QUELQUES OBSERVATIONS AU SUJET DU DATTIER

Dattier. - Le cadre de ce travail ne me permettra pas de m'étendre autant qu'il serait nécessaire sur la culture de cet arbre, qui tient la première place dans les conditions d'existence et de prospérité des oasis ; j'espère pouvoir en donner bientôt une monographie complète et je me contenterai aujourd'hui de quelques indications générales, sans parler des caractères botaniques de l'arbre ni des phénomènes physiologiques qui lui sont spéciaux.
La culture du dattier réclame relativement peu de soins, mais ces soins doivent être délicats et assidus. Après la récolte, le khammès (fermier) coupe les feuilles flétries et fait la toilette du stipe qu'il débarrasse jusqu'à une certaine hauteur des restes de pétioles des précédentes années et du liber (liff) qu'il utilise pour faire des cordes. Pendant la mauvaise saison, il donne parfois un binage au pied de l'arbre, et, dans les jardins où l'irrigation se fait dans des cuvettes situées au pied de l'arbre, il cure ces cuvettes, en bine le fond et, quand il le peut, y dépose une couche de fumier : là se bornent les soins culturaux proprement dits.
Au mois de mars, quand les régimes mâles s'entr'ouvrent, on les coupe et, au fur et à mesure de l'ouverture des régimes femelles, on opère la fécondation. Pour cela l'indigène monte sur l'arbre avec une petite branche de fleurs mâles qu'il enferme dans le régime femelle, le liant avec un fil arraché au spathe ; la fécondation opérée, le développement du régime femelle brise le lien et peut se continuer librement. La fécondation exige un travail assez fatigant; les régimes ne s'ouvrant pas simultanément, il faut monter un grand nombre de fois, jusqu'à 15 et plus, sur chaque arbre. La fécondation réussit d'ordinaire très bien, un coup de vent violent ou plusieurs jours de pluie peuvent seuls la compromettre et encore dans ces circonstances peut-on souvent réparer le mal en recommençant l'opération. Rien autre chose à faire que d'arroser jusqu'à la récolte, et encore au Souf, à Ouargla l'arrosage est-il superflu ; nulle part il n'est fatigant, les eaux coulant d'elles-mêmes à la surface, ce n'est pas comme au M'Zab et aux Oulad Djellal où il faut la puiser soit avec des puits à bascule, soit avec des norias.
La récolte est très simple : on récolte à la fois tout un jardin; l'Arabe monte sur l'arbre et coupe avec sa faucille le régime qu'il laisse tomber sur le sol, si ce sont des dattes sèches et communes, et qu'il descend avec une corde dans le cas de dattes molles et de dattes marchandes. On partage ensuite la récolte dans chaque jardin en cinq tas égaux dont l'un constitue la rétribution du fermier.
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Les dattes ne subissent, contrairement à ce qu'on croit encore souvent en France, aucune préparation avant d'être livrées au commerce ; les belles dattes de l'Oued Rirh, très recherchées à Paris, ne sont nullement confites, malgré qu'elles en aient l'apparence ; elles sont ainsi qu'on les cueille. Seules, les dattes Ghars subissent souvent une préparation ; mais loin d'avoir pour but de les confire, elle est destinée à leur enlever leur excès de sucre qui constitue ce que l'on appelle le miel de dattes. La richesse en sucre de ces dattes est telle que leur pulpe, débarrassée de cet excès, dose encore 63,5 p. 100 de glucose à la liqueur de Fehling.
Les dattes centralisées à Tuggurth et El-Oued sont amenées à dos de chameau à Biskra qui en est le marché le plus important; une partie remonte directement d'El-Oued vers Khenchela, Tébessa dans les Hauts-Plateaux. Les dattes de luxe de la variété des Deglet-Nour sont presque exclusivement consommées par les Européens, c'est à peu près la seule variété que l'on exporte en France ; les plus belles y sont envoyées en colis postaux. Quant aux autres dattes, elles sont consommées surplace et jouent un très grand rôle dans l'alimentation des indigènes.
Les variétés de dattes sont très nombreuses le dattier étant dioïque, à chaque jeune plant venu de semis correspond une variété nouvelle ; aussi le semis n'est-il pas employé comme mode de multiplication. On ne distingue en général qu'un certain nombre de bonnes variétés, toutes les autres sont réunies sous la dénomination commune de deguel qui désigne le dattier sauvage.
Je donne ici trois classifications des espèces les plus cultivées : 1° suivant la nature du fruit ; 2° suivant la précocité ; et enfin 3° suivant la durée de conservation.

1° Suivant la nature du fruit : Dattes molles : Deglet-Nour. Ghars. Amria. Kesba.
Dattes sèches: M'Kentichi. M'Kentichi degla. Degla beïda. Horra. Haloua.
Les dates de choix sont, après les Deglet-Nour qui sont des fruits de luxe : les M' Kentichi, Horra, Haloua.

2° Suivant l'époque de maturité : battes précoces (maturité en août-septembre) : Ghars. Arechti. Amari. Aïn el fas.
Koul ou Scout. Deglet djedi. Itima. Sefraïa. Deguel noires.
Dattes de précocité moyenne : Degla beïda. M'Kentichi.
Dattes tardives (maturité en novembre-décembre) : Ghetouïat. Degmassi. Guendi.
M'Kentichi degla. Deglet debbab. Sekria.
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3° Suivant la durée de la conservation :
Dattes de bonne conservation (plus de 6 mois) : Ghars (5 ans et plus). DegletNour (1 an au maxima). Kesba. Razi. Rhadraïa. M'kentichi. M'i' entichi degla (1 an et plus).
Dattes de moyenne conservation (moins de 6 mois) : Amria (6 mois). Haloua(Gmois).
Degla beïda (6 mois). Kerch hamar (2 à 3 mois). Arechti (2 mois).
Dattes ne se conservant pas : Rhodri. Amari. Aïn el fas (se mange sur l'arbre).
Enfin, il serait peut-être possible defaire une classification sur une base plus scientifique d'après la forme du noyau et surtout d'après la situation de l'embryon sur le noyau. L'examen des variétés les plus connues m'a fourni les conclusions suivantes, que je ne donne pas comme définitives, voulant auparavant reprendre mes observations sur un plus grand nombre d'espèces : Dans les variétés de choix le noyau est très réduit (Deglet-Nour, M' Kentichi), tandis que dans les variétés communes il est souvent volumineux (Ghars).
L'embryon se trouve dans les variétés molles au tiers inférieur du noyau (Deglet-Nour, Ghars).

Dans les Degla beïda, qu'on pourrait regarder comme une variété demi-sèche, l'embryon est sensiblement au centre ; de même dans les Haloua.
Dans les variétés sèches, l'embryon se trouve au tiers supérieur du noyau (M'Kentichi. M'Kentichi degla). On pourrait ajouter encore comme caractères distinctifs, avec la forme même du noyau, le degré d'adhérence de la pellicule qui l'enveloppe.
Quant aux caractères distinctifs des arbres suivant les variétés, je ne peux les indiquer ici en détail et je dois me borner à quelques indications générales. Les variétés sèches sont à port plus rigide, à aspect plus vigoureux que les variétés molles, celles-ci étant à port retombant, à folioles plus fines. Quand les régimes sont sortis, la disposition du spadice est une donnée précieuse ; très fort, très foncé dans les variétés communes, il est plus fin et moins dressé dans les variétés de choix; très court également et très droit dans les premières variétés, il devient très mince, flexible, long et pendant dans les Deglet-Nour. On trouve ici une raison expliquant la qualité supérieure des Deglet-Nour dans les sables du Souf et d'Ouargla, à celle que ces dattes ont dans les terrains compacts, la longueur du spadice et son inclinaison vers le sol donnant à son échauffement une grande influence sur la qualité des fruits qui, à Biskra par exemple, souffrent beaucoup de l'humidité constamment entretenue au pied de chaque arbre.
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Les espèces molles sont généralement assez délicates, et souvent d'autant plus qu'elles sont plus appréciées ; les Deglet-Nour, Horra, Haloua, sont les plus délicates, tandis que les M'Kentichi, les Ghars (molles mais très communes) sont très rustiques.
La multiplication du dattier ne pouvant se faire par semis, on a recours à la plantation des drageons qui poussent en grand nombre au pied de chaque palmier. Les drageons sont détachés à à ans en général; on les plante en mars dans la région de Biskra, en juillet et août dans l'Oued Rirh, et généralement quand on dispose l'été d'assez d'eau pour arroser fréquemment. Les drageons sont enterrés peu profondément dans des trous très étroits ; on coupe la moitié supérieure des feuilles pour réduire la transpiration et on enveloppe toute la partie foliacée de feuilles mortes réunies par du liber; la reprise est assurée au bout de 7 à 9 mois, elle est de 85 à 90 p. 100 dans le sous-bois des oasis et de 70 à 75 p. 100 au dehors de tout abri. Un drageon de 7 ans commence à rapporter 5 ans après la reprise, sa production augmente constamment jusqu'à 25 ans; on estime que l'arbre doit atteindre 3 mètres sous la cime pour donner une production normale et des fruits de belle qualité.
Les jeunes arbres donnent des fruits plus petits, moins savoureux et de moins bonne conservation que les arbres adultes ; l'état normal est atteint entre 25 et 30 ans ; l'arbre s'y maintient au moins jusqu'à 70 ans.
Il y a peu d'améliorations à apporter à la plantation des drageons ; on peut demander des trous plus larges et mieux défoncés; leur profondeur ne doit pas être augmentée, car il faut que le bourgeon terminal soit au-dessus de l'eau lors des arrosages. Pour avoir d^ plus beaux drageons et en même temps fatiguer moins les pieds mères, il y aurait intérêt à ne garder au pied de chaque arbre que 3 drageons, 4 au plus, alors qu'il y en a jusqu'à 10,12 et davantage, formant de véritables broussailles qui épuisent le pied mère. Le nombre des drageons étant de beaucoup supérieur aux besoins et en même temps la proportion des reprises étant très considérable, je ne crois pas qu'il puisse y avoir avantage à planter d'abord les drageons en pépinière, comme le demande M. Dybowski. Outre que cette plantation en pépinière augmenterait la main-d'œuvre, ce qu'il faut éviter à tout prix dans le pays, on ne peut pas espérer qu'elle augmenterait la proportion des reprises lors de la mise en place définitive ; au contraire, étant donné l'âge plus avancé de l'arbre, la reprise serait peut-être plus aléatoire. Enfin, la mise à fruits n'en serait probablement pas avancée, le jeune plant ayant à passer deux fois par les périodes critiques de transplantation.
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Il ne peut être question de pépinières que dans un but scientifique d'études et surtout pour rechercher par le semis des variétés nouvelles, ce qui demande un travail continu en même temps qu'un temps considérable et ne peut être entrepris que par une station d'essais; on ne peut demander aux colons de se livrer à de telles recherches. Cette station d'essais pourrait rendre de grands services en étudiant l'amélioration de la culture du palmier, en recherchant l'influence des engrais sur la quantité et la qualité des fruits, sur leur conservation ; la rapidité de la mise à fruit et la précocité de la maturation ; l'influence de la nature des eaux d'irrigation et surtout de leur température qui paraît jouer un grand rôle sur l'époque de la maturité.
Je pense aussi qu'il y aurait possibilité de régler la mise à fruit et de modifier heureusement la qualité des dattes au moyen d'une sorte de taille qui pourrait être basée sur les pratiques suivantes : couper, sur les arbres vigoureux, un nombre plus ou moins considérable de feuilles encore vertes, afin de diminuer la vigueur de l'arbre et d'augmenter la production des fruits ; ne jamais couper, au contraire, de feuilles qui ne soient complètement flétries sur les arbres à végétation un peu languissante.
Quelques observations sur la façon dont sont disposés les fruits sur l'arbre et dans les régimes pourront permettre d'améliorer la qualité des dattes. On ne pourra évidemment opérer que sur des variétés de choix ; les Deglet-Nour, chez lesquelles la beauté du fruit est surtout appréciée, seules pourraient actuellement rémunérer suffisamment cette pratique. La disposition des régimes sur le palmier et celle des fruits sur les régimes rappellent de très près la disposition des grains dans les épis de céréales ; les feuilles du dattier vivent au moins 2 ans; - en comptant qu'il pousse de 14 à 18 feuilles par an et sachant qu'un palmier adulte porte un nombre de feuilles variant de 55 à 70, on voit que les feuilles vivent près de 3 ans ; - les plus beaux régimes sont ceux qui sont situés à l'aisselle des feuilles de 1 an et de 2 ans ; ceux qui sont à l'aisselle des feuilles les plus anciennes sont moins bien fournis et leurs fruits de moins bonne qualité. Quant à ceux qui sortent à l'aisselle des feuilles de l'année, ils ne portent que peu de fruits, lesquels grossissent peu et constituent presque toujours des déchets. Il serait facile de profiter de ces observations pour obtenir, grâce à la suppression judicieuse d'un certain nombre de régimes de la base et du sommet, des fruits de qualité tout à fait remarquable. Il est bien entendu que l'on ne pourrait pratiquer cette taille que sur les Deglet-Nour et sur de très petites quantités,
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Etant donnés les soins qu'exigerait cette opération et la dépense considérable de main-d'œuvre intelligente qu'elle nécessiterait.
Comme je l'ai dit, on trouve le dattier dans toutes les oasis, depuis les premières que l'on rencontre sur le versant méridional de l'Aurès, et même à Hamman, à 1,500 mètres d'altitude sur le Djebel Amarkhaddou ; mais l'importance de cet arbre n'est pas la même partout : la qualité de ses fruits est généralement médiocre dans les oasis de montagne, où les rendements sont d'ailleurs peu élevés. Également, dans les oasis de plaine comme Biskra, SidiOkba, les dattes ne sont pas encore de bien grande valeur; cela Lient surtout, non pas tant, comme on pourrait le croire, à un manque de chaleur et d'éclairement, qu'à la nature trop compacte du sol et à la défectuosité du mode d'irrigation. J'ai dit combien sent compacts les terrains de Biskra; au lieu de combattre cette compacité, les indigènes l'augmentent encore en faisant séjourner l'eau sans interruption, dans des cuvettes creusées au pied des arbres, parfois pendant des mois entiers : d'où manque total d'aération des racines absence de nitrification dans le sol, entraînement lent dans le soussol des principes fertilisants et surtout impossibilité pour les fruits de profiter de réchauffement du sol. On l'a vu, les variétés de luxe, les Deglet-Nour par exemple, ont des spathes très longs et fortement inclinés vers le sol ; le mode d'irrigation à Biskra doit donc fatalement entraver la bonne maturation des fruits. Aussi, y a-t-il grand intérêt à modifier ce procédé d'arrosage où à ne cultiver dans ces sols que des variétés communes, à port très droit, qui compenseront la qualité des fruits par la quantité ; et il ne faut pas, en particulier dans la région de Biskra, faire du palmier la. base des exploitations : il y rend surtout d'importants services en jouant le rôle d'écran vis-à-vis des orangers et des cultures de légumes, et c'est surtout pour son couvert qu'il faut l'envisager ; bien que son produit soit d'ailleurs loin d'être négligeable, il faut donc se garder de lui donner trop d'importance. - Il n'en sera pas de même à partir de Mraïer dans l'Oued Rirh et au Souf, ni même dans les Ziban, bien qu'ici il ne faille pas encore compter sur une belle production de Deglet-Nour, mais les M'Kentichi, Horra., y viennent très bien. L'Oued Rirh, jusqu'à Ouargla, et le Souf sont les véritables régions de production des dattes de luxe, et ces pays ne vivent que par le dattier qui, dans ces sols généralement sableux, arrosé avec des eaux très salées, doit être regardé comme une richesse inestimable, tant les autres cultures sont précaires.
Il pourra y avoir intérêt à faire, dans ces contrées, des essais pour déterminer l'action de certains principes fertilisants, l'acide phosphorique en particulier, sur la production des dattes, tant au point de vue de la quantité qu'à celui de la qualité. L'importance économique de la culture du dattier est trop considérable pour qu'on ne cherche pas tous les moyens d'élever les rendements et d'augmenter la qualité des fruits ; on verra plus loin que les débouchés ne peuvent que s'étendre d'année en année.
Je dois, à mon grand regret, me borner à ces quelques observations à propos du dattier; elles sont tout à fait insuffisantes pour donner une idée de son importance et de l'intérêt qu'il y a à le cultiver avec soin ; je me réserve d'yrevenir en détail dans une étude spéciale sur cet arbre précieux.
L'agriculture dans le Sahara de Constantine
Etude agronomique générale, agriculture indigène, colonisation française, son avenir, conditions de réussite.
Première étude, 1893-1894 / par Lucien Marcassin,...
Auteur : Marcassin, Lucien
Éditeur : impr. de Berger-Levrault (Nancy)
Date d'édition : 1895

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