Le roi Lion et Aïcha

             " II y avait, nous dit le conteur, quelque cent années avant que je vinsse dans la tribu, il y avait, dans cette même tribu, une jeune fille fort dédaigneuse; non pas qu'elle fût plus riche que les autres : son père n'avait que sa tente, son cheval et son fusil; mais elle était fort belle, et de sa beauté venait son dédain.

             " Un jour qu'elle allait couper du bois dans la forêt voisine, elle rencontra un lion. Elle n'avait pour toute arme qu'une petite hache, et elle eût eu avec la hache, poignard, fusil et carabine, qu'elle n'eût pas été tentée de s'en servir, tant le lion était puissant, fier et majestueux. Elle se mit à trembler de tous ses membres, essayant de crier à l'aide, mais cherchant vainement la voix, et croyant que le lion allait lui faire signe de le suivre, pour la dévorer à son aise et dans quelque endroit de prédilection; car les lions sont non seulement gastronomes, mais gourmets. Il ne leur suffit pas de se- repaître, mais encore ils aiment à se repaître dans des conditions de sensualité qui satisfassent toutes les finesses de leur organisation.

" La jeune fille demeura donc tremblante, s'attendant à ce que le lion allait lui faire signe de le suivre, quand tout au contraire, à son grand étonnement, elle le vit s'approcher d'elle, lui sourire à sa façon, et lui faire la révérence à sa manière.
" Elle croisa les mains sur sa poitrine et lui dit :
" - Seigneur, que demandes-tu de ton humble servante? "
" Le lion lui répondit :
" - Quand on est belle comme toi, Aïcha, on n'est point servante, on est reine. "

" Aïcha fut à la fois réjouie de la douceur étrange qu'avait prise, en lui parlant, la voix de son interlocuteur, et étonnée en même temps que ce beau lion, qu'elle ne connaissait point et qu'elle croyait voir pour la première fois, sût son nom.
" - Qui donc vous a appris comment je me nomme, mon seigneur? " demanda la jeune fille.
" - L'air, qui, après avoir passé dans tes cheveux, emporte le parfum " aux rosés en disant : Aïchal l'eau, qui, après avoir baigné tes beaux pieds, " va arroser la mousse de ma caverne en disant : Aïcha! l'oiseau, qui est " jaloux de toi, et qui, depuis qu'il t'a entendue chanter, ne chante plus, " et meurt de dépit en disant : Aïcha! "

" La jeune fille rougit de plaisir, fît semblant de tirer son haïk sur son visage, et, en faisant semblant de le tirer, l'écarta, pour que le lion la vît mieux.
. " Celui-ci, qui avait jusque-là hésité à s'approcher d'Aïcha, fit alors quelques pas vers elle; puis, comme il la voyait pâlir à son terrible voisinage :
, . " - Qu'avez-vous, Aïcha? " demanda-t-il de sa voix à la fois la plus inquiète et la plus caressante.
" La jeune fille avait bien envie de répondre :
" - J'ai peur de vous, mon seigneur. "
. " Mais elle n'osa point et dit :
- Les Touaregs ne sont pas loin, et j'ai peur des Touaregs. "
- " Le lion sourit à la manière dès lions.
- Quand Àïcha est avec moi, dit-il, Aïcha ne doit avoir peur de rien.
- Mais, dît Aïcha, je n'aurai pas toujours l'honneur de votre compagnie. Il se fait tard, et il y a loin d'ici à la tente de mon père.
" - Je vous reconduirai ", dit le lion.
" Ainsi prise au dépourvu, Aïcha accepta l'offre qui lui était faite.


" Le lion s'approcha d'elle, lui tendit sa crinière; la jeune fille y appuya sa main, et tous deux se mirent en route côte à côte, se dirigeant vers la tente du père d'Aïcha.
" En chemin, ils rencontrèrent des gazelles qui s'effarouchèrent, des hyènes qui se couchèrent, des hommes et des femmes qui se mirent à genoux.
- " Mais le lion dit aux gazelles : " Ne fuyez pas " ; aux hyènes : " N'ayez pas peur "; aux hommes et aux femmes :'Relevez-vous; en faveur de celte jeune fille je ne vous ferai aucun mal ".
" Et les gazelles cessèrent de fuir, les hyènes n'eurent plus peur, les hommes et les femmes se relevèrent, regardant avec étonnement ce lion et cette jeune fille, et se demandant dans leur idiome de gazelles, dans leur langage d'hyènes, avec leurs voix d'hommes et de femmes, si ce lion et cette jeune fille n'allaient point en pèlerinage adorer à la Mecque le tombeau de Mahomet.
. " Ils arrivèrent ainsi jusqu'au douar; puis,-quand ils ne furent plus qu'a quelques pas de la tente du père d'Aïcha, qui était la première en entrant dans le village, le lion s'arrêta et demanda à la jeune fille la permission de l'embrasser.
" La jeune fille tendit son visage, et le lion effleura de ses lèvres sanglantes les lèvres rosés d'Aïcha.
" Puis il lui fit un signe d'adieu et s'assit, comme s'il voulait être sûr qu'il ne lui arriverait aucun accident en franchissant le court espace qui lui restait à parcourir.

" Pendant ce court trajet, la jeune fille se retourna deux ou, trois fois et vit toujours le lion à la même place.
" Puis elle entra dans la tente de son père.
- " - Ah! te voila! s'écria celui-ci; j'étais bien inquiet. "

" La jeune fille sourit.
"- Je craignais que tu n'eusses fait quelque mauvaise rencontre. "
" La jeune fille sourit encore.
" -Mais te voilà, c'est une preuve que je me trompais.
" - En effet, mon père, dit la jeune fille; car, an lieu d'une mauvaise rencontre, j'en ai fait une bonne.
" - Laquelle?
" - J'ai rencontré un lion. "

" Malgré l'impassibilité ordinaire aux Arabes, le père d'Aïcha pâlit,
" - Un lion! s'écria-t-il, et il ne t'a' point dévorée?
" - Au contraire, il m'avait des compliments sur ma beauté, m'a offert de me reconduire et m'a ramenée jusqu'ici. "
" L'Arabe crut que sa fille devenait folle.
" - Impossible! dit-il.
" - Comment, impossible?
" - Sans doute. Comment veux-tu me faire croire qu'un lion soit capable d'une pareille galanterie?
" - Voulez-vous vous en assurer?
" - De quelle-façon?
Venez jusqu'à la porte de votre tente, et vous le verrez soit assis où je l'ai quitté, soit retournant chez lui.
" - Attends, que je prenne mon fusil.
" -- Pour quoi faire? demanda l'orgueilleuse jeune fille; n'êtes-vous pas avec moi? "

" Et, tirant son père par son burnous, elle le conduisit a la porte de sa tente.
" -Mais le lion n'était plus à l'endroit où elle l'avait quitté. Elle regarda dans la direction par laquelle elle était venue : elle ne vit rien.
" - Bon! tu as fait un rêve ", dit l'Arabe en rentrant dans sa tente.
" - Mon père, je vous jure que je le vois encore, dit la jeune fille.
" - Comment était-il?
" - II pouvait avoir quatre pieds de haut et sept de long.
- Après? ,
" - Une crinière magnifique.
" - Après?
' . " - Des yeux jaunes et brillants comme de l'or.
" - Après?
" - Des dents d'ivoire. Seulement.... ".
" La jeune fille hésita.
" - Seulement?... " répéta l'Arabe.
" La jeune fille baissa la voix.
" - Seulement, dit-elle, il sent mauvais de la bouche.

" Elle n'eut pas plutôt achevé ces mots qu'un rugissement terrible se fit entendre derrière la tente, puis un second à cinq cents pas à peu près, puis un troisième à un quart de lieue. " Puis on n'entendit plus rien.
" Il n'y avait pas eu plus d'une minute d'intervalle entre chaque rugissement.
" Il est évident que le lion, qui avait, sans doute, désiré savoir ce que la jeune fille pensait de lui, avait fait un demi-cercle, était venu écouter derrière la tente, et s'éloignait, horriblement mortifié d'avoir été éclairé sur un inconvénient d'autant plus grave qu'on assure que ceux qui en sont atteints ne peuvent pas s'en apercevoir eux-mêmes.
" Un mois s'écoula sans que la jeune fille repensât au lion autrement que pour raconter son aventure à ses compagnes. Puis, au bout d'un mois, un jour, pour couper un fagot, elle retourna avec sa hache au même endroit.
" Le fagot coupé" mis en faisceau, lié, elle entendit un léger bruit derrière elle et se retourna.

" Le lion la regardait assis à quatre pas d'elle,
" - Bonjour, Aïcha, lui dit-il d'un ton sec.
" - Bonjour, mon seigneur ", lui répondit Aïcha d'une voix un peu tremblante; car elle se rappelait ce qu'elle avait dit de la fétidité de l'haleine de son protecteur, et il lui semblait encore entendre le triple rugissement qui avait suivi cette disgracieuse révélation.
" - Bonjour, mon seigneur; puis-je faire quelque chose qui vous sait agréable?
" - Tu peux me rendre un service.
" - Lequel?
" - Approche-toi de moi. "
" Aïcha s'approcha, assez peu rassurée.
" - Me voici.
- Bien; maintenant lève ta hache. "
" La jeune fille obéit.
" - La hache est levée, dit-elle.
" - Bien; donne-m'en un coup sur la tête.
"- Mais, mon seigneur, vous n'y pensez pas....
" - Au contraire, j'y pense, et beaucoup même.
Mais, mon seigneur....
- Frappe.
" - Cependant, mon seigneur....
" - Frappe, je t'en prie.
" - Fort ou doucement?
" - Le plus fort que tu pourras.
" - Mais je vais vous faire mal....
" - Que t'importe? vous le voulez?
"- Je le veux. "

" La jeune fille, frappa en conscience, et la hache traça entre les yeux du lion une ligne sanglante. -
" C'est depuis, ce temps que les lions ont une ride verticale, visible surtout quand ils froncent les sourcils.
" -Merci, Aïcha ", .dit le lion; et en trois bonds il disparut à travers bois.
"Tiens! dit la jeune fille un peu contrariée, il ne me reconduit " pas aujourd'hui. "
" Et elle reprit le chemin du douar, ou elle arriva sans accident.
" II va sans dire que cette seconde histoire fît le pendant de la première;
mais si savants, que fussent les commentaires des plus habiles docteurs du douar, l'intention du lion resta mystérieuse et cachée aux esprits les plus pénétrants.

Un mois s'écoula encore
" La jeune fille retourna au bois.
" Au moment où elle abattait les premières branches destinées à faire son fagot, un buisson s'ouvrit devant elle, et le lion en sortit, non plus gracieux comme la première fois, non plus mélancolique comme la seconde, mais sombre et presque menaçant.
" La jeune fille fut tentée de fuir, mais le regard du lion cloua ses pieds à la terre.
" Ce fut lui qui s'approcha d'Aïcha; elle se fût laissée tomber si elle avait tenté de faire un pas.
" - Regarde mon front, dit le lion.
" - Que mon seigneur se rappelle que c'est lui qui m'a ordonné de lui donner un coup de hache.
- Oui, et je t'en ai remerciée. Ce n'est donc point cela que je veux demander.
" - Que veut demander mon seigneur ?
. " -- De regarder ma blessure. --Je la regarde " - Comment va-t-elle?
" - A merveille,. mon seigneur, et elle est presque guérie. "
- Cela prouve, Aïcha, dit le lion, que les blessures que l'on fait aux corps sont bien différentes de celles que l'on fait à l'orgueil : les unes " se cicatrisent au bout d'un temps plus ou moins long ; les autres, jamais. "
" Cet axiome philosophique fut suivi d'un cri aigu et douloureux, puis on n'entendit plus rien.

" Trois jours après, le père d'Aïcha, battant les environs pour tâcher de rencontrer quelque trace de sa fille, retrouva, près d'une large tache de sang, la hache dont elle se servait pour couper le bois.

" Mais d'Aïcha, ni lui ni personne n'en entendit plus jamais parler. "
Collectif GUELMA France source Le tueur de lions Jules Gérard 1897