Yvette Borg-Gilles Martinez

Juillet 1951, à midi, sur le cours Sadi Carnot à Guelma

FAIRE LE COURS,

              Expression qui signifie déambuler nonchalamment, se promener avec des copains ou des amis, le soir après le travail et la grande chaleur du jour, sur la principale artère d'un du centre-ville. Cette habitude provenait de coutumes espagnoles, le" paseo " (promenade) sur les " ramblas " (cours piétonnier), des jeunes gens après la journée de travail ou d'école. Ils se retrouvaient ainsi entre camarades de quartier, voisins ou amis, par petits groupes de trois ou quatre en ligne, et ils arpentaient un cours ou une avenue du haut jusqu'au bas pendant au moins deux bonnes heures dans la semaine, et une heure environ après la messe le dimanche matin en se racontant les potins du jour, le dernier film de la semaine vu chez Arella Frères, ou en dissertant des contraintes de travail, des études, des derniers sangliers tués avec une seule cartouche et qui pesaient un peu plus lourds à chaque montée ou descente, du barbeau péché dans la Seybouse qui mesurait plus d'un mètre et pesait le triple à chaque narration. Cette coutume se retrouve encore de nos jours dans les villes d'Espagne ou d'Italie.
              Pour le Pato (le métropolitain) il était très curieux de découvrir, dès la tombée du soir, ces foules de jeunes -et de moins jeunes -envahissant la principale artère de Guelma : la rue Sadi Carnot et défilant, comme pour une manifestation syndicale sans banderoles, par rangs entiers parlant fort et gesticulant pour appuyer les dires. Chacun de ces rangs se composait de deux ou trois groupes d'adolescents, quelquefois d'adultes, réunis par affinités. Il y avait le sens montant et le sens descendant, de chez Boutin à chez Walter ainsi que le demi-tour obligatoire avec changement de sens, à chacune des extrémités du" boulevard " qui se descendait sur la droite.
              Les filles allaient entre elles, se tenant par le bras, du moins pour celles qui ne 'fréquentaient' pas. Les garçons bien gominés discutaient avec beaucoup de gestes pour attirer l'attention. Des couples aussi se promenaient en se tenant par la main ou par le bras c'était ceux qui étaient presque fiancés et avaient l'autorisation des parents (sous l'œil bienveillant et attentif du grand frère). Au hasard des croisements, ce petit monde se prodiguait clins d'œil et petits saluts de la main. C'était aussi l'occasion de sourire à une fille, avec l'espoir de la charrier et d'entamer un béguin. Mais cela pouvait entraîner une belle castagne car le Guelmois a toujours été possessif et" méditerranéen" en matière de femmes et un regard mal interprété pouvait tout déclencher. Cela faisait partie du jeu.
              L'enfer, c'était pour les calèches, car quand il y avait trop de monde les jours de fêtes ou de courses de chevaux la foule débordait sur la route. Le cocher devait diriger son attelage en s'aidant de son klaxon à dépression (à poire), en faisant claquer son fouet et en criant haut et fort " En ten ci…eux ". Il n'y a jamais eu d'accident à déplorer. En été par forte canicule l'arroseuse municipale 'rafraîchissait', les rues et une nuée de gosses coupait les jets d'eau qui sitôt au sol brûlant se transformaient en vapeur, souvenez-vous de cette chaude odeur d'été, elle fait partie des senteurs d'Algérie.
              Le cours de Guelma ! rue Sadi Carnot, nous l'appelions le cours Bonnet à cause de la pâtisserie du même nom. En 1989 les Guelmis disaient toujours la pâtisserie Bonnet. La place saint Augustin servait aussi de promenade mais c'était surtout pour les notables, notaires, avocats etc . Eux aussi tournaient en rond autour du kiosque et pour s'amuser des bandes de gosses à chaque fois qu'ils les croisaient, les saluaient bien bas attendant un retour au salut que ces grandes personnes bien élevées ne manquaient pas de rendre en soulevant immanquablement leur couvre chef et cela pouvait durer pendant des heures.
C'était un bonheur simple et peut-on l'oublier !!!!!!.
TUBIANA. A

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