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LETTRE A MON ONCLE QUE JE N AI PAS CONNU

Préambule

Le mot Algérie écrit dans un journal quel qu'il soit attire comme un aimant mon regard ; je recherche très vite un indice, un mot, un nom de village ou de ville qui me " rappelle " ; qui me rappelle quoi me direz-vous ? . Moi Sylvie, 45 ans française née en Algérie un 8 mai 1960. Peu, trop peu de souvenirs à deux ans. Mes souvenirs sont ceux que j'ai pu récolter au fil des années en écoutant mes parents, la famille, les amis, en regardant les albums de photos. Ce qui me reste très personnel comme " sens ", c'est je crois, les parfums, la musique, et le climat. Ces trois sens-là s'impriment en nous dès la naissance- voire avant- sans effort de mémorisation. Quand j'ai lu votre article proposant l'écriture d'une lettre j'ai pensé à maman et lui est transmis votre première accroche. Point de réponse, coup de fil, voix tremblante, trop mal, trop douloureux même 40 ans après. Je n'en ai pas parlé à papa car cœur encore plus vif sur le sujet. De jour en jour, ou plutôt de soir en soir, l'idée a mûri, je devais écrire, écrire pour mes parents, en hommage, mais écrire aussi pour mes enfants, pour la mémoire, la culture, les valeurs que l'on transmet de génération en génération.


Cher Paul

Je t'écris sans te connaître, sans t'avoir connu. Une photo, ta photo ovale, couleur sépia, a trôné toute mon enfance dans la chambre de ta maman (ma " mémé " paternelle). Vos deux visages d'enfants, le tien, celui de papa, deux frères très proches, séparés trop tôt, amputés de projets communs, réunis à tout jamais par l'objectif, mais désespérément figés. Je me suis promis de ne pas écrire de " si " dans ma lettre car l'histoire avance, nous bouscule parfois et nous devons rester debout pour que nos aînés puissent s'appuyer sur nous et que nos enfants suivent nos pas pour apprendre à marcher, à vivre. Je vous imagine tous deux enfants, dans la ferme des parents, jouant insouciants du lendemain. Votre pays, vos racines c'était l'Algérie, et pas un pays d'adoption, un pays sur lequel on ne se pose pas de questions lorsqu'on est enfant puisque nos parents, nos grands-parents, nos arrières grands-parents étaient déjà là il y a bien longtemps. Vos copains à l'école s'appelaient Michel, Messaoud, Camille , Aziz…

Et puis un jour, la guerre, la guerre que personne n'a réussie à nommer tant elle est innommable, la mort, ta mort violente et cruelle (attentat à la mine de l'Ouenza n.d.l.r). Tu as disparu…ce qui t'a permis de rester là-bas. Les autres, tes parents, ton frère ont dû quitter le pays en 1962. J'avais deux ans, j'étais le troisième enfant de ton frère. Tes parents n'ont pas compris ce qu'il leur arrivait, ils sont jusqu'à leur fin restés avec nous, incapables de " s'adapter " dans un pays, la France, qui n'était pas le leur, qu'ils n'avaient pas choisi.
J'ai souvent entendu dans la bouche des adultes qui m'entouraient " on a tout laissé la-bas ".Ils ne parvenaient pas à dire l'ALGERIE. J'ai longtemps, petite, cherché où était ce la-bas merveilleux où l'on vivait, où l'on riait entre amis, et où il faisait toujours beau. Et puis le temps a passé, chacun a tenté de reconstruire avec une douleur toujours présente au fond du cœur, faire de son mieux pour tenir debout, être vivant. 40 ans : 2 générations ; je suis maman, une maman pied-noir qui s'inquiète toujours trop pour ses enfants, une pied-noir qui n'a gardé " l'accent " qu'avec ses aînés ou lorsqu'elle est en colère. Mon mari, mes filles, sont des " patos ". Je suis la dernière de la lignée. Quelle responsabilité !…C'est sûrement ce qui m'a poussé à t'écrire Paul, pour te raconter, te dire la vie après toi. Ce qui me reste du pays, ce sont des objets que je transmettrai à mes enfants, ce sont surtout des manques, manques que j'ai cherché à combler en choisissant une région de France où je me sentais bien, où j'aurais pu naître si…pardon.

Je t'écris Paul pour le souvenir, se souvenir du passé que j'ai à peine effleuré mais qui a insufflé en moi, tel le sirocco, les valeurs auxquelles je crois. Pardon de t'avoir dérangé, d'avoir cru bon de remuer tout ce passé qui lacère encore quand on le secoue.
Je t'aime
Sylvie


Qui était Paul ?

Paul était un cousin germain. Toute sa jeunesse s'était passée à travailler dans la ferme familiale que nos grands-parents, qui émigrèrent de l'Aveyron, avaient mis en culture. C'était un homme heureux de vivre dans un pays qui était le sien et qui portait un attachement vicérale à sa terre.

Je me souviens.... lorsque j'allais passer des " vacances " vers l'âge de 9 ans, de cette campagne désolante , poussiéreuse et désespérément uniforme. De cette ferme isolée, repliée sur elle, par protection peut-être, bâtie par mes grands-parents. Du portail immense, unique accès vers la cour, où chaque soir Paul, que nous appelions Paulo, s'exerçait dans le comptage des moutons. De sa hargne à mettre en route une pompe refusant de s'amorcer et dont l'eau fraîche abreuvait les bêtes. De la forge sinistre et noire qui me faisait peur à cause de son énorme soufflet où mon oncle façonnait les socles de charrues.

Il fallait beaucoup d'abnégation, de volonté et de courage pour travailler cette terre ingrate qui avait un rendement presque égal à la semence…..
Je m'étais toujours étonné des meules de pierres que j'escaladais avec entrain et qui jalonnaient les terres cultivées. Un jour, où surpris de leur régularité dans l'espace, je posais la question à ma grand-mère qui roulait les "R" comme dans son pays d'origine. Vois-tu, mon petit, c'est ton grand-père et moi qui, pour planter nos céréales, avons d'abord avec des paniers en alfa, puis à l'aide d'un bouricot ramassé les pierres une à une et les avons entassé pour passer la charrue.

Les sauterelles !!, un été elles arrivèrent par nuages au point de ne plus voir le soleil, avec des casseroles nous tentions de les expédier plus loin…. pour moi ce n'était qu'un jeu….

Après leur passage, j'ai vu mon oncle et Paulo pleurer de désespoir.

Récolte perdue, avenir incertain dans une région cruelle sans eau ni électricité. Aux innombrables puits creusés désespérément pour trouver une nappe d'eau salvatrice qui les aurait extrait d'une monoculture ingrate.

Paulo, travaillait, ensemençait, espérait d'un avenir prospère….

Puis la guerre sombre et cruelle, l'insécurité, la peur des lendemains. Il fallu faire face et tout abandonner. Se reconvertir, travailler comme chauffeur dans les mines de l'Ouenza.

Un jour où il était de repos, il ne voulut pas qu'un autre que lui conduise " son " camion !!!

Ce fut la tragédie, il tomba dans une lâche embuscade…..

Gilles Martinez


Entre la photo des quatre joyeux lurons posant un dimanche matin à l'heure de " l'anisette et de la kémia ", devant le Grand Café Glacier et cette carte postale écrite en novembre 1962, seulement un peu plus de six années se sont écoulées. Mais quelles six années ?
Six années marquées par des drames quotidiens qui, à des degrés divers, nous auront tous atteints.
Six années qui ont d'abord continué à être placées sous le signe de cette insouciance.
Sont venues alors, les années des illusions, les années où nous continuions à nous refuser à regarder les nuages s'amonceler, l'orage gronder.
Notre naïveté, entretenue par des promesses que nous ne voulions pas reconnaître comme des mensonges, nous bandait les yeux et entretenait notre volonté de ne pas voir la réalité de nos lendemains.
Puis cette réalité nous rattrapa, nous fut imposée et toutes ses conséquences nous frappèrent de plein fouet.
Ce fut alors le temps de l'angoisse.
Angoisse de devoir tout quitter, d'être contraints de nous arracher à une partie de notre vie.
Angoisse d'être arrachés de l'endroit où nos parents étaient nés et où beaucoup d'entre eux reposaient.
Angoisse à l'idée de ne jamais revoir cette terre sur laquelle nous avions vécu et dont nous ne pouvions réaliser que nous en étions désormais bannis.
Angoisses multiples liée à l'inconnue de notre futur, mais également angoisse quotidienne des familles habituées à vivre regroupées et qui se voyaient éclatées à des centaines de kilomètres les uns des autres, souvent sans nouvelles pendant des semaines et quelque fois des mois. Plus de quarante ans se sont écoulées depuis que cette carte a été écrite. Beaucoup d'entre nous ne sont plus là. Notre génération a grandi, est devenue adulte, à notre tour, nous avons fondé une famille.
La vie continue.
Mais nos enfants ne connaîtront jamais la terre sur laquelle nous sommes nés.
Peut-être voudront-ils la découvrir, mais ils ne seront alors que des touristes
Pierre Pietri

N'est-il pas merveilleux de remonter le temps, ce temps qui file entre les doigts et qui nous force à nous souvenir des joies passées. C'était le temps de l'anisette et de la kémia, le temps de l'insouciance et de la liberté. Cette photo nous est envoyée par un sympathique Guelmois qui nous ouvre son album de famille, il s'agit de Pierre Pietri fils de Georges qui travaillait au Service Hydraulique (S.H.E.R) avenue du Général Leclerc. Cette photo a été prise devant le Grand Café Glacier dont le propriétaire était monsieur Edouard Martinez.
Il s'agit de 4 Bônois mais Guelmois de cœur :
De gauche à droite on peut distinguer : Monsieur Georges Pietri, le second nous n'avons pu le reconnaître peut-être est-ce Monsieur Dornac (à vous de nous donner son nom) puis Monsieur Paul Ucciani et en fin à droite Maurice Lunardelli (S H E R). A la gauche de la photo le magasin "au Camélia" dont le propriétaire était Monsieur Tamimine et à droite les grilles de l'église St Possidius.


Toujours une photo extraite de l'album de Pierre Piétri en 1956, hiver mémorable puisque Guelma se réveilla sous une forte épaisseur de neige.
Cette photo prise dans le jardin de Service Hydraulique bâtiment qui se situait sur le magnifique boulevard général Leclerc.
De gauche à droite, Monsieur Marchandise né en France, reparti en 1957 et qui trouva la mort dans un accident de voiture. Monsieur Georges Pietri, Madame Norbert Martinez née Paule Schifferdercker et monsieur Foulquier né en France et marié (peut-être) à une Guelmoise (à vous de nous le dire)



Un message de paix nous étions à noêl 1954 . Une photo prise à l'école maternelle de Guelma. Le 6 ème enfant à partir de la gauche au premier rang est Pierre Pietri il a quatre ans, juste derrière lui se trouve le fils de "Vonvon" Rossi le prénom échappe.
A la droite de la photo la petite fille qui se tient les mains est Anne Martinez. Pierre aimerait que des noms soient donnés à tout ses petits cammarades avec qui il a grandi, les institutrices et le père noêl.



Qui est Pierre Pietri ? Il est le fils d'Arlette Sauvage (décédée en 1980) fille de Félix (mort en 1936) et de Emma Ollier (décédée en 1979)* et surtout soeur de notre sympathique "Chouchou" qui lui vit toujours et réside à Montpellier.
La famille Ollier est arrivée en Algérie en 1870, originaire d'Alsace (premier exode), elle a, parmi beaucoup d'autres, fait partie des " créateurs " de certains villages autour de Guelma. Mme Sauvage née Ollier était née en 1896 à Kellerman.

30/09/05

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE 2005