GHELMA ANCIENNE CALAMA
ÉTUDES ARCHÉOLOGIQUES (suite)
PAR EUGÈNE GRELLOIS.
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L'Algérie présente un si grand nombre de points encore inexplorés, chacun de ces points mériterait d'être étudié sous tant de faces diverses, que les travaux d'un seul homme sur une localité unique ne sauraient apporter qu'un faible contingent à celle masse de connaissances qu'un prochain avenir nous réserve.
Cependant, bien convaincu que la science complète de notre nouvelle France ne peut résulter que de la réunion d'un grand nombre de travaux partiels, il m'a semblé que moi aussi, médecin avant tout, antiquaire par circonstance, je pouvais, après avoir acquis du pays une connaissance médicale aussi complète que possible, hasarder quelques pas dans une autre voie, et préparer des matériaux à ceux qui, rapprochant un jour ces lambeaux épars, viendront élever le monument que la science réclame.

La ville de calama se composait de deux parties évidemment distinctes
1 Le castellum , ou citadelle
2 la ville proprement dite.
Ces deux paries étaient contigües et reliées entre elles par un mur d'enceinte qui servaient à la défense commune

Cependant une muraille épaisse séparait l'une de l'autre, de sorte que le castellum pouvait, non-seulement veiller à la sûreté de la ville, mais encore se défendre isolément, si celle-ci était au-pouvoir de l'ennemi.
Ce castellum, situé au sud, occupait la partie la plus élevée du plan légèrement incliné sur lequel s'étendait la ville.

L'enceinte de cette forteresse a su résister au temps et aux Arabes, de sorte que les Français, occupant Ghelma en 1836, ont pu la faire servir à leur défense, après douze siècles, environ) d'abandon et de solitude. Aujourd'hui encore, avec de légères restaurations, la plus grande partie de cette muraille constitue l'enceinte du camp.
Elle est formée par la superposition de pierres de taille de fortes dimensions, puisque beaucoup d'entr'elles atteignent et dépassent un mètre de longueur. Ces pierres forment les deux parements, interne et externe, de ]a muraille et laissent entr'elles un intervalle de 1m,50 d'épaisseur, rempli de moellons non cimentés. L'épaisseur totale de celte muraille est d'environ trois mètres.
On trouve, dans celte construction, le cachet de deux époques bien distinctes.

Première époque. - La première appartient aux beaux temps de la domination romaine; les pierres sont parfaitement unies et cimentées; au niveau du sol, elles reposent sur une sorte d'entablement orné de moulures d'une cer4line délicatesse. - Aucune des pierres qui entrent dans cette partie de la muraille, n'est garnie d'inscriptions.
Cette époque a laissé moins de traces que ]a suivante; on doit, cependant, y rapporter toutes les fondations et la partie des murs située vers l'angle supérieur ouest de la forteresse.
Deuxième époque. - La seconde époque a laissé des vestiges bien plus étendus, puisque la presque totalité de ]a muraille lui appartient. On la reconnait à l'assemblage moins intime des pierres, aux vides nombreux qu'elles laissent dans leurs intervalles, à l'absence de tout ciment, à la présence, enfin, d'inscriptions jetées çà et là, confusément, dans l'épaisseur du mur, souvent avec les caractères renversés. On y voit ]a preuve qu'une main intelligente n'avait point présidé à leur mise en place, et que cette enceinte avait été élevée dans un moment de trouble et de précipitation, en usant des matériaux répandus çà et là sur le sol.
Ce sont, en effet, les anciens remparts détruits par les Vandales et relevés à la hâte lors de la restauration byzantine, avec leurs propres pierres et celles d'autres constructions tombées aussi sous les coups des barbares.
Le nom de Solomon, qu'on lit sur une inscription 1 (pl. 7, No 6) placée dans la muraille, indique évidemment que cet ouvrage est postérieur à ce général, ou tout au moins contemporain des dernières années de son gouvernement.
Aux angles et de distance en distance, existaient des tours carrées, que nous avons retrouvées au nombre de douze. Chacune d'elles pouvait donner abri à vingt-cinq ou trente combattants.
Plusieurs portes donnaient issue à ]a citadelle sur la campagne. II en existe encore une vers l'angle inférieur .Est; elle forme une voûte à plein cintre, peu élevée et peu large.
Les dimensions et la forme de cette enceinte ont été conservées dans le plan des travaux définitifs, de sorte que le camp actuel ne diffère en rien, quant à r étendue, de la citadelle byzantine, et même, on doit le croire, de la citadelle romaine.
L'enceinte de la ville n'est plus indiquée que par quelques fragments d'une muraille rasée au niveau du sol. C'est à la partie supérieure, à l'Ouest, qu'on peut le mieux en suivre la trace; on la retrouve encore au Nord, où elle indique que la cité romaine s'étendait plus loin que ne doit 5' étendre la ville française. A l'Est, elle cesse d'être tracée; cependant les ruines d'anciennes constructions trouvées vers ce côté, démontrent que les limites devaient être â peu-prés celles de la ville actuelle, arrivée au point de développement qu'on veut lui donner.
Ces murs offraient la même épaisseur que ceux du camp; les pierres, 'en général des moellons, sont unies au J1loyen d'une forte maçonnerie, et marquent, de distance en distance" l'emplacement de tourelles circulaires, dont chacune pouvait contenir huit ou dix défenseurs.
Il me semble évident que cette enceinte appartient à l'époque romaine proprement dite, et que sous la domination du bas-empire la ville n'a point été fortifiée, ou tout au moins qu'elle n'a pas eu 'd'enceinte continue, car il n'existe plus aucune trace au-dessus du sol, comme on en voit pour l'enceinte du camp.
Calama possédait plusieurs théâtres; l'un d'eux, qui ·était, sans contredit, le plus vaste et le plus important, offre encore des restes-assez beaux pour attirer l'attention et mériter une description particulière.
Ce monument, le plus complet de ceux que nous ait légués l'ancienne Calama, est situé au Nord de la ville, dans une admirable position. Il est comme la plupart des théâtres romains) adossé à une colline, aux dépens de laquelle on a creusé l'emplacement des gradins.De leurs loges, les spectateurs jouissaient du plus délicieux point de vue. Deux collines, qui s'avancent vers la plaine, s'inclinent exprès pour découvrir les beautés de cette riche campagne et les riants contours de la Seybouse qui semble se rouler autour d'elle-même) pour être vue plus longtemps. Derrière le fleuve, les coteaux verts viennent successivement se fondre dans la teinte grise des montagnes lointaines, qui paraissent n'être que le dernier rideau de la scène.
C'est un grand sentiment de l'art qui avait dicté le choix d'une telle situation pour y asseoir un théâtre.

Le monument consiste en un amphithéâtre dont le diamètre mesure soixante-quatre mètres: La circonférence est garnie de huit rangées de gradins qui occupent un espace . de douze mètres, de sorte que le diamètre intérieur, qui détermine l'étendue du proscenium, est réduit à quarante mètres.
A la partie supérieure et moyenne existent encore les vestiges d'~ne loge qui était, sans doute, celle du gouverneur de la ville, la loge prétoriale.
Une triple rangée d'escaliers fort étroits, au centre et sur les côtés, conduit des gradins au proscenium, tandis qu'un vestibule arrivant de la partie supérieure et construit dans l'épaisseur même des gradins, du côté gauche (faisant face à la scène), pouvait y conduire directement de l'extérieur.
Un pavimentum en larges dalles, échancré en demi· lune vers le centre du diamètre; séparait le proscenium du scenium. Il ne reste plus que des vestiges de celui-ci; les acteurs y arrivaient par une entrée particulière- située au niveau même de la scène, tandis que les spectateurs entraient au théâtre par la partie supérieure. Cette disposition est facile à comprendre en se rappelant que le monument est situé sur le penchant d'une colline, dont le sommet est au niveau même de la ville.
Il existe encore des vouttes, des vestibules qui faisaient communiquer d'une partie du théâtre à l'autre. L'un d'eux constituait, sans doute, le vomitorium.

La façade du théâtre, dont il reste encore quelques parties du côté opposé à la ville, était ornée de colonnes dont on trouve les débris, et de statues, ainsi que l'indique une inscription rencontrée près de là, et que je n'ai plus retrouvée à Ghelma. (Voir Pl. i, No 7.)
L'emplacement de deux statues, une de chaque côté de la façade, est encore indiqué par deux niches creusées dans l'épaisseur de la muraille.
Quoique les pierres de taille n'aient pas été ménagées dans la construction, elles ont été cependant réservées d'une manière spéciale pour servir de parements. Ainsi, les gradins sont de moellons cimentés recouverts de dalles; les vestibules et la façade sont également construits en moellons, avec des pierres de taille espacées de distance en distance.
Les murs, tant intérieurs qu'extérieurs, ont une épaisseur moyenne de deux mètres.

Il devait exister sous ce théâtre des parties profondes, des substructions qui ont été comblées depuis, et qui n'ont point encore été découvertes. C'est du moins ce que semblent annoncer des marches d'escalier au-dessous du sol, et dont on ne connaît point la destination.
Le calcul indique que cet amphithéâtre pouvait contenir environ 2000 spectateurs, savoir: 1 284 sur les gradins, et 716 dans l'enceinte du proscenium.

En résumé, ce monument démontre une œuvre faite à loisir, et entourée de toutes les conditions de beauté et de solidité.

On ne saurait en douter, cet ouvrage appartient aux beaux temps de la domination romaine, car il porte encore ce cachet de grandeur que les conquérants du monde savaient imprimer à leurs immortels travaux.
Il a du subir quelques modifications sous la domination byzantine, mais ces modifications, dont on découvre quelques traces, indiquent l'absence du gout et la décadence de l'art; ainsi, une des portes du vestibule qui conduisait au proscenium a été fermée en partie, et l'on reconnait aisément que ce dernier travail n'est pas contemporain de l'âge florissant du théâtre.

CIRQUE. -A l'Ouest et non loin de la ville on voit encore les restes d'un cirque dont il n'y a guère de conservé que les dimensions (Pl. 3, No 4). Il a été creusé dans l'épaisseur même du rocher, sur un plan horizontal, de telle sorte que les loges ou gradins se trouvaient à-peu-près au niveau du sol extérieur, tandis que l'arène elle-même lui était inférieure; on ne sait point aujourd'hui quelle était sa profondeur au-dessous des gradins, car elle est couverte d'une couche, sans doute fort épaisse, de terre, et l'on n'y a fait encore aucun déblaiement.
La forme de ce cirque n'est point circulaire, mais elliptique; ses dimensions sont, dans un sens, 40 mètres, et 31 dans l'autre. .
Les deux tiers, environ, de la circonférence sont seulement conservés ou même indiqués. On y remarque, de distance en distance, des réduits taillés dans le roc, de 4 mètres, environ, de largeur sur 8 mètres de profondeur; il l'Est et à l'Ouest il existe deux de ces réduits beaucoup plus grands, dont la largeur, est de 5 mètres et la profondeur de 9; C'est là, sans doute, qu'étaient renfermés les animaux féroces destinés au spectacle.

Au - dessus de la partie la mieux conservée, et qui s'étend du Sud à l 'Ouest, on observe encore les vestiges de deux gradins en maçonnerie, et, ça et là, quelques pierres de taille.
L'entrée de l'arène était probablement du côté de la ville, mais il n'en reste plus de traces.

Ce cirque a 'dû être détruit par les Vandales et n'aura point été relevé depuis, car les matériaux même qui ont servi à sa construction ont, en grande partie, disparu.
N'ayant aucune notion sur le chiffre des gradins qui pouvaient l'entourer, il est impossible d'émettre une opinion vraisemblable sur le nombre des spectateurs qu'il devait contenir.

Enfin, sur la place même du marché, existe encore l'indication d'une construction dont la destination était analogue. Ce sont des restes de maçonnerie s'étendant Sur une ligne courbe, dont on ne saurait plus déterminer ni la nature ni le diamètre. Nous nous dispensons de toute conjecture à cet égard.
Nous émettons le vœu de voir l'administration s'occuper du premier de ces monuments. Le déblayer afin qu'aucune de ses parties ne reste cachée, faire des fouilles dans celles qui sont susceptibles d' être fouillées, sont des choses, archéologiquement parlant, de première nécessité.
Quant au second, nous aurions vu avec intérêt mesurer la profondeur et reconnaître la nature du sol de l'arène.

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