CALAMA ; TOMBEAUX EN PIERRES SÈCHES TUMULUS AVEC DOLMENS OU AVEC CROMLECHS,
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        Les demeures des plus anciens habitants de l'Algérie furent des huttes en branchages, des abris sous roches, des grottes naturelles. Quelques-unes de ces grottes ont été explorées, dans le voisinage d'Alger et d'Oran, près de Saïda (dans le département d'Oran), en Kabylie, etc.
Nous mentionnerons, en particulier,la grotte du Grand-Rocher, près de Guyotville, à 14 kilomètres au nord-ouest d'Alger, et celle des Troglodytes, à Oran.

Au Grand-Rocher(1), une sorte de couloir qui, s'il était complètement déblayé, donnerait passage à un homme marchant debout, conduit à une salle longue de près de 20 mètres, large de 4 à 5 mètres aux points les plus étroits, dans laquelle pouvaient s'abriter au moins vingt personnes ; un soupirail naturel l'éclaire par en haut. La couche supérieure du terreau qui revêtait le sol de cette grotte contenait quelques débris de l'époque romaine. Plus bas, on a trouvé des fragments de poteries très primitives, faites à la main, cuites au soleil, offrant des ornements gravés (losanges et chevrons), et ressemblant aux vases qui ont été recueillis dans les cavernes de Gibraltar. Il y avait, en outre, quelques grossiers outils en silex, des aiguilles et des poinçons en os, enfin une quantité considérable d'ossements d'animaux, dont la chair et la moelle avaient nourri les troglodytes bovidés, antilopes, chèvres, équidés, sangliers, chacals, lynx, hyènes, cerfs, gerboises ; à ces ossements se mêlaient des restes humains.

Un amas de cendres, situé hors de l'entrée, recouvrait deux petites haches polies en grès, des grattoirs en silex, deux carreaux en pierre dure, présentant une rainure médiane dans laquelle on aiguisait sans doute des instruments en os. A côté du soupirail, a été découvert un autre foyer, ménagé dans une anfractuosité de la roche : un grand nombre d'os humains, en désordre, y étaient confondus avec des coquilles comestibles, brisées pour l'extraction du mollusque, des débris de poteries grossières, plusieurs silex taillés en forme de grattoir et une petite hache polie(1). La grotte des Troglodytes se trouve dans le voisinage immédiat d'Oran, contre la route de Tlemcen : elle a été explorée par MM. Pallary et Tommasini(2). C'est une simple cavité, large de 8 mètres à 8m, 40, profonde et haute de 3 mètres. Comme dans d'autres abris sous roches de la région d'Oran, on y a constaté l'existence de deux couches. La plus basse, de couleur blanchâtre, épaisse de 0m, 85 au maximum, renfermait quelques ossements, entre autres ceux d'un grand bœuf d'une espèce indéterminée, une dent de rhinocéros, des pointes et des racloirs en calcaire, en silex et en quartzite, taillés sommairement sur une seule face. Ces outils remontent probablement à l'époque que les géologues appellent quaternaire. La couche supérieure, épaisse de 2 mètres environ, est formée d'un terreau noir, entremêlé de cendres.

MM. Pallary et Tommasini y ont recueilli de nombreux objets en silex, entre autres des pointes de flèche finement travaillées ; trois haches polies en diorite ; de beaux poinçons, des harpons et des hameçons en os ; des restes de parures en coquilles, souvent bariolées de rouge ; des fragments de poteries avec des cordons en saillie et des ornements gravés (hachures, zigzags, losanges). Les ossements appartiennent à des espèces animales vivant encore dans le pays ou récemment émigrées : ânes, boeufs, moutons, chèvres, sangliers, gazelles, antilopes. Des oeufs d'autruche, des coquillages marins ou terrestres, des tortues servaient aussi à l'alimentation des possesseurs de cet abri, qui étaient à peu près contemporains de ceux de la grotte du Grand-Rocher. Beaucoup d'os humains ont été trouvés pêle-mêle et presque toujours brisés : on s'est demandé si la caverne n'a pas été alternativement un lieu d'habitation et de sépulture, mais on peut aussi supposer que les troglodytes d'Oran étaient anthropophages. Plus tard, les Africains élevèrent de véritables constructions On trouve souvent en Algérie des enceintes en gros blocs bruts ou à peine taillés, établies sur des collines, sur des plateaux escarpés qui dominent des rivières ou des sources. Elles sont nombreuses surtout dans l'est de la province de Constantine, dans l'Aurès et dans le Tell oranais. A l'origine, ces refuges fortifiés ne paraissent pas avoir enfermé de maisons.

Les indigènes vivaient dans la campagne avec leurs troupeaux. Pour pouvoir se déplacer sans peine à la recherche des pâturages. ils avaient des demeures mobiles, des cabanes montées sur des roues (mapalia, comme les nomment les auteurs anciens). Ils ne se retiraient dans le refuge qu'à l'heure du danger : des huttes improvisées leur servaient sans doute d'abris. A une époque postérieure, ils s'y bâtirent des habitations en pierres sèches, ressemblant aux gourbis kabyles. Il est malheureusement très difficile de fixer avec certitude la date de ces enceintes indigènes. Si quelques-unes semblent remonter à une antiquité fort reculée, d'autres ne sont pas antérieures à la période romaine ou même aux premiers temps du moyen âge. Pendant une longue série de siècles, les Africains élevèrent ces remparts grossiers, dont la construction n'exigeait que des bras, des leviers et des rouleaux faits de troncs d'arbres(1).

TOMBEAUX EN PIERRES SÈCHES

Il en fut de même pour les tombeaux en pierres sèches, attribués par les gens du pays aux Djouhala ou aux Beni-Sfao, race d'idolâtres éteinte depuis longtemps. Certains d'entre eux sont probablement très anciens, d'autres ont été bâtis après l'ère chrétienne ; en général, il est impossible de les dater. Les éléments de certitude ou même de probabilité chronologique manquent le plus souvent. D'ailleurs, on a fouillé très peu de ces monuments, pourtant innombrables en Algérie : il y a là un vaste sujet d'étude, demandant des recherches patientes et méthodiques(2). On les rencontre d'ordinaire sur les coteaux et le long des pentes rocheuses, qui fournissaient aux constructeurs les matériaux nécessaires. Par leur masse, ils protégeaient leurs hôtes contre l'avidité des animaux carnassiers, contre les injures du temps et des hommes. Ils formaient de solides prisons d'où les morts ne pouvaient pas s'échapper pour troubler la paix des vivants. Ils marquaient la place où avaient été ensevelis les ancêtres et perpétuaient leur souvenir. Il faut distinguer plusieurs types parmi ces sépultures indigènes:1° Le tumulus est un amas de pierres ou de cailloux, auxquels on a souvent mêlé de la terre. Ce tertre forme tout naturellement un cône. Parfois, il est aplati à sa partie supérieure et ressemble à un cône tronqué. Il y a aussi quelques tumulus dont le plan est ovale ou même carré. Pour arrêter les éboulements, le pourtour extérieur est fréquemment renforcé par une ceinture de pierres plus grosses et placées d'une manière plus symétrique ; dans des régions où l'on ne disposait que de matériaux assez petits, ce cercle pouvait être composé de plusieurs assises : il présente alors l'aspect d'un véritable mur.

A l'intérieur, au centre, sont déposés les ossements, recouverts immédiatement par la masse du tumulus ou, ce qui semble plus fréquent, enfermés dans une caisse quadrangulaire en pierre. Le coffre est constitué soit par cinq dalles - quatre debout, formant les côtés, et une cinquième à plat, servant de plafond - soit par un assez grand nombre de pierres, plus petites, superposées le long des parois. 2° D'autres sépultures diffèrent des tumulus précédents par la disposition de la case funéraire, dont le couvercle, une grande dalle, apparaît à l'extérieur et couronne le tertre. Les côtés de la case restent cachés dans les flancs du monument. 3° Dans un troisième type, qui dérive du tumulus et auquel les archéologues réservent généralement le nom basbreton de dolmen, la case est entièrement ou presque entièrement dégagée : en bien des endroits, on peut constater avec certitude qu'elle l'a toujours été(1). Quelquefois, elle surmonte un tumulus très bas. Mais, d'ordinaire, elle s'élève sur un espace plat ou peu renflé, entouré d'un cercle de pierres qui correspond à la bordure extérieure des tumulus. On trouve souvent aussi, à l'intérieur de cet espace, d'autres cercles formant des anneaux de diamètre décroissant autour de la case : bien qu'ils soient en général disposés sur un plan à peu près uniforme, ils paraissent répondre aux gradins étagés des tertres. A côté des enceintes circulaires, les enceintes rectangulaires ou carrées ne sont pas très rares. Parfois, ces clôtures présentent l'aspect de murs à assises ; en général, elles sont constituées par des blocs verticaux, plus ou moins contigus L'espace circonscrit est grossièrement pavé. Les cases sont, comme celles de beaucoup de tumulus, formées soit de quatre (ou parfois six) plaques dressées de champ et d'une dalle de recouvrement, soit de murs à assises, surmontés d'une, de deux ou de trois tables. Une seule enceinte peut enfermer plusieurs cases, isolées les unes des autres ou ayant une de leurs parois commune.

Les dimensions des enceintes et des cases sont très diverses. Les premières ont un diamètre moyen de 5 à 6 mètres, mais on en trouve de 16 et même de 20 mètres ; la hauteur des cases est de 0m, 60 à 1m, 50, rarement moins ou plus.

Les tables ne dépassent guère 3 mètres de largeur. A l'intérieur de la case, un lit de pierraille ou un petit dallage recouvre les restes humains. 4° Les cromlechs paraissent être aussi des tumulus simplifiés. Du tertre, on n'a conservé, comme dans les dolmens, que la bordure, cercle de pierres juxtaposées ou formant un petit mur à assises(1). Mais dans ce type de tombe la sépulture établie au centre est souterraine : c'est une fosse, creusée dans le sol et parfois tapissée de dalles. L'espace circonscrit par l'enceinte est souvent pavé. 5° On appelle chouchet (au singulier choucha, mot arabe qui veut dire calotte) des tours rondes, comportant plusieurs rangs d'assises, d'une disposition assez régulière. L'intérieur est rempli par de la pierraille et de la terre, sauf le centre, où se trouve la case funéraire. Comme pour les sépultures de la seconde catégorie, la dalle de couverture domine tout le monument. La position des ossements que l'on rencontre à l'intérieur des tombes, indique plusieurs rites funéraires. Tantôt les corps ont été débarrassés de leurs chairs, par une exposition en plein air ou un séjour plus ou moins prolongé dans une sépulture provisoire, et on a enterré pêle-mêle, dans la sépulture définitive, les restes de divers individus. Tantôt les morts, soumis à un décharnement incomplet, qui laissait subsister la connexité des os, ont été ensevelis dans une attitude repliée, les genoux touchant le menton. Enfin, dans des tombeaux qui appartiennent à une époque relativement récente, la fosse ou le coffre ne renferme qu'un seul squelette entier, allongé sur le dos ou sur le côté. Avec les ossements ou les cadavres, on enfouissait souvent quelques objets mobiliers, témoignages de la croyance primitive à une vie matérielle au delà de l'existence terrestre :
des poteries vides ou remplies d'aliments, parfois aussi des armes, des bracelets, des bagues, des boucles, des épingles, des parures en coquilles, etc. Il est assez rare que ces différents monuments funéraires soient isolés.

En général, ils forment des cimetières, dont plusieurs contiennent des milliers de tombes. Dans ces nécropoles, on voit fréquemment des traînées de pierres, constituant des clôtures autour de l'ensemble des tombeaux ou autour de certains groupes. D'autres forment de véritables filets réunissant les sépultures. D'autres sont alignées deux par deux et délimitent des sortes d'avenues. Des archéologues ont cru reconnaître en quelques endroits des règles présidant à l'orientation des tombes. Mais, à cet égard, les constructeurs ne nous paraissent pas avoir obéi à des prescriptions religieuses : ils ont simplement tenu compte de la disposition des divers terrains. Ce fut seulement à une époque assez basse qu'on prit l'habitude de tourner vers l'est la paroi qui était destinée à se rouvrir pour donner passage à de nouveaux morts. Les types de monuments que nous avons énumérés se trouvent souvent côte à côte : tumulus avec dolmens ou avec cromlechs, tumulus à dalle apparente avec chouchet, chouchet avec dolmens. Cependant certains types sont plus fréquents dans telle ou telle région : ce qui s'explique par des préférences locales, on par la nature des pierres disponibles, que l'on débitait plus ou moins facilement en gros blocs ou en grandes dalles plates. Les tumulus simples sont nombreux dans la province d'Oran, dans les régions d'Aumale et de Boghar, dans le Hodna, dans la partie septentrionale du Sahara(1). Les tumulus à dalle apparente se trouvent principalement dans la province de Constantine(1), en particulier dans le Hodna et dans l'Aurès(2). Les régions de Constantine, d'Aïn Mlila, de Guelma, de Souk-Ahras, de Khenchela, de Tébessa abondent en dolmens ; on en rencontre encore sur quelques points de la province d'Alger, mais bien plus rarement dans celle d'Oran(3). Les chouchets sont très répandus au nord du Hodna(1) et dans l'Aurès(2) voisinage de Constantine(1).

Les cromlechs se trouvent surtout dans la province d'Oran, en Kabylie, aux environs d'Aumale et de Sétif, dans les steppes de l'Oranie et de la province d'Alger( 2) ; mais des fouilles seules permettraient de dire quels sont ceux qui entourent des tombeaux, car ces cercles de pierres ont pu être construits pour d'autres usages(3). Parmi les cimetières indigènes de l'Algérie, le plus connu, à cause de sa proximité d'Alger, est celui du plateau de Baïnen ou des Beni Messous, situé entre Guvotville et Chéragas(4). Vers 1860, il y avait encore à cet endroit une centaine de dolmens. La plupart ont été détruits par les colons ; il en reste vingt tout au plus. Les cases rectangulaires, longues en moyenne de 2 mètres, larges d'un mètre, sont formées par quatre pierres brutes, plantées verticalement et mesurant environ 1m, 20-1m, 50 de haut. La dalle de couverture dépasse rarement 2m, 20 de longueur. On a constaté quelques vestiges des enceintes circulaires qui entouraient ces tombes. Certains dolmens offraient une particularité assez intéressante, qui, jusqu'à présent, ne s'est pas retrouvée dans d'autres nécropoles : la case y était divisée en deux compartiments par une dalle transversale. Chaque coffre funéraire renfermait des ossements ayant appartenu à plusieurs individus, quatre, cinq, sept même ; rien n'empêche de croire qu'ils aient été ensevelis simultanément. Les poteries, cruches, gobelets, écuelles, occupaient toujours l'un des angles ; elles sont en général fort grossières, faites à la main, flambées au feu ou séchées au soleil et toutes pareilles à celles que les Berbères fabriquent encore dans bien des régions de l'Algérie.

Ces tombes sont difficiles à dater. Il se peut qu'une partie au moins d'entre elles ne soient pas fort anciennes. On indique, parmi les trouvailles faites dans les sépultures de Baïnen, une lampe punique, exactement semblable à celles que le P. Delattre a recueillies dans la nécropole de Sainte-Monique à Carthage, et une fibule d'un type que l'on rencontre en Italie avec des céramiques à vernis noir, dites campaniennes(1).

Ces deux objets ont été importés en Maurétanie, peut-être par des commerçants carthaginois. Si on les a véritablement découverts sous des dolmens, ceux-ci ne sont sans doute pas antérieurs au III° siècle avant notre ère. Auprès de ces monuments à chambre dégagée, il existe des cromlechs, cercles de pierre bordant un dallage informe, qui recouvre une fosse peu profonde, tapissée de quatre dalles et fermée par une ou deux tables. Parfois les tables sont apparentes et dépassent le niveau du dallage de 0m, 20 à 0m, 30 : ce sont là des tombes d'un type intermédiaire entre le dolmen et le cromlech deux mille sur le Kharrouba.

Ceux du Bou Driesen sont relativement mal conservés. Il n'en est pas de même sur le djebel Kharrouba...
Les tombeaux de ce cimetière immense y sont pressés comme les maisons d'une ville. " Ils appartiennent à deux types. Ce sont soit des tours semblables à celles dont nous venons de parler (fig. 1), soit des tumulus, sur les pentes desquels huit à dix cercles de pierres forment des gradins ; la table, à peu près circulaire, qui ferme le coffre, apparaît au sommet. Les sépultures qu'on a fouillées ne contenaient qu'un seul corps replié et un vase déposé à côté de la tête.
Encore ce vase ne se rencontre-t-il pas toujours.

Nulle part, Masqueray n'a recueilli d'objets de parure, sinon un anneau " en cuivre ". D'aussi maigres trouvailles ne permettent pas de dater les monuments funéraires d'Ichoukkân.
Cette ville a pu être habitée pendant l'époque romaine, ou même pendant l'époque byzantine, par des Africains restés à peu près barbares. Le cimetière indigène le plus célèbre du département de Constantine est celui de Roknia, à une douzaine de kilomètres au nord d'Hammam Meskoutine(1).
Des fouilles y ont été faites à plusieurs reprises ; les seules qui aient été conduites avec quelque méthode sont celles de Bourguignat et de Faidherbe, exécutées en 1867 : ces deux savants ouvrirent alors une soixantaine de tombes. Le nombre des dolmens de Roknia est évalué à environ trois mille. Ils occupent, sur une longueur d'au moins une demi-lieue, la partie ouest et les pentes occidentales d'un plateau ondulé, qu'un ravin très profond borde de ce côté et qui domine une large vallée, très fertile(1). Ils sont disséminés sans ordre. La pierre provient du lieu même : c'est un tuf que les carriers pouvaient détacher sans difficulté. Les enceintes, larges de 3 à 12 mètres, sont circulaires, selon l'usage : j'en ai pourtant remarqué une carrée. Il n'y a aucun motif de croire qu'elles représentent des bordures de tumulus aujourd'hui disparus. Elles sont faites en général d'une ceinture de blocs bruts ; mais parfois, dans les pentes, la partie du cercle qui se trouve en contrebas, comporte plusieurs assises irrégulières. Le pavage intérieur enveloppe un, plus rarement deux ou trois dolmens, enfouis à mi-hauteur ; dans certaines enceintes, il yen a même jusqu'à cinq. Les cases, d'ordinaire petites (1 mètre à 1m, 30 de long, 0m, 60 à 0m, 80 de large), sont constituées par quatre ou six pierres, hautes d'environ 1 mètre. Beaucoup de ces blocs ont été sommairement équarris à la masse sur leur côté interne. Çà et là, de menues pierres bouchent les interstices. La table mesure 2 mètres en moyenne. On l'a souvent aplanie sur sa face inférieure.
Nous donnons (fig. 2) le plan de deux dolmens de Roknia (d'après Bourguignat) et (fig. 3) la vue d'un autre de ces monuments. Quelques dolmens, de dimensions plus grandes, sont d'une construction moisis rudimentaire (fig. 4).
Un ou deux de leurs côtés sont en partie ou en totalité creusés dans le roc ; le reste des parois est formé soit par des dalles assez bien équarries à l'intérieur, soit même par des pierres de taille, ajustées avec soin et semblables à celles qu'on rencontre dans les ruines romaines : elles portent les traces, très distinctes, des ciseaux en métal qui ont servi à les façonner.
Au dedans, la case est remplie jusqu'aux deux tiers environ par de la terre tassée et des cailloux. Par-dessous, se trouve le dépôt funèbre. Quelquefois, surtout dans les tombes vastes et bien bâties, on ne rencontre qu'un seul corps, couché sur le dos les jambes repliées et les bras croisés. Ailleurs, des ossements appartenant à divers se confondent dans l'étroite cellule, où ils ont été ensevelis simultanément. Les squelettes sont souvent incomplets ; parfois même, on n'a enfoui que les crânes. Les poteries sont, pour la plupart, aussi informes que celles du cimetière des Beni Messous. D'ordinaire, elles ont été déposées auprès des têtes, dans les coins des cases ; il n'y a guère plus d'un vase par individu. Faidherbe et Bourguignat ont recueilli aussi, dans leurs fouilles, plusieurs bracelets, du type dit porte-bonheur, faits d'un ruban de bronze ; des bagues et quelques débris de colliers, composés de petites spirales, de même métal ; enfin deux anneaux en argent doré. Les crânes des gens enserrés en ce lieu sont généralement dolichocéphales et appartiennent à un type ethnique très répandu sur les deux rives de la Méditerranée ; deux ou trois têtes, cependant, ont paru présenter certains caractères propres aux races nègres. Il n'y a pas de ruines importantes dans le voisinage ; on a constaté seulement, de l'autre côté du ravin, de vagues traces d'une enceinte est pierres sèches, couronnant un piton escarpé : peut-être était-ce un refuge.


La tribu qui ensevelissait ses morts à Roknia devait vivre sous des huttes, Il est évident que cette vaste nécropole a servi pendant des siècles. Bourguignat, savant doué d'une imagination quelque peu aventureuse, a prétendu prouver que les dolmens qu'il a ouverts remontent à l'année 2200 avant Jésus Christ. Il serait bien inutile de réfuter ici son argumentation fantaisiste, qui se fonde sur la forme des escargots accumulés à l'intérieur des cases.
Nous pensons qu'un certain nombre de tombeaux sont beaucoup plus récents. Un pot, recueilli par Faidherbe(1), est un objet fait au tour et importé : il ressemble eaux biberons que l'on trouve à Carthage dans des caveaux du ni et du IIIe et du IIe siècle avant notre ère. Nous avons signalé plus haut l'emploi de pierres taillées régulièrement avec des outils métalliques ; les sépultures dans lesquelles elles ont été employées pourraient bien n'être pas antérieures à l'époque romaine. D'autre part, il serait assez téméraire d'affirmer que les dolmens les plus grossiers sont les plus anciens : peut-être ont-ils ôté construits à la hâte pour les pauvres gens, tandis que les riches étaient ensevelis sous des monuments d'une architecture plus soignée(1). Nous insisterons moins sur d'autres cimetières indigènes qui se trouvent aussi dans la province de Constantine. Près de la station de chemin de fer appelée Bou Nouara, entre Constantine et Guelma, des croupes rocheuses, ramifications du djebel Mazela, portent plusieurs milliers de sépultures( 2). Elles ne diffèrent guère de celles de Roknia (voir planche I). Le pavement circulaire au milieu duquel est placée chaque tombe est d'ordinaire très renflé : il est fait de pierraille ou de moellons grossiers. Tantôt les cases le dominent, tantôt elles sont enfouies et la table seule reste apparente(3). Outre la bordure extérieure, formée de blocs simples ou d'assises, un ou deux autres cercles concentriques font souvent saillie au-dessus du pavement et ressemblent à des degrés. Il est tout à fait exceptionnel que les enceintes renferment plus d'une sépulture.

Les cases sont presque toutes petites : en moyenne, elles mesurent au dehors 1 mètre de long sur 0m, 50 de large. Les tables débordent les parois et atteignent 3 mètres, voire même 3m, 50 de longueur. Nous n'avons remarqué aucune pierre véritablement taillée, mais les roches qui ont fourni les matériaux se cassent naturellement en dalles assez régulières : aussi les dolmens de Bou Nouara paraissent-ils d'une construction moins barbare que la plupart de ceux de Roknia. Parmi les dolmens que nous avons vus, quelques-uns, de dimensions assez vastes, ont leurs parois longues constituées par deux assises de pierres sommairement équarries ; partout ailleurs, la case est formée de quatre blocs verticaux. La nécropole de Bou Nouara est, pour ainsi dire, inexplorée : Faidherbe s'est contenté d'y faire ouvrir cinq tombes, où il n'a trouvé que des ossements en désordre. Au djebel Si Tahar, près d'Aïn el Bey (à 15 kilomètres au sud de Constantine), M. Thomas a fait des fouilles dans un petit cimetière, assez mal conservé(1). Cependant nous croyons devoir le mentionner ici, car certaines tombes ont pu être approximativement datées par les objets qu'elles contenaient. Les sépultures sont des dolmens à case apparente. Les enceintes sont circulaires ou rectangulaires ; des dalles grossières ou des murs à assises forment les parois des cases ; les tables de couverture ont souvent disparu. Dans ces tombes, il y avait généralement plusieurs corps, repliés sur eux-mêmes. Chaque squelette était accompagné d'au moins une poterie, placée près du crâne. Parmi ces vases, les uns sont de fabrication indigène, comme ceux de Roknia ; les autres, faits au tour et enduits d'un vernis rouge brillant, proviennent d'ateliers italiens et datent des environs de notre ère. M. Thomas a aussi recueilli des perles en verre ou en silex poli, des débris d'oeufs d'autruche, des fers de lance, une bague en fer, trois bracelets, deux en fer et le troisième en bronze, des monnaies frappées par des rois numides du IIe et du Ier siècle avant Jésus-Christ.

Rien n'in dique des ensevelissements successifs, des usurpations de sépultures : les tombeaux paraissent bien avoir été faits exprès pour les morts auprès desquels on a déposé ces objets. La nécropole de Ras el Aïn Bou Merzoug compte environ un millier de dolmens, dont une soixantaine ont été fouillés par des archéologues(1). Elle est située à 35 kilomètres environ au sud de Constantine, sur des hauteurs dominant la rive droite de l'oued Bou Merzoug et auprès dune belle source. Les enceintes circulaires, dont certaines dépassent 12 mètres de diamètre, entourent fréquemment un ou deux cercles concentriques, en saillie sur le pavement renflé. On rencontre aussi un grand nombre d'enceintes carrées. Dans beaucoup de ces bordures, une ou plusieurs pierres sont plus grosses, plus élevées que les autres : c'étaient peut-être des signes permettant de distinguer les tombes. Souvent, des traînées de blocs verticaux, formant des lignes régulières, simples, doubles ou triples, enveloppent des groupes de tombeaux ou les relient entre eux. Quant aux cases, les unes sont dégagées, les autres enfouies sous le pavement jusqu'au niveau de la table. Elles ont parfois de grandes dimensions, car il est facile de tirer de la roche du pays des dalles de plusieurs mètres. D'ailleurs, les dolmens les plus vastes sont bâtis, au moins partiellement, en murs à assises ; quelques-unes de ces constructions affectent une forme à peu près circulaire. Dans la case, un lit de cailloux, épais de 0m, 50 en moyenne, recouvre un petit dallage(2), sous lequel on trouve un ou deux corps repliés. Outre ces squelettes entiers, certaines sépultures contiennent plusieurs crimes isolés. Des cendres, des débris de bois brûlé, des ossements de chevaux, de bêtes à cornes et d'oiseaux sont peutêtre des restes de repas funèbres, célébrés lors de l'ensevelissement. On a recueilli dans ces dolmens quelques fragments d'instruments en fer, des boucles et des bagues en bronze, des poteries indigènes, et aussi des vases rouges de fabrication italienne. Une lampe est d'un type en usage aux Ier et IIe siècles de notre ère.

A l'intérieur d'une tombe, où la couche de cailloux et le dallage sous-jacent étaient intacts, MM. Féraud et Christy ont découvert une monnaie de Faustine l'aînée, femme de l'empereur Antonin. Il est donc certain qu'on a encore enterré des morts à Ras et Aïn bou Merzoug vers le milieu du IIe siècle après Jésus-Christ. Les nécropoles de Bou Nouara et de Ras el Aïn sont, comme celle de Roknia, éloignées de toute ville antique. A Sigus, au contraire, le cimetière mégalithique(1) se trouve dans le voisinage d'une cité romaine assez importante. Il occupe une longue croupe qui se dresse en face de l'ancienne ville. Au pied et sur les dernières pentes de cette croupe, on voit les vestiges d'une autre nécropole, où les inscriptions latines abondent, et dont les tombes sont soit des fosses à inhumation creusées dans le roc, soit des caveaux à incinération, en pierres de taille. Immédiatement au-dessus, commencent les sépultures de type indigène (l'une d'entre elles est reproduite fig. 5). Les matériaux employés pour les construire ont été pris sur place. En certains endroits, on distingue des restes de carrières. Les ouvriers creusaient, avec des instruments en métal, une série de petites entailles, peu distantes les unes des autres, et ils y enfonçaient des coins en bois, qu'ils mouillaient de manière à faire éclater la pierre : les couches du rocher étant presque horizontales, ils obtenaient ainsi des dalles à peu près planes sur leurs deux faces. Dans les intervalles qui séparent les tombeaux, il y a très, fréquemment, comme à Ras el Aïn, de longues traînées de blocs. Beaucoup de ces lignes sont doubles, et l'espace de 1 mètre à 1m, 60, compris entres les deux rangées, présente l'aspect d'une véritable voie, pavée souvent d'éclats de pierres(1). manière à faire éclater la pierre : les couches du rocher étant presque horizontales, ils obtenaient ainsi des dalles à peu près planes sur leurs deux faces La plupart des sépultures de Sigus dépassent en grandeur celles de Roknia et de Bou Nouara ; certaines d'entre elles mesurent 3 mètres de long sur 1m, 50 de large, et même plus.

Aussi rencontre-t-on des tables énormes ; parfois, il y en a deux pour couvrir une seule case. La face supérieure de plusieurs de ces dalles est creusée de rigoles(2), certainement faites de main d'homme. On a supposé que des victimes étaient sacrifiées sur les tombes et que ces canaux servaient à l'écoulement du sang ; pour notre part, nous nous abstiendrons de toute hypothèse à ce sujet. Parmi les dolmens, nous avons remarqué çà et là quelques monuments qui paraissent être des cromlechs : au milieu d'un cercle, mesurant en moyenne 5 mètres, quelques pierres, disposées en rectangle ou en ovale, délimitent la tombe, qui est souterraine. Mais on peut se demander s'il n'existait pas primitivement une table, aujourd'hui disparue. MM. Thomas et Chabassière ont fait quelques fouilles dans cette nécropole. Les résultats ont été les mêmes qu'à Ras el Aïn. A l'intérieur des cases, même lit de cailloux, surmontant un petit dallage ou une couche de terre fortement tassée ; même mobilier funéraire, même attitude repliée des squelettes, accompagnés parfois de crânes isolés. On a trouvé aussi quelques corps couchés sur le dos. M. Thomas a recueilli, sur le thorax d'un mort étendu tout de son long, une petite coupe rouge, faite au tour, et, dedans, une monnaie de l'empereur Domitien. M. Chabassière a également découvert une monnaie romaine sous un des dolmens qu'il a explorés. Ainsi, le cimetière mégalithique de Sigus n'était certainement pas abandonné à la fin du Ier siècle de notre ère ; on y ensevelissait encore des indigènes qui vivaient auprès de la ville romaine de Sigus, mais qui n'avaient pas adopté les moeurs des conquérants. plafond d'une des chambres, on s'est inspiré de l'exemple des constructeurs de dolmens ; peut-être même s'est-on contenté d'emprunter une table à quelque sépulture voisine. La face supérieure présente des rigoles analogues à celles que nous avons signalées tout à l'heure.

Crédit :Stephan Gsell Page 32

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE