L'AFRIQUE CHRETIENNE

TERRE DES DOCTEURS ET DES SAINTS

L'EGLISE n'a pas moins que Rome contribué, à la grandeur historique de l'Afrique. Nous ne tracerons pas ici toute l'histoire chrétienne de ces provinces, notre culte ardent du souvenir ira de préférence aux Saints et aux Docteurs.

Le christianisme, apporté en Afrique, dès le premier siècle, par les Apôtres ou leurs disciples, gagna de proche en proche, par les synagogues, et grâce aux tendances monothéistes des religions locales.

Carthage, dès la fin du II siècle, est le centre du christianisme africain.

Tertullien, dans un texte célèbre, dit alors aux païens ": Sans prendre les armes, sans nous révolter,nous pourrions vous combattre, simplement en nous séparant de vous ; car, si cette multitude d'hommes vous eût quittés, pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement et vous eût assez punis " vous auriez été effrayés du silence de votre solitude, du silence, de l étonnement du monde, qui aurait paru comme mort ; vous auriez cherché à qui commander ; il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens. A présent, la multitude des chrétiens fait que vos ennemis paraissent le petit nombre.

Nous ne sommes que d'hier et nous remplissons tout, vos villes, vos îles. Vos châteaux, vos bourgades, vos conseils, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le forum . Qu'on fasse la part de l'avocat, pareil témoignage n'en est pas moins significatif.

Carthage va posséder peu à peu une organisation ecclésiastique étendue et complète. Son évêque devient, le primat d'Afrique , s'il reste dans la subordination essentielle vis-à-vis de Rome, il garde une attitude assez indépendante. Bientôt,le latin remplace le grec comme langue officielle ; Tertullien est le créateur du latin d'Eglise. Mais le Christianisme devait rencontrer l'opposition du pouvoir ; par son intransigeance absolue vis-à-vis des cultes païens, il relâchait le lien religieux qui réunissait, dans la famille et la cité, les membres de la société antique.

Le patriotisme municipal, base nécessaire de l'organisation romaine, sera bientôt compromis, nous le verrons, par les transformations de la vie économique et sociale, la religion chrétienne ne fera rien pour enrayer le mal ; au contraire, l'exil ne sera plus, pour les chrétiens, une excommunication , le monde entier est leur demeure, étrangers qu ils sont dans leur propre cité.

En pensant à ces institutions qui reposent toutes sur une certaine tolérance religieuse et l'esprit municipal, et qui sont compromises par la nouvelle religion, on comprend mieux, la profondeur de scandale et parfois la sincérité de la haine qui rejaillissaient sur le christianisme africain. Les persécutions donnèrent alors à l' Eglise de nombreux martyrs qui comptent parmi les plus intrépides, les plus endurants et les plus joyeux.

Sainte Marcienne à Césarée, sainte Perpétue et sainte Félicité à Carthage. Il n'est guère de pages, dans aucune littérature, plus radieuses et plus émouvantes que la Passion de sainte Perpétue : cette jeune femme de vingt-deux ans, simple et sublime, nous y a laisse le récit de ses derniers jours et de ceux de ses compagnons.

Ces Saints d'Afrique, ces fils de la terre aujourd'hui oublieuse de ses martyrs, ils forment une légion si compacte, que leurs noms, mis l'un après l'autre, ont donné des litanies pour les sept jours de la semaine, depuis saint Cyprien, qui ouvre ce défilé triomphal, jusqu'à sainte Pomponia, qui le termine, en passant par les noms aux consonances libyques ou carthaginoises d'obscures esclaves, de pauvres artisans, de pauvres travailleurs des champs : les Nabor, les Namphanio, les Qyartillosa, les Macaria...

Ces misérables glorieux, ils ressuscitent, ils sont là, autour de nous, avec les mêmes costumes, les mêmes visages qu autrefois, ils poussent leurs ânes aux flancs des collines pierreuses, ils piochent le sol maigre avec leurs hoyaux primitifs, ou curieusement ils se penchent avec nous au bord de ces cuves baptismales, dont les inscriptions n'ont plus de sens pour eux, mais dont ils savent confusément que c'est l'œuvre de leurs pères. "est-ce que tout est fini entre nous ? Est-ce que ces âmes-là sont si loin des nôtres ?...

Voici maintenant les catacombes africaines au silence si troublant et si riches d'enseignements. Monseigneur Leynaud, qui a découvert les tombeaux des fils de l'antique Hadrumète (Sousse) dont il s'est fait l'historien, nous a laisse un livre savant et ému, de l'émotion du Bon Pasteur qui a consacré toute sa vie à la gloire et à la complète résurrection de la vieille et chère Eglise d'Afrique .

"Les catacombes d'Hadrumète, dit M. Louis Bertrand, sont une chose réellement unique ; elles ont gardé leur physionomie antique et africaine. La foi chrétienne s'y manifeste dans son austérité entière, avec son dédain pour l'artifice et la beauté extérieure. C est, dans sa rudesse un peu campagnarde, le grenier mystique, où, derrière les pierres plates et les tuiles des loculi, comme dans les silos du Numide, sont entassées les bonnes semences de la Résurrection". A Tipasa, parmi les cimetières, les églises et les chapelles à l'abandon, on se retrouve avec attendrissement le frère de ces Dormants dans la paix du Christ.

Les ruines chrétiennes d'Afrique ne sont pas moins importantes que les ruines païennes ; elles sont souvent mieux conservées, et nul pays ne peut rivaliser sur ce point avec l'Algérie et la Tunisie. Tipasa, Tigzirt, Timgad, Tébessa et Carthage, parmi tant d'autres. Mais qu a-t-on fait pour elles, pour empêcher le temps, les passants et parfois l'administration de poursuivre l'oeuvre de dégradation ? Le temple romain de Tébessa, depuis la conquête, eut une étrange histoire ? tour à tour fabrique de savon, bureau du génie, prétoire pour juge musulman, cantine, cercle militaire, prison, église. Il appartient enfin aux Beaux-Arts. Que fait-on pour secouer l'indifférence de nos catholiques français, pour attirer ici la piété des croyants du monde entier en pèlerinage? Pourquoi ne plus venir prier entre ces colonnes et sur ces mosaïques, auprès des baptistères et des chapelles des martyrs ou mémoires des .Saints ? Ne pourrait-on pas y chanter de nouveau les hymnes et les cantiques qui faisaient pleurer Augustin ? Celui-ci avait rapporté d'Italie les chants qu'Amhroise venait d'apprendre à son peuple de Milan, "La jeunesse des hymnes" on ne peut y songer sans émotion.

On envie Augustin de les avoir entendues dans leur fraîcheur virginale. Ces beaux chants, qui allaient monter pour tant de siècles et qui planent toujours aux voûtes des cathédrales, prenaient leur vol pour la première fois. On se refuse à penser qu'un jour ils replieront leurs ailes et qu'ils se tairont "

Et pourtant ces ailes, ici, furent brisées. Avec les invasions successives, le tumulte des barbares et le silence de l'Islam ont remplacé l'allégresse des claires basiliques africaines.

L Afrique est aussi le pays des grands Docteurs. Son Eglise, remarque Dom Leclercq, sera faite à l'image de l'Africain, et cette image se résume en trois faces, ou, si l'on veut, en trois hommes, peut-être trois génies : Tertullien, Cyprien, Augustin.

Trois noms éclatants, trois souvenirs exclusifs, qui condensent toutes les vertus et toutes les erreurs de la race, tout le secret du progrès, de l'apogée et de la décadence de l'œuvre.

Mais, pour comprendre l'Africain, " il faut regarder la nature ". M. Paul Monceaux dans un livre pénétrant, "les africains", a bien analysé cette action du sol sur la race.

" De Tripoli au fond du Maroc, le long d'une côte de cinq cents lieues, entre les flots bleus de la Méditerranée et les flots rouges de la mer des sables, s'étend cette région originale, d'un gris ardent, qui ne ressemble à aucune autre.

Elle est toute en contrastes déconcertants. Tout y est violent et heurté. Ici, la côte sombre, bordée de courants perfides, ordinairement fouettée par une mer démontée là, le roc nu, fauve, mangé par les vagues, ou bien de hardies montagnes au profil noir, vêtues de bois d'oliviers, coupées de gorges profondes, d'où tombent de maigres torrents à moitié cachés par les lauriers roses.

On double un cap, et soudain l'on voit se dérouler un large terrain plat, morne et sec, comme le steppe désolé où se traîne le Cbélif, ou c'est une vaste plaine lumineuse, sans ondulations, d'une merveilleuse fécondité, comme la plaine du Sig ou la Mitidja d'Alger, comme les belles vallées de la Seybouse ou de la Medjerda.

Plus loin vers le sud, derrière d'âpres montagnes, ce sont de hautes plaines isolées, très riches encore malgré leur altitude, comme autour de Bel-Abbès, de ,Sétif et de Tébessa. Plus loin encore, la steppe, les lacs salés, et le désert morne, violet ou jaune, rayé de dunes ou fleuri d'oasis.

Et partout, sur la montagne, comme sur la plaine, à la côte comme au désert, un soleil de feu, un immense rayonnement de lumière, un air vif et sec, des lignes tourmentées, un éblouissement de couleurs. Sous ce climat, la passion s'allume vite, amour, haine ou colère. Les sens s'aiguisent dans une orgie de parfums, de rayons et de sons. Au pied de l'Atlas, le soleil exalte l'activité ou l'imagination de l'homme, sans l'épuiser ni l'écraser, le colon s'y trouve aussi bien pour travailler que le nomade pour rêver ; le Bédouin, d'ordinaire accroupi et somnolent, déploie une activité prodigieuse quand vient l'heure d'agir. De tout temps, l'homme d'Afrique s'est jeté alternativement, avec une égale fureur, dans le rêve et dans l'action. Ce qu il a été, ce qu il est encore dans la vie réelle, il a été en littérature, où il a su créer à son image un style plus chaud, plus concret et plus vivant ; il y a donné à l'imagination et à la passion plus qu'à la raison, à la fantaisie et à l'audace plus qu'à la logique ou à la tradition. Par ses ascendants, le citoyen de Carthage ou d'Hippone tient à la fois du rhéteur gréco-romain, du prophète oriental et de l'artisan kabyle, tout cela s'est fondu dans l'emportement de la nature et la violence du climat, et il en est sorti cet être original et complexe ; "l'Africain " Tertullien, Cyprien, Augustin, c'est toute l'Eglise d'Afrique, essayons de comprendre par eux sa grandeur.

Tertullien, âpre et foudroyant polémiste, ironiste mordant, se laisse emporter par sa logique passionnée. Intransigeant et désintéressé, il se jette dans la lutte et passe à l'offensive. En s'élevant contre la haine inique qui s'attache au nom chrétien, en réclamant le droit commun pour la religion chrétienne, en exaltant la bravoure du martyr chrétien, il avança la fin du paganisme et le triomphe officiel du Christianisme.

Champion de l'Eglise telle qu'il la rêvait, ce tribun redoutable finira dans la révolte montaniste. Ce fut pour l'Eglise une tristesse, et un malheur pour son apologiste. " Malgré tout ce qu'il y eut chez lui d'instinctivement étroit et de volontairement borné, il reste très grand et à la taille des plus grands.

Pour bien comprendre Tertullien, il faut le voir dans cette Afrique dont il incarnait le génie et les défauts. Toujours bataillant, hardi, rusé, féroce, voulant vaincre et briller, comptant les ennemis pour rien et les amis pour peu de chose, il ressemble assez à ses compatriotes pour qu'on le leur compare " Saint Cyprien nous apparaît peut-être plus Romain qu'Africain, esprit catholique, pour qui l'union est la première vertu.

Mais il a, comme Tertullien et Augustin, traversé une jeunesse orageuse. Sous la bonté sereine, le calme stoïque que rien n'abat ni ne déconcerte, cet évêque pondéré renouvelle chaque jour son enthousiasme à la lecture de Tertullien. " Donne-moi le maître ", dit~il à son secrétaire. C'est la prudence qui calcule et prévoit, c'est aussi la force intrépide qui exhorte les martyrs.

Enfin, au jour où, sans danger, il peut laisser ses fidèles, il rend grâce d'être condamné à mourir par le glaive. " Ce fut une minute d'inexprimable angoisse.

Cécilius ne quittait pas des yeux la victime ainsi offerte aux regards de tout un peuple. Le martyr était ailleurs. Une flamme extraordinaire, pareille à la palpitation d un grand foyer qui s'allume, éclaira sa paie figure. Cécilius ne cherchait plus son ami. En cette minute, sur le visage transfiguré de Cyprien, il avait vu, avec les yeux de sa chair, " la splendeur du Christ " " Ce qui restait du grand évêque quand il disparut, c'était l'Eglise d'Afrique, sortie de deux persécutions, de deux hérésies et d'innombrables misères, plus forte, plus sage et plus sainte ". Mais voici le plus grand, homme d'action, docteur et saint, l'une des vies les plus passionnantes de l'histoire. " Nous pouvons Être fiers de lui et l'adopter comme une de nos gloires, nous qui, depuis près d'un siècle, continuons dans sa patrie, un combat semblable à celui qu'il y a soutenu pour l'unité romaine, nous qui considérons l'Afrique comme un prolongement de la patrie française.

Plus qu'aucun écrivain, il a exprimé le tempérament et le génie de son pays. Cette Afrique bariolée, avec son mélange éternel de races réfractaires les unes aux autres, son particularisme jaloux, les contrariétés de ses aspects et de son climat, la violence de ses sensations et de ses passions, la gravité de son caractère et la mobilité de son humeur, son esprit positif et frivole, sa matérialité et son mysticisme, son austérité et sa luxure, sa résignation à la servitude et ses instincts d'indépendance, son appétit de l'empire, tout cela se reflète en traits saisissants dans l'œuvre d'Augustin.

" Non seulement il a exprimé si patrie, mais dans la mesure où il l'a pu, il a réalisé son vieux rêve de domination. Cette suprématie que Cartbage avait disputée si longuement et si chèrement à Rome, elle a fini par l'obtenir, grâce à Augustin, dans l'ordre spirituel. Tant qu'il a vécu, l'Eglise d'Afrique a été la maîtresse des Eglises d'Occident "

Cet homme de son temps et de son pays ne fut pas moins universel. N'est-il pas de ceux qui ont été les plus admirés et les plus aimés? L'esprit chrétien et latin d'Occident s'est formé à l'école de ce maître. Il nous a appris à mieux aimer pour mieux connaître, il nous a révélé le vide de toute vaine abondance qui n'est pas Dieu, et orienté notre recherche, au plus profond de nos désirs, vers Dieu, patrie de l'âme, que toute créature capable d'aimer, aime en le sachant ou sans le savoir.

Ce n'est plus l'âme antique " rude et vaine ". Augustin est le premier des modernes. il fut, dans sa passion pour la vérité vivante et béatifiante, le plus grand semeur d'idées, s'il est encore pour beaucoup d'esprits l'autorité qui subjugue et attire, lui, qui a connu toutes les ardeurs et toutes les détresses, il demeure, par sa tendresse d'âme, par sa sensibilité frémissante et sérieuse, le maître de nos cœurs.

Saint Augustin est très près de nous. Et quand bien même l'enfant de Thagaste, le fils de Monique n'aurait pas mêlé si profondément sa vie à la nôtre, quand il serait, pour nous, un étranger né en pays lointain, il n'en resterait pas moins une des âmes les plus aimantes et les plus lumineuses qui aient lui parmi nos ténèbres et qui aient réchauffé nos tristesses, une des créatures les plus humaines et les plus divines qui soient passées par nos chemins.

Voilà donc le christianisme africain, ses "Docteurs et ses Saints". Dès le temps de saint Cyprien, il est mieux organisé que dans aucune autre partie de l'Empire.

Au V eme siècle, du temps de saint Augustin, il compte près de 700 évêchés et plus de 800 évêques. Un siècle plus tard, l'Afrique ne compte plus que 30O évêchés, et quarante seulement au commencement du VIII siècle.

Haines politiques, haines religieuses viendront à bout de désoler, de stériliser les éléments remplis d'une vitalité débordante, de les opposer entre eux jusqu'à extinction et finale disparition ".

C'est l'histoire lamentable après l'histoire glorieuse. Mais les luttes entre fidèles et hérétiques, les persécutions et les violences des envahisseurs ne suffisent pas à expliquer la disparition d'une religion en apparence si prospère. C'est que les chrétiens indigènes, en dehors des chrétientés latino-africaines dissoutes, ne furent jamais très nombreux.

Avec l'écroulement fatal de l'Empire et l'invasion Vandale, l'élite du pays a abandonné l'Afrique, gens riches et clergé orthodoxe ont émigré, emportant bibliothèques et reliques, culture et religion.

Il ne reste, au milieu des principes d'anarchie qui vont tout arracher, que des fidèles peu formés et inconstants par nature i victimes trop faciles, ils ne sauveront que des vestiges de l'héritage latin et chrétien.

Les dernières lignes des livres si vivants de Dom Leclercq résument les impressions que doit garder de l'Afrique latine et chrétienne tout pèlerin attentif " Le silence va mieux aux grands deuils, ou du moins une parole un peu voilée et toute pleine d'indulgence. Il faut abaisser la voix, si on veut être sévère à l'Afrique et parler bas, comme on parle dans la maison d'un mort. Pour ce qu'elle a fait et pour ce qu'elle a voulu faire, pour ce qu'elle a donné à l'humanité et à l'Eglise d'honneur et de force et de vertu, pour les hommes qu'elle a produits, les idées qu'elle a défendues., les vertus qu'elle a pratiquées, pour l'héroïsme de ses luttes et la tristesse de sa fin, il faut être plus qu'indulgent à l'Afrique, il faut lui être clément et reconnaissant, comme on est clément à une belle vie et reconnaissant à un grand exemple "

Pierre Chayet

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE