le bétail non retrouvé, atteignaient un total de 70.000 francs. Ils ne se plaignent pas, lorsqu'ils songent aux dangers auxquels ils ont échappé.

Ce qu'ils ne disent pas - ce que tout le monde dit pour eux - c'est qu'ils ont été les grands artisans du miracle qui les a sauvés. C'est à leur courage, à leur ténacité, aux qualités bien françaises dont ils ont fait preuve, qu'ils doivent d'avoir échappé à la mort et, sans aucun doute, au martyre qui les attendait.

Ce qui montre bien l'acharnement déployé par les agresseurs dans l'assaut de la ferme Saint-Claude, c'est le chiffe des morts retrouvés sur place ou accusé par les émeutiers :
12 hommes ont été abattus par les assiégés au cours du combat qui a duré sept heures, dit-on dans les douars. Morts ou blessés ? On ne peut préciser. Un silence collectif protège tous les coupables.

Extrait du livre de EUGENE VALLET, UN DRAME ALGÉRIEN, LA VERITE SUR LES EMEUTES DE MAI 1945

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