COLON EN ALGERIE
E. DELAUNEY DU DÉZEIN
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Me voici en Algérie. Quel splendide pays! quel azur incomparable! quelle douceur de température! que la terre est belle dans sa parure de blés verts et de fleurs sauvages!

8 juin 1876.

Ah ! quel travail ! Pas une minute pour souffler; mais aussi quelle belle meule ! Marcelle est venue l'admirer ce soir quand nous l'avons couronnée; elle lui reproche de ne pas embaumer l'air comme font nos foins de France.

Je suis obligé de lui faire remarquer qu'à proprement parler il n'existe pas de foin en Algérie, où le trèfle, la luzerne, le sainfoin poussent ça et là à l'état sauvage, comme pour rappeler ce qu'ils pourraient donner si on les honorait d'un brin de culture. On ne fait que ramasser les herbes des champs, et quelle taille elles atteignent ! les carottes sauvages, les langues de boeuf, les lacerons, etc. Cela constitue un excellent fourrage dont les hôtes se contentent d'ailleurs, ce qui dispense de cultiver.

Une chose charme Marcelle ma femme sans réserve : c'est l'azur invariable de ce beau ciel dont la sérénité, dit-elle, doit influer sur notre âme. Elle n'a point encore vu une journée sombre, ni reçu une goutte de pluie.

Outre cela, tout a été pour elle matière à surprises. Le premier jour que nous avons parcouru la propriété, lorsqu'elle vit les trois hectares et demi de tabac qui constituent un des meilleurs revenus de M. Fabié, elle me demanda comment j'allais m'y prendre, moi qui n'y connaissais rien. Elle parut scandalisée quand je lui dis que c'était le cadet de mes soucis, mais soulagée d'un grand poids quand j'ajoutai que je n'avais qu'à surveiller les Kabyles avec lesquels M. Fabié est de compte à demi.En effet, c'est une bonne mesure de ce pays-ci de laisser la culture du tabac aux indigènes et de se trouver là tout à point seulement pour la vente, qui est à peu près constamment assurée, le gouvernement faisant des achats considérables chez les colons. Je dois ajouter que la culture et le commerce de ce produit sont complètement libres en Algérie. De cette manière, un hectare de tabac, qui rapporte brut environ trois mille francs, laisse à celui qui a fourni le terrain et la semence mille à onze cents francs net. Et vite Marcelle d'écrire en grosses lettres sur un carnet où elle note ses observations pour le jour où nous serons chez nous : Faire du tabac. Une autre fois elle se montrait fort inquiète de savoir comment nous nous y prendrions pour engranger la récolte d'une partie de la propriété qui se trouve à trois kilomètres, au delà d'un ravin profond que les chariots ne peuvent franchir. Cela ne me concerne pas, lui disais-je, c'est l'affaire des Arabes. Et comme son clair regard sollicitait une explication, je continuai a Dans les propriétés importantes comme celle-ci, lorsqu'il y a des terres trop éloignées de la demeure du fermier, ce dernier loue aux Arabes la partie qu'il ne saurait cultiver lui-même; il trouve aisément à en tirer profit au quart ou au cinquième.-- C'est-à-dire que s'il y a vingt quintaux de blé, il s'en réserve quatre ou cinq?- Parfaitement.J'aime à fixer sur le papier ces premières impressions, nous retrouverons avec plaisir quand nous serons deovieux colons. Cependant, si les jours sont longs, en revanche les nuits sont courtes, et se terminent toujours trop brusquement à mon gré.

On ne s'improvise pas agriculteur sans fatigue. Il s'agit de se préparer à la moisson qui va commencer, et pour cela allons dormir.8 juin 1875. Nos dix hectares d'orge sont moissonnés.
C'est singulier comme il y a peu de gerbes me disait ce matin Marcelle. Elle a raison; cela me surprend également.

28 juin 1875.
Enfin voilà le moment où l'on peut juger une récolte, le dernier grain est dans le sac.
Eh bien, quatre-vingt dix-neuf quintaux pour dix hectares... ; si le blé est dans les mêmes proportions !!!...
10 juillet 1875.
Nous n'avons plus qu'à battre. M. Fabié me presse de lui envoyer le montant de ses céréales. Je m'étonne s'il s'attend au résultat.

29 juillet 1875.
Quatre-vingts quintaux, pour lesquels j'ai touché seize cent quarante francs et neuf cent quatre-vingt-dix francs?mir l'orge, soit en tout deux mille six cent trente francs pour vingt-trois hectares ensemencés, qui coûtent au moins sept cents francs de main-d'oeuvre, sans compter la semence! Je n'ose regarder l'impression produite sur Marcelle par un rapport aussi disproportionné avec nos espérances. Aurais-je eu tort de me décider pour l'Algérie?...Orge.3t juillet 1875.Nous avons abordé franchement la question; cela vaut toujours mieux que de garder ses arrières pensées. C'est Marcelle qui a commencé; elle est la plus brave, elle va toujours droit au but. T'attendais-tu à un si maigre résultat ? m'a-t-elle demandé. Pour ma part, ayant entendu vanter la fertilité de l'Algérie, je comptais sur un rapport de vingt quintaux au moins par hectare, étant donné que les cultivateurs de nos pays ont, bon an mal an, de quinze à dix-huit pour cent. Oui; mais quelle différence dans la culture As-tu jamais vu chez eux ces touffes d'asphodèles, de jujubiers, de seilles, de chardon, de chiendent, qui coupent l'uniformité des chaumes dans ces grands champs là-bas? Non, assurément. Les plantes étrangères en France n'occupent pas un cinquième du sol, et la moisson n'est après tout ici que les quatre cinquièmes de ce qu'elle devrait être.-
- Peut-être l'année est-elle exceptionnellement mauvaise, non. ? -
J'ai demandé à nos voisins, et tous disent que c'est une année moyenne.
- Mais alors cela ne t'effraye-t-il pas un peu pour notre avenir de colons?
- Cela m'effrayerait absolument, n'était la réflexion que me suggère la vue de ce sol si mal défriché et jamais fumé. Ce sont pourtant deux questions vitales, car tout dépend de la culture et de la fumure. Ici le fumier est laissé à l'abandon; il ne sert qu'à empester l'air que respire le cultivateur, alors qu'il est la base fondamentale de l'agriculture. Tu me consoles, reprit Marcelle. Te souviens-tu de l'essai de mon oncle Arnold lorsqu'il fit répandre dans un coin de son jardin le résidu des bassines de sa filature?Quels splendides légumes il y récolta ! Je me rappellerai toujours les choux gigantesques et les navets énormes qu'il y eut. Cet exemple me rassure; nous en ferons notre profit. Non, le sol n'est jamais ingrat et rend au centuple les soins dont il est l'objet. Mais en Algérie, loin de se montrer prodigue envers lui, on exige volontiers qu'il fasse toutes les avances, et c'est à quoi il se refuse avec une opiniâtreté dont nous avons la preuve sous les yeux. 25 août 1875 J'ai encaissé le produit du tabac; il a laissé net trois mille quatre cent vingt-deux francs à M. Fabié. Marcelle en est plus que jamais enthousiasmée. Demain nous commençons la vendange. Quand je dis que nous commençons, je me trompe, car Paul et Marcel y ont déjà travaillé avec un courage au-dessus de leur âge. Ah ! les beaux, les bons raisins d'Algérie! Il devrait y en avoir toute l'année; ce serait alors un paradis de gourmets.29 août 1875.Eh bien, non, il ne faut jamais se laisser guider par la routine. Il me semblait que la masse du raisin n'était pas mûre pour la vendange; on m'a objecté les vols par les Arabes, par les tribus pillardes de moineaux et autres créatures ailées, par les chacals, qui viennent en troupe se repaître au penchant de nos coteaux et qui savent choisir! Ce n'était pas à moi, nouveau venu, à imposer ma manière de voir, surtout puisqu'il s'agit d'intérêts qui me sont confiés et qu'on aurait pu croire lésés.

1, 2, 3. Le puceron de la vigne (phylloxera vastatrix), individus femelles et oeufs grossis.4. Individu femelle ailé, grossi.

Mais je ne m'étonne plus que le vin d'Algérie, qui devrait avoir les vertus du généreux soleil qui dore la grappe, laisse tellement à désirer sous ce rapport; la moitié du raisin est cueillie trop verte. II est vrai que tant de dangers menacent la vigne ! Décidément il y a beaucoup de pour et de contre.

Mais j'entends une voix murmurer à mon oreille :
- Quel est l'endroit où il n'y en a pas? "
- Tu as raison, bon génie, je ne me découragerai point.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE