LE 1 JUIN 408 A CALAMA

          Le règne d'Arcadius venait de finir (1 mai 408). Abrités derrière la pourpre impériale, ses favoris, sa femme, avaient gouverné tour à tour, combattant les chrétiens orthodoxes, soutenant les Ariens, divisant l'église nouvelle, dont l'autorité devenait chaque jour plus grande. En Occident, le faible Honorius gouvernait mollement au milieu des intrigues. L'Afrique avait profondément ressenti l'influence des schismes et des hérésies, bien que toujours pénétrée des vieilles croyances païennes. Elle avait favorablement accueilli les idées manichéennes et, d'autre part, beaucoup de ses habitants s'étaient attachés aux intransigeantes revendications du donatisme. Il en résultait de nombreuses divisions, des troubles, un désordre constant. Donatus, le gouverneur, ne quittait point son palais de Carthage et le comte Bathanarius, général des armées, laissait les partis s'entre détruire, suivant en cela la politique impériale.

         Les passions populaires se manifestaient brutalement et les donatistes ne craignaient point d'incendier les fermes et les récoltes de ceux qui refusaient le second baptême.
A Calama, Possidius dirigeait les chrétiens orthodoxes tandis que Crispinus était évêque des donatistes, et la lutte entre les chrétiens était tellement vive qu'un prêtre donatiste n'avait pas craint de dresser une embuscade de gens armés afin de saisir Possidius et les siens dans une tournée qu'ils faisaient aux environs de la ville. Prévenu, Possidius et sa suite furent chercher un abri dans une ferme voisine appelée Les Tuileries (fundas Figuli nensis), mais leurs adversaires les poursuivirent, brisant les portes, tuant les bêtes de somme et s'emparant de l'évêque, réfugié à l'étage supérieur de l'habitation, ils l'accablèrent de coups et d'outrages. Ces violences réjouissaient les païens qui appartenaient en grand nombre à la classe aisée des vieilles familles, des riches, des oisifs.
Inquiets des idées nouvelles, conservateurs des traditions, ils gardaient au fond du cœur l'espoir de rétablir le vieux culte aboli, si conforme à leurs mœurs, si doux pour leurs plaisirs.
Malgré les ordres des empereurs, bien que les sacrifices eussent été défendus et les temples fermés, beaucoup, en secret, continuaient à vénérer les dieux d'autrefois. D'autres, bien que professant le christianisme, ne pouvaient s'empêcher de redouter les puissances ténébreuses; ils sacrifiaient à Saturne, ou suspendaient à leurs oreilles des anneaux d'or, des chaînettes précieuses qui devaient écarter les génies malfaisants. Le plus grand nombre ignorants, indifférents ou ambitieux, attendaient du temps, des circonstances ou du pouvoir, les indications qui pourraient diriger leur conduite. Divisés par les croyances, tous restaient profondément unis à l'empire, aucun ne concevait que le monde pût se passer des institutions politiques, ni de la civilisation romaine.
          Le principe religieux seul avait été discuté, combattu, vaincu, et même les fêtes populaires instituées par le paganisme avaient dû être maintenues par les empereurs chrétiens. Elles avaient des racines trop profondes pour être détruites. Elles répondaient trop aux goûts, aux passions des populations pour être délaissées et, par-dessus toutes, les jeux du théâtre attiraient constamment les habitants friands de spectacles licencieux, insoucieux des malédictions des évêques. Incertains du lendemain, et bien que profondément divisés par les idées, les Africains se montraient avides de réjouissances, et les nobles personnages qui administraient les cités, profitaient de cette disposition pour combattre le christianisme envahissant et s'attacher la faveur populaire en donnant des jeux et des fêtes. Possidius déplorait l'inconstance de ses fidèles; il voyait avec amertume les chrétiennes parées de riches vêtements, de broderies d'or, assister fardées et savamment coiffées aux fêtes abhorrées des vieilles divinités, aux spectacles peu décents des mimes et des danses, et souvent délaissant les pieux offices pour accompagner leurs maris et leurs frères sur le parcours des cortèges populaires.Partout, en Afrique, ces mœurs étaient répandues, et les diacres, les évêques impuissants se décourageaient devant leur pénible tâche.
Mais, dominant les faiblesses passagères, exhortant les faibles, rassurant les hésitants, soutenant l'orthodoxie par sa haute intelligence, son vaste savoir et son labeur opiniâtre, Augustin, le grand évêque d'Hippone, groupait lentement et une à une toutes les forces de l'église d'Afrique, lui donnant la discipline et la cohésion qui devaient assurer sa victoire.          Or, le 1er juin de l'année 408, Calama était en liesse. A cette date, on célébrait la fête des Fèves. C'était aussi la fête de Carna, la nymphe aimée par Janus, celle qui fortifiait le corps et l'intelligence, veillait à l'entrée des demeures, écartant de sa branche d'aubépine les stryges et les vampires assoiffés du sang des enfants. Autrefois, sur l'autel de la déesse, on immolait une truie, on offrait des fèves; mais le feu des sacrifices était éteint, le glaive sacré avait disparu, seule la fête avait subsisté.
Dans toutes les familles, ce jour-là, on mangeait du lard, des fèves, et cette antique coutume devait, l'année durant, préserver ceux qui l'observaient des maux d'entrailles.
         A cette occasion, les magistrats de la cité, curateurs et décurions, personnages riches et puissants, faisaient largesses, et donnaient des jeux au théâtre.
Le vieux monument s'enguirlandait de fleurs et de feuillages, des étoffes aux couleurs éclatantes égayaient ses murailles et des banderoles flottaient dans les airs, attachées au sommet des mâts soutenant le velarium.         La foule se pressait autour des entrées, dans les vomitoires, mal contenue par les gardes, joyeuse, bruyante, chacun gagnant sa place. Les commissaires s'agitaient frayant un passage aux citoyens influents, aux femmes richement vêtues, aux courtisanes provocantes qui les remerciaient d'un sourire ou d'une promesse. On s'interpelle, on se bouscule, on se hâte, car le vaste hémicycle ne pourra contenir toute la population qui veut jouir du spectacle.
        Les portiques supérieurs sont depuis longtemps garnis par une foule tapageuse réclamant à grands cris le commencement des jeux.
Sur les gradins, des étoffes, des tapis, des coussins adoucissent le contact trop rude du siège de pierre et rehaussent de leurs couleurs les toges blanches des spectateurs et les toilettes brodées de leurs femmes Au centre, l'orchestre est garni de sièges sur lesquels se placent les magistrats, les nobles citoyens ainsi que leurs familles. Ils vont, viennent, causant entre eux ou pénétrant dans les salles voisines de la scène pour examiner les apprêts du spectacle et converser avec les histrions.          Enfin, le curateur paraît, à la tribune décorée de précieuses étoffes d'or.
Le silence se fait. On brûle des parfums sur des trépieds de bronze placés devant la scène; c'est un dernier vestige des sacrifices défendus, et le rideau s'abaisse, disparaît, découvrant une riche muraille aux colonnes de marbre qui semble la façade d'un somptueux palais. Les artistes défilent; ils entrent par la porte de gauche, aux sons de l'orchestre, traversent la scène en marchant en cadence; sortent par la porte de droite. Ils reviennent ensuite par la porte centrale pour prendre définitivement la place qui leur est attribuée. En tête, les ludions, jeunes éphèbes au visage glabre, parés de tuniques brillantes et portant l'épée, le casque et le bouclier. Puis, ce sont les musiciens, flûtes et harpes, sistres et cymbales, accompagnés par le chœur des chanteurs. Les voix claires des femmes se mêlent harmonieusement aux voix graves des hommes, célébrant la gloire de l'empire et la grandeur de Rome. Vient ensuite, richement vêtu, le chef de la troupe, mime renommé dans Carthage. il est suivi de ses artistes, hommes et femmes réputés et, derrière eux, s'avancent les acrobates, les gymnastes, les sauteurs de corde, danseurs et danseuses et de nombreux figurants. Quand tout ce monde est placé, le directeur s'approche du bord de la scène, réclame le silence et. glorifie l'illustre et généreux personnage qui préside au spectacle, il vante en termes pompeux la noblesse de l'assemblée, sa magnificence et développe le programme de la cérémonie.         Après ce prologue, le défilé reprend, la troupe disparaît et la représentation commence.
Les athlètes, les baladins se font applaudir dans leurs exercices de force ou d'adresse, et, quand tous ont montré leurs talents, la troupe entre en scène pour jouer une farce burlesque d'amants et de maris bernés. Les phrases équivoques, les gestes osés soulignent les allusions. Un des personnages reçoit de retentissants soufflets qui provoquent des explosions de rire, et l'enthousiasme des spectateurs grandit avec l'audace des propos, avec le naturalisme des situations. Des viandes grillées, des fèves, des fruits, des gâteaux circulent dans la salle, distribués par les soins du curateur. accompagnés d'amphores contenant des vins d'aromates, excitants et parfumés, pendant que le soleil monte vers le zénith pénétrant le velarium de ses rayons brûlants, dont les clartés se tamisent dans la blancheur et la pourpre des étoffes. De la foule se dégage une joie brutale, des odeurs troublantes, des désirs imprécis. Les yeux s'allument, les propos libertins se croisent avec les interpellations provocantes, les rires des courtisanes retentissent, cristallins, les fleurs de leurs couronnes voltigent vers les danseuses qui, sur la scène, ont remplacé les acteurs. Acclamées de toutes parts, celles-ci évoluent, se groupant, s'éloignant, rythmant et cadençant leurs mouvements lascifs, puis, tout à coup, rejetant leurs voiles, elles s'arrêtent brusquement donnant à la salle entière le spectacle de leur beauté, groupées dans une finale apothéose.        Le spectacle est fini, le rideau se relève et la populace applaudissant, trépignant, se rue vers les sorties, vers la scène, réclamant à grands cris la formation du cortège.
Il faut une procession comme aux fêtes passées. En un instant elle s'organise, les danseuses sont placées sur des chars, tous les acclament et les musiciens, les chanteurs entonnent les anciens hymnes qu'on chantait autrefois à Carna la déesse.       Les passions sont surexcitées, la sensualité a réveillé tous les souvenirs païens et la foule est mûre pour le désordre. Prudemment, les magistrats s'écartent, ne voulant s'opposera ni se prêter ouvertement au mouvement, et quelques chrétiens s'éloignent, baissant la tête, se rappelant tardivement les exhortations et les défenses du vénérable Possidius.
Cependant la procession poursuivait sa route au milieu des cris et des chants, gagnant la ville haute où se trouvait le temple des chrétiens. Possidius était absent et les fidèles assistant à l'office s'étaient enfuis dès l'approche du tumulte. Il ne restait que quelques clercs, attendant, anxieux, le choc inévitable. A leur vue, les cris redoublent, les injures, les insultes grondent parmi les clameurs. Ils sont bousculés, violentés et s'enfuient effrayés. La foule se précipite hurlante sur l'église qu'elle assaille de pierres. Les fenêtres, les portes sont brisées, la basilique est pillés, saccagés, et 1s flot populaire, las de violence, se retire et continue sa route allant plus loin terminer son orgie qui ne prendra fin que bien avant dans la nuit, quand tousseront épuisés par les fatigues et les excès. ...........
Rempli d'alarme, Possidius est hésitant, il soupçonne la complaisance tacite des magistrats, il connaît les défaillances de son troupeau. Les lois sont violées, mais l'empereur est loin, son autorité peu certaine. L'évêque laisse passer quelques jours avant de réunir les chrétiens, afin d'affermir leur courage et de calmer l'effervescence suscitée par les troubles. Puis il s'adresse au curateur. aux dédirions; il leur rappelle les édits méconnus, les peines encourues et réclame le châtiment des coupables. Les magistrats n'osent braver les lois de l'empire; ils promettent prompte et bonne justice. Mais, le lendemain, un nouveau mouvement populaire est dirigé sur l'église qui tentait de réparer ses désastres. Une fois encore le pillage et les violences ruinent le temple chrétien. De nouveau Possidius se rend au prétoire; il est entouré de ses fidèles et réclame avec énergie que les événements accomplis soient relatés sur les registres publics, se réservant d'en référer au proconsul. Le curateur se dérobe, craignant les conséquence de ses actes; encouragé par les clameurs des païens, il refuse l'insertion. Les deux partis sont surexcités ; sortant tumultueusement du tribunal, ils en viennent aux mains ; mais un orage éclate au ciel, une pluie torrentielle inonde les combattants' qui s'enfuient de toutes parts pendant qu'une . averse de grêle hache les ! récoltes environnantes^ sous les éclats fulgurants du tonnerre, lapide la ville sacrilège, disaient les chrétiens ; c'est Jupiter qui se venge de notre abandon, répondent les païens. Et la pluie cesse à peine qu'ils se réunissent à nouveau. Ils courent vers l'église, démolissent les murailles, incendient les toitures, portant la destruction et la flamme jusque dans les habitations ecclésiastiques qui entourent la maison de Dieu. Un clerc est tué, les autres, épouvantés, se cachent ou s'enfuient et Possidius n'échappe à la mort que grâce au dévouement de quelques amis qui le dissimulèrent dans une retraite ignorée.
La nuit, rougie par les lueurs incendiaires, mit fin à ces violences et, cette fois, les magistrats songèrent sérieusement à désavouer des faits dont la gravité devenait dangereuse pour leurs richesses et leur existence. L'évêque d'Hippone, Augustin, prévenu, était accouru précipitamment pour réconforter Possidius. Les païens redoutaient son autorité, son influence et, pour s'excuser, ils envoyèrent auprès de lui l'un d'entre eux, Nectarius, vieillard respecté et très honoré. Il implora l'indulgence du grand évêque, expliquant de son mieux ces tristes événements, justifiant, comme il pouvait les magistrats coupables. Augustin l'accueillit, promettant l'indulgence pour ceux qui avaient agi sans discernement, mais se réservant de demander un châtiment pour les instigateurs de ce criminel tumulte. Il fit même partir Possidius pour Ravenne dans le but de demander l'appui de l'empereur Honorius contre ces idolâtres. Mais sa clairvoyance appréciait trop justement les hommes et les idées pour compter sur le concours des châtiments éloignés. Il espérait davantage du temps et de la persuasion, et il semble que cette mutinerie des Calamenses fut oubliée peu à peu, effacée par les grands événements qui transformaient alors la face de l'empire. Les Visigoths d'Alaric venaient de pénétrer en Italie et deux années après ils s'emparaient de Rome.
L'histoire nous a conservé les lettres échangées entre Nectarius et Saint Augustin. Ce sont elles qui nous ont permis de rappeler cette page de la vie des Calamenses au cinquième siècle.

Collectif GUELMA FRANCE 2006