L'ALGÉRIE
Auteur : Carteron, Charles

Ceci n'est pas un ouvrage littéraire, c'est simplement le journal, le souvenir exact et intime de tout ce que j'ai vu, fait, et éprouvé pendant un long voyage dans l'Afrique française.

Si quelquefois, ému par le poétique silence du Désert, ou la nuit, veillant, réfléchissant seul sous la tente d'une pittoresque tribu arabe ; ou bien, si en contemplant et dessinant les montagnes sauvages et grandioses ou la magnifique nature de l'Afrique, je me suis enthousiasmé et laissé entraîner par l'admiration; il n'y aura rien d'exagéré pour les artistes, qui me feront l'honneur de me lire : tout sera encore bien au-dessous des beautés et du calme mouvementé de la vie arabe.

Pour le touriste, qui ne voyage que pour se distraire et afin de pouvoir dire : "J'ai vu cette variété de pays, je connais cela, " qu'il saute les pages enthousiastes et qu'il lise, qu'il suive mon itinéraire d'un lieu à un autre, en regardant les dessins de mon album : mon livre alors deviendra pour lui un cicérone généreux et fidèle. Car, ma prétention a été celle-ci : c'est en contant tout naturellement ce que j'ai vu, ce que j'ai éprouvé et en faisant tous mes dessins sur les lieux - c'est, dis-je, de faire assister le lecteur au spectacle de l'Afrique et de lui faire connaître l'aspect de la vie arabe et de l'Algérie , exactement comme s'il avait fait avec moi le voyage.

Du reste, - pour être exact - on trouvera après mon admiration et mon enthousiasme des pages bien réalistes et bien dépoétisantes ; car un voyage au milieu des Arabes de l'Algérie est loin d'être une promenade toute merveilleuse et orientale, comme on le pense peut-être.

A MARSEILLE.
Parti de chez moi le 2 février, j'arrivai le 15 à Marseille. Allant griller en Afrique, croyant déjà trouver le chaud dans le Midi, je fus très-étonne d'y trouver du froid et de la neige. On me dit que cela ne s'était pas vu depuis longtemps : mais je fus peu flatté d'assister à ce singulier caprice de la température, car ce n'était pas ce genre de pittoresque que je cherchais.

Aussi, j'avais l'intention de dessiner la ville maritime, mais il faisait trop froid, et je ne puis que vous donner le portrait des Marseillaises. Les femmes du peuple, très-brunes et assez jolies, sont généralement grasses et petites ; elles portent presque toutes un châle enroulé à la taille et noué par derrière, et invariablement, sur le chignon de la tète, un petit bonnet blanc dont les attaches et les garnitures du bas, très larges et très-étoffées, viennent encadrer le menton et flottent avec assez de coquetterie sur les épaules et la poitrine.

Du reste, en passant, je n'ai aperçu que le caractère principal des choses : la politesse des habitants dans toutes les classes, la belle vue des jardins publics qui dominent la mer , la forêt des navires qui sert de fond et d'embellissement à la fameuse Canebière, le musée de peintures mal éclairé, la richesse du jardin zoologique, et les cafés qui sont très-grands et très-beaux.

Le lendemain j'allais faire viser mon passeport, et en suivant la rue Paradis je montai par un chemin escarpé, pénible et raboteux comme le chemin du paradis même; je montai, dis-je, à Notre-Dame-de- la-Garde que je désirais visiter. Il soufflait un mistral terrible -, au point que j'avais grande peine à me tenir, en gravissant le chemin rapide et découvert, qui conduit au haut de la montagne où est construite la vénérable chapelle. Je rencontrai quelques rares pèlerins ou visiteurs aussi courageux que moi ; mais, soit qu'ils montassent ou descendissent, je ne pus apercevoir leurs figures cachées qu'elles étaient par leur robe, leur blouse ou les pans agités de leur paletot que soulevait continuellement le vent froid et impétueux...

Cependant, je m'arrêtai et me retournai pour voir le panorama de la ville. Pour cela il fallut me blottir contre de petits monuments carrés, de la hauteur d'un homme et surmontés d'une niche de saint, qui sont des stations religieuses sur la route. Seulement, abrité ainsi, la position n'était guère tenable, et je me hâte de vous dire ce que je voyais : D'abord une ville en forme d'équerre ; devant moi, à mes pieds dans une large gorge, des toits, des toits, des toits de maisons, de monuments et d'églises ; plus loin des salines et des champs d'oliviers en remontant à de hauts mamelons suisses , garnis de villas, de villas , de villas entourées de jardins cl admirablement bien situées. A gauche, au bas des villas, des mamelons et des falaises : la mer avec le nouveau port et le nouveau quai, majestueux et immenses. Enfin toujours à gauche et à l'angle de l'équerre, le vieux port, plus long que large et encombré de vaisseaux, s'avance dans la ville et en ressort par un étroit passage entre le fort Saint-Jean et le fort St.-Nicolas ; derrière lequel fort St.-Nicolas, s'étendent et s'élèvent la Quarantaine, le Palais de l'Empereur et Notre-Dame-de-la-Garde qui domine tout le panorama.

Aussitôt ce coup d'œil jeté, je poursuivis mon ascension et j'arrivai à la vieille chapelle qui n'a aucune forme pittoresque ni remarquable, pas même à l'intérieur qui ne présente qu'un grand carré monotone , entièrement garni d'ex voto, de tableaux de naufrages et de petits vaisseaux, pendus au plafond en manière de lustres. Je me permets celte critique parce que le correctif s'élève, comme on le sait, tout à côté. En effet, la nouvelle construction est une église superbe, toute incrustée de marbre blanc d'Italie et de marbre rouge du Var.

Après avoir examiné ce luxueux édifice, alors inachevé, j'allais descendre, lorsque je lus à la porte de l'ancienne chapelle, sur un méchant écriteau : -Escalier pour aller voir le bourdon. Je montai cet escalier de bois, assez semblable à un escalier de grenier en ruine... et, par une porte de planches mal clouées et mal ajustées, fermant avec une loquetière de bois, J'arrivai près de la magnifique cloche fondue il y a quinze ans et destinée à la nouvelle église. Elle contrastait beaucoup par le luxe de ses ornements avec son clocher et son entourage. Un homme, tirant une corde attachée au battant, sonnait; lorsqu'il eut fini il me dit en me tendant la main :
- Vous avez lu sur la porte ?
- Non ; quoi donc ?
- ... Trois sous pour voir, le bourdon.
- C'est pas cher, lui dis-je, en m'acquittant.
- Et vous pouvez encore monter plus haut, me dit-il, par ce petit escalier de bois en plein air ; il forme terrasse.
Est-il solide ?
- Âh ! ma foi, le vent souffle fort aujourd'hui...
- Est-ce qu'il y a danger sur mer ? Est-ce qu'il est arrivé des accidents cette nuit ?
- J'ai pas encore entendu parler ; mais regardez, vous ne verrez pas sortir de navire du port. Et il s'en alla.

En effet, je ne voyais rien sur la mer que d'innombrables lignes d'écume. Cependant, en examinant bien, j'aperçus un trois mâts qui faisait tous ses efforts pour rentrer : mais il plongeait à chaque instant dans les vagues qui l'entraînaient au loin, et lorsqu'il reparaissait, je ne distinguais bien que la gerbe d'écume blanche qui rejaillissait devant sa proue et qui, poussée par la violence du vent, l'inondait, le couvrait d'un bout à l'autre.
Je me cramponnai avec mes deux mains au méchant garde fou du petit escalier, qui craquait et tremblait sous moi ; assis sur les marches, j'avais mis mon chapeau entre mes jambes pour le disputer au vent, et je regardais attentivement la mer en furie. C'était le mois de février, le mistral me pénétrait, j'avais froid... Là, je me sentais seul, et je pensai à ma demeure que j'avais quittée pour faire un voyage pénible et aventureux...

Tout-à-coup j'entendis une voix intérieure qui me disait : " A quoi penses-tu ? Je crois que tu as peur...
Pourquoi ne pas oser faire ce que d'autres hommes font? " Cette voix disait vrai. Je quittai mon vilain poste d'observation qui m'avait refroidi ; j'oubliai ce que j'avais vu, et, lorsque redescendu de la montagne je passai vers la cascade du jardin public, j'étais convenu avec moi-même que si le paquebot partait le lendemain je partirais quel temps qu'il fît.

EN MER DE MARSEILLE A STORA.
Le 14, en effet, je m'embarquai à midi sur un paquebot des messageries impériales, le Cephyse.
Dans le port, bien qu'on soit sur un navire, il ne semble pas qu'on aille faire un voyage sur mer : on y' arrive presqu'en voiture, il est au niveau des quais, on y entre de plain pied par un embarcadère et sans sentir aucun mouvement. Un domestique, qui n'a pas du tout l'air marin, prend votre bulletin, voit votre numéro et vous conduit à votre cabine, et tout se passe sans difficulté exactement comme dans un hôtel sur terre.
Seulement peu à peu le pont s'encombre de voyageurs et de bagages, de paquets, de ballots, de caisses et de toute sorte de colis. Une large écoutille est ouverte; un palan, attaché à une vergue qui tourne au pied du grand mât, descend tout cela dans la cale et chaque chose se case à son tour : malgré les réclamations et les cris de ce monsieur dont on écorche la malle, de cette dame dont on écrase la caisse, de ce militaire dont on engage le sac, et de cette femme à qui on ne veut pas rendre le cabas, la couverture et l'oreiller dont elle aura besoin pendant la nuit ! Enfin tout s'arrange, au milieu du bruit des manoeuvres, des chaînes, des ordres et des cris d'adieu qui se croisent de tous côtés. Bientôt le vacarme diminue, il n'est plus soutenu que par les offres bruyantes et de plus en plus réitérées des marchandes de goutte , d'oranges et de petits pains ; les hommes de bonne volonté tournent au cabestan avec les marins du bord , l'ancre est dérapée, le navire bouge et se dégage lentement des autres ; puis, la vapeur chauffe , les roues tournent et l'on sort du port. Là seulement commence le voyage.

Le mistral s'était un peu calmé, mais la mer, trop gitée la veille, était encore très-forte. Nous passâmes, à distance, devant de gros rochers noirs et nus sur lesquels les vagues lançaient leur écume à une assez grande hauteur: puis , nous perdîmes insensiblement de vue Marseille et les côtes de France.
Le paquebot était très-grand, très-long et très-confortablement établi, mais malgré cela le mouvement des vagues faisait fortement sentir. Aussi, ceux qui avaient le pied marin se donnaient l'innocent plaisir de se promener et de se faire admirer ; tandis que les nouveaux embarqués trébuchaient, roulaient les uns sur les autres et avaient la plus grande peine pour changer de place, tout en se cramponnant aux parapets et aux cordages du navire. Cela divertissait beaucoup tout le monde et surtout les soldats - qui étaient en grand nombre couches sur le pont - lorsqu'une malheureuse femme venait à leur tomber dessus , ou lorsque l'un d'eux, voulant faire le galant et aider quelqu'un, ils roulaient tous deux à terre . Cependant, le soir, lorsqu'on entra dans le golfe de Lyon, la mer devint encore plus mauvaise et les plaisanteries cessèrent car tout le monde était malade.

Pour moi, après avoir bravé quelque temps une pluie froide qui, je l'espérais, devait m'empêcher de prendre mal au cœur, je fus forcé de me réfugier dans ma cabine, qui était déjà occupée par cinq passagers. Je me jetai tout habillé sur mon lit, et c'est dans cette seule position horizontale que je trouvai du soulagement. Bien mieux, je parvins même à m'endormir, et je ne me réveillai qu'au milieu de la nuit aux secousses plus fortes du paquebot. J'entendis du tonnerre, un vent très-violent, et, malgré mon malaise, je ne voulus pas manquer cette occasion de voir une tempête : je me levai, traversai la salle à manger en me cramponnant aux bancs et à la table, et je me hissai au haut de l'escalier en heurtant le mur à droite ci à gauche ; la sortie était fermée, je fis glisser, à tâtons, l'écoutille dans sa coulisse et je tendis la tète. La nuit était si noire que je ne distinguai rien ; mais, soit la pluie, soit l'eau de la mer soulevée par le vent, je me sentis inondé en quelques secondes.
A la lueur des éclairs, j'apercevais par moment des montagnes d'eau et d'écume qui s'avançaient sur le paquebot, elles le soulevaient et ensuite je le sentais , dans l'obscurité , rouler et descendre avec un bruit effroyable ; il semblait que le plancher manquait sous mes pieds.

Je ne pus pas assister longtemps à ce spectacle qui augmentait encore mon mal. et je redescendis glacé et étourdi. En retraversant la salle à manger, qui était cependant éclairée, je marchai sans rien voir sur quelque chose de remuant, je perdis l'équilibre et je tombai sur un tas d'hommes qui se prirent à gémir. C'étaient les soldats et les passagers des troisièmes - qu'on n'avait pas pu laisser sur le pont avec le temps affreux qu'il y faisait, - et qui étaient couchés là tout autour des murs où je ne les avais pas vus en passant. Je me relevai et retombai plusieurs fois jusqu'à ce que je fusse arrivé à ma cabine. Je m'étendis sur mon lit, beaucoup, plus malade qu'auparavant, et j'y restai sans bouger la fin de la nuit et toute la journée du lendemain ; écoutant, avec le bruit sourd et impétueux des vagues qui frappaient les flancs du navire, le bruit régulier et monotone d'une grosse poulie qui roulait sur le pont au-dessus de moi ; écoutant le bruit de ma porte que le roulis faisait continuellement ouvrir et fermer ; de plus, dans les cabines les bruits rauques que vous savez... Ma seule consolation était de me voir moins malade encore que mes cinq voisins, qui à chaque instant étaient forcés de descendre de leur lit...

19 Février.
Enfin le troisième jour la mer se calma, le soleil parut, et, à l'heure du déjeuner, les garçons de service, contrariés de voir la table toujours déserte et craignant pour leurs étrennes, nous engagèrent à venir prendre un potage, quelque chose. Je n'avais rien pris depuis que j'étais embarqué. Je me levai et passai à la salle à manger. Il y avait encore la table à roulis qui est, comme vous le savez, un système de cordelettes tendues sur la nappe, maintenant, serrés à leur place, les verres les plats et les bouteilles. Nous nous réunîmes plusieurs passagers, apportant tous une figure jaune, fatiguée, malade... Un seul paraissait gai et bien portant: c'était un jeune Tunisien qui retournait dans son pays avec trois de ses compatriotes, qui étaient beaucoup moins bien disposés que lui. Il avait une figure agréable et paraissait très-joyeux et très-fier d'avoir résisté au mal de mer, car il sortait et rentrait à chaque instant, changeait ses vestes brodées, bleues, rouges et vertes ; refaisait à plaisir son vaste turban blanc, et resserrait sa large ceinture rouge dont les bouts se perdaient dans son ample culotte.

Après midi on annonça la terre et nous montâmes tous sur le pont, qui heureusement avait changé de physionomie. Les passagers des premières et des secondes avaient refait leur toilette et se promenaient: la population des troisièmes et des militaires chantait et plaisantait, et de nombreux groupes assis à terre mangeaient, partageant leurs provisions la plupart encore intactes : enfin tout paraissait joyeux, jusqu'à un cheval qui, emprisonné dans sa caisse de bois solidement amarrée au pont, hennissait à son maître, un colonel de cavalerie qui se rendait à Constantine. Du reste la mer était calmée, un chaud soleil éclairait tout cela , nous avions vu l'hiver et ses frimas la veille , et il était impossible de ne pas se sentir content.

Bientôt nous aperçûmes à l'œil nu la terre et les hautes montagnes de la petite Kabylie ; puis nous vîmes se dessiner, en avant, un gros rocher isolé dans la mer et surmonté d'un phare ; et insensiblement nous distinguâmes, au fond d'un golfe, une ligne de maisons blanches un peu en amphithéâtre avec un petit clocher au milieu ; c'était le village de Stora devant lequel nous vînmes jeter l'ancre. En face et à cinq kilomètres de Stora, sur le bord de la mer, est Philippeville.

J'ai oublié de vous dire que les trois provinces de l'Algérie : Oran, Alger et Constantine ont chacune des paquebots qui y vont directement. Moi je me rendais d'abord à celle de Constantine, tant parce que- artistement parlant - clic est la plus arabe et la plus curieuse, que parce que j'avais alors des amis habitant à La Calle, qui est, à l'est, l'extrême frontière de nos possessions d'Afrique. Il me fallait donc aller jusqu'à Bône et, pour cela, attendre à Stora le départ du Céphyse, qui allait jusqu'à Tunis mais ne reparlait que le surlendemain après avoir reçu les dépêches de Constantine.

Aussitôt que l'ancre fut jeté, le navire fut entouré et envahi par une foule de bateliers maltais qui se disputèrent les bagages. Je remarquai que les officiers, habitués à ce peuple braillard et avide, leur donnaient des coups de canne pour les forcer à lâcher leurs malles.
Mais cela paraissait leur faire un médiocre effet. Moi, je laissai mes bagages à bord où je devais revenir le surlendemain, et j'entrai dans une barque, emportant seulement dans mon sac mon album et ce qui m'était indispensable pour passer deux nuits à l'hôtel. Je pensais débarquer à Stora qui me semblait Un endroit pittoresque et qui n'était qu'à quelques coups de rames, mais le bateau où j'étais descendu tourna à gauche et m'emmena à Philippeville. Du reste cela m'était égal, car il fallait bien que je visitasse les deux localités.

Pendant les 20 ou 30 minutes que nous mîmes pour nous y rendre à la rame, nous côtoyâmes le chemin tracé sur le rivage. Il serpente sur les versants de montagnes rondes et pittoresques qui forment tantôt un petit golfe, une baie, une anse , où clapote et joue tranquillement la mer lorsqu'elle n'y engouffre pas ses vagues furieuses. J'appris aussi que les navires ne jettent pas l'ancre devant Philippeville, parce que le fond n'est pas sur et qu'ensuite ils y seraient exposés à tous les vents; tandis qu'à Stora ils sont abrités du côté de l'ouest. Du reste, je puis vous dire tout de suite que notre belle colonie n'a pas un bon port sur toute la côte, excepté Alger, et encore...
Nous débarquâmes sur l'escalier de bois d'une grande charpente au milieu de l'eau , qui sert de débarcadère, et j'arrivai sur la place publique qui forme terrasse sur la mer. La vue eu est belle un jour d'orage; mais en me retournant du côté de la ville je vis des maisons, des rues toutes françaises, pas le plus petit Arabe mais des promeneurs, des passants en paletots, en crinolines, en blouses ; je lus : Place du Commerce, Douanes Impériale... enfin je ne vis rien d'étranger qui ressemblât à l'Afrique que je venais visiter. Aussi, sans m'arrêter plus longtemps, je tournai le dos aux garçons d'hôtel qui me poursuivaient, me crispaient par leurs offres obséquieuses et trop connues, et je retournai à pied à Stora.
Je passai sous une voûte, précédant une porte fortifiée, et je m'élançai sur la route encore encombrée de promeneurs européens... c'était un dimanche. Enfin je marchai très-vite et à mesure que je m'éloignais la route devenait déserte, c'est-à-dire plus belle. D'un côté, j'avais de hautes montagnes, couvertes de broussailles et de buissons de grande cactus ; et de l'autre la mer que je voyais tantôt à mes pieds, tantôt en face de moi au-delà d'une pente de massifs d'arbousiers.
J'allais m'arrêter pour contempler cela, lorsque je vis paraître au détour du chemin un pensionnat de petites demoiselles conduites par des religieuses... et je continuai plus loin : mais plus loin, je rencontrai encore une espèce de cabaret et une voiture pleine de dames et de messieurs en gants blancs... Alors je repris ma course et je ne m'arrêtai qu'en vue de Stora. Là, je descendis par un petit sentier, frayé dans les broussailles, sur le bord de la mer : je circulai pendant un moment entre de gros rochers écroulés ; puis je remontai sur le chemin, près d'un pont qu'on me dit avoir été construit sur une ancienne ruine romaine. Je m'assis à côté et le dessinai.

Cependant, comme la nuit approchait, je me décidai à entrer à Stora. Au commencement du village - qui ne possède aucune auberge -je rencontrai une maisonnette précédée d'un berceau de vigne et d'un écriteau où il y avait : " Narbla, logeur " Je montai les quelques escaliers en... sable et je demandai si l'on pouvait me loger?
On me dit " oui " et j'entrai. Les propriétaires étaient une famille composée d'un homme d'une quarantaine d'années, affublé d'un caban à capuchon ; d'une femme à la physionomie honnête mais très-fatiguée et très- négligée de mise ; et de quatre enfants beaucoup plus débraillés encore. Tout ce monde était à table et commençait de dîner. Leur repas n'était pas trop bon mais il semblait assez propre: je n'avais presque rien mangé depuis plusieurs jours: j'avais marché, mon mal de mer était entièrement dissipé ; je fis prix avec eux et je m'attablai.

Tandis que je causais, j'examinais la figure du marin qui était alternativement douce et dure, c'est-à-dire bonne ou méchante... Je ne décidai mon jugement que le lendemain lorsque je sus que c'était un marin de confiance, le pilote de Stora, qui tenait en même temps un cabaret pour les pêcheurs maltais : ce qui le forçait à être complaisant, sans cesser d'être sérieux et raide avec de pareils gaillards. La femme, qui d'après mon accent prétendit être du même département que moi, me prit en affection et j'en profilai pour avoir au moins des draps propres dans mon lit. C'est même ce que je réclamai aussitôt après le dîner, car les clients maltais commençaient à arriver.

Pour aller trouver mon lit on me fit sortir au chemin, puis monter un petit escalier de bois derrière la maison, et j'entrai dans ma chambre à tâtons, car le vent avait éteint la chandelle dans le trajet. J'étais fatigué, je me couchai et dormis très-bien. Site Internet GUELMA-FRANCE