L'AGRICULTURE DANS LE SAHARA DE CONSTANTINE

AUCUNE ETUDE PREALABLE N AYANT ETE REALISEE AVANT L'ARRIVEE DES INGENIEURS FRANCAIS LA PREMIERE ANALYSE DATE DE 1893-1894

Olivier. - L'olivier est à peine cultivé dans les oasis du Sud algérien ; on n'y rencontré guère que ceux de Biskra, cinq à six mille oliviers, restes de la forêt qui devait couvrir la région lors de l'occupation romaine. Ce sont les seuls vestiges vivants de l'ancienne prospérité de cette partie de l'Algérie qui fait aujourd'hui partie du Sahara du nord. On en rencontre encore quelques-uns, dans la plaine d'El Outaïa, mais ils sont moins nombreux que les moulins à huile que l'on y trouve à chaque pas, et dont beaucoup sont encore en place. Comme le sud tunisien, tout ce pays était couvert de forêts d'oliviers il y a quinze cents ans, et la judicieuse étude de M. Bourde concluant à leur reconstitution en Tunisie s'applique intégralement à la plaine d'El Outaïa et à la région de Biskra.
L'olive de Biskra est remarquable par sa grosseur et par sa qualité; sa grosseur lui a valu chez les Arabes son non de zitouna tfaia (olive-pomme); elle est une des plus grosses connue, sinon la plus grosse ; les indigènes du village de M'cid en font de l'huile en petite quantité, ils en consomment la plus grande partie en nature et les conservent dans le sel.
C'est plutôt comme un des principaux espoirs de la colonisation que comme ressource actuelle, que j'ai tenu à parler ici de l'olivier.
Mais devant les témoignages irrécusables de son importance ancienne dans ces régions, devant la vigueur des oliviers qui ont bravé pendant plus de douze siècles les ardeurs de ce climat extrême et donnent encore aujourd'hui des fruits remarquables, il est permis de fonder de grandes espérances, pour l'avenir de ce pays, sur la diffusion de cet arbre. Il permettra de reconstituer la végétation arbustive, la forêt bienfaisante par son action immédiate sur le sol et par son influence sur le climat local : aussi est-il à souhaiter que le gouvernement général prenne bientôt des mesures pour faciliter la plantation de l'olivier entre El-Kantara et Biskra, comme l'a fait, avec tant d'intelligence et de succès le distingué directeur de l'agriculture en Tunisie, dans la région de Sousse et de Kairouan.

Caroubier. - Parallèlement à l'olivier, auquel il se trouve constamment associé en Tunisie, le caroubier trouve sa place ici.
Comme l'olivier, il supporte des variations considérables de température, de longues périodes de sécheresse et résiste aux coups de sirocco les plus violents. Grâce à son feuillage persistant, au nombre restreint des stomates de ses feuilles, lesquelles sont recouvertes d'un enduit cireux qui réduit la transpiration, il supporte aussi bien que le palmier l'insolation la plus intense et réclame beaucoup moins d'eau. Il est très précieux pour la nourriture des animaux, ses gousses ayant une valeur alimentaire considérable ; il en produit d'ailleurs de grandes quantités
: M. Bourde estime sa production annuelle de 250 à 300 kilogr par arbre.
Leur prix en Tunisie est de 9 à 10 fr. le quintal. Comme l'olivier, le caroubier vit très longtemps ; il vient très bien de semis ou de bouture ; on le greffe à 10 ans et il rapporte vers 15 ans ; on obtient par sélection des caroubes ayant des dimensions énormes.
La propagation du caroubier rendra de grands services dans toute la région de Biskra, où sa végétation est aussi belle qu'en Tunisie.

Aurantiacées. - La culture de l'oranger, du citronnier et des autres espèces du genre Citrus : mandarinier, cédratier doit être fortement recommandée ici; ces arbres y donnent des résultats remarquables, tant au point de vue de la qualité qu'à celui de la quantité de leurs fruits. J'en ai déjà parlé dans le Journal d'agriculture pratique, mais ces cultures ont trop d'importance pour les oasis de plaine pour que je n'y revienne pas aujourd'hui.
On a beaucoup vanté les orangers de Blida et de Boufarik, ceux de Philippeville sont très réputés; mais je ne crois pas qu'on trouve nulle part en Algérie des oranges aussi succulentes et aussi belles de forme que la sanguine de Biskra, et je ne crois pas qu'orangers et citronniers soient nulle part aussi productifs. Mais ces oranges et ces citrons sont peu connus, parce qu'ils sont relativement rares ; ces variétés remarquables ont été produites par Béchu, le créateur des jardins de Biskra, et, jusqu'à ces dernières années, le comte Landon seul avait cherché à propager ces précieuses espèces. Maintenant, la propagation semble devoir s'accélérer ; la compagnie de l'Oued Rirh a des orangers et citronniers dans ses jardins de Biskra et elle vient de créer une orangerie dans le parc des Beni Mora.
Je rappelle ici la description de l'orange de Biskra que j'ai donnée dans le Journal d'agriculture pratique :

" L'orange de Biskra est une " variété sanguine" sans pépins, qui arrive à parfaite maturité à la " fin de janvier ; sa forme est sub-sphérique allongée ; son volume " considérable la place parmi les plus grosses oranges; sa peau, d'épaisseur moyenne, est peu rugueuse, elle est brillante, et l'on n'y rencontre jamais ces moisissures qui caractérisent les oranges " de Philippeville et de Blida ; sa couleur est d'un beau jaune d'or " rouge ; elle est d'un parfum exquis; sa chair rouge-sang foncé est " très succulente et d'une saveur délicieuse. Les arbres sont très " productifs et les fruits très réguliers. "
Comme les fruits, les arbres sont sains, on n'y trouve pas de mousses, ni de moisissures comme sur ceux du littoral. La multiplication a lieu par semis ; on fait des semis d'oranges douces et les jeunes plants peuvent être greffés au bout d'un an ; on greffe en écusson ; le jeune arbre commence à produire dès l'année suivante. Le citronnier se propage de même ; l'un et l'autre ont une végétation extrêmement rapide qui, sous ce climat, ne s'arrête jamais, se ralentissant à peine à l'automne; ils ne sont pas conduits comme sur le littoral à tronc haut, mais au contraire assez près de terre, formant des sortes de corbeilles; on évite ainsi un échauffement du sol trop intense dont les arbres seraient les premiers à souffrir. L'oranger comme le citronnier est loin d'exiger autant d'eau que le palmier, si bien que ceux qui sont plantés sur le bord des ruisseaux d'irrigation souffrent considérablement de cette surabondance d'humidité ; aussi ne faut-il les arroser qu'avec modération. Ils réclament peu de soin culturaux, un binage de temps à autre, une taille d'éclaircissement tous les ans ou tous les deux ans seulement, et, sous l'abri des dattiers, ils prospèrent à merveille.

J'ai vu des citronniers produire plus de mille citrons qui se sont vendus en moyenne 8 fr. le cent ; les oranges se vendent aux environs de 10 fr. Les citronniers sont ici d'aussi bon rapport que les orangers et doivent être cultivés parallèlement ; à côté on cultive aussi, mais accessoirement, le mandarinier et le cédratier. Le mandarinier est assez cultivé dans les oasis de montagne avec le citronnier et une variété d'orange commune qui n'a rien de celle obtenue par Béchu.
Je pense que c'est dans l'exploitation très régulière des Aurantiacées et de quelques autres arbres fruitiers, en même temps que dans la culture maraîchère, qu'il faut chercher l'avenir de l'agriculture dans la grande oasis de Biskra et dans celles qui l'environnent.
On l'a vu, les dattiers n'y donnent que des fruits médiocres en raison de la nature du sol ; il faut profiter du couvert qu'ils donnent pour créer de nombreuses orangeries destinées à produire en grand le fruit si remarquable que j'ai décrit, et qui se créera une réputation aux Halles, le jour où on pourra l'y amener ; il doit y avoir dans l'exploitation de cette variété d'oranges une source de profits considérables et elle est d'autant plus à recommander que la production suit de très près la plantation et que cette culture réclame en somme très peu de soins : elle doit donner, à peu de frais et très rapidement, de très beaux profits et on ne saurait trop encourager son développement.

Figuier. - Bien que le figuier ne soit point ici dans son véritable pays comme en Kabylie, il y est très commun cependant et donne de très bons fruits, lesquels sont consommés sur place à l'état frais, rarement à l'état sec. Ce sont surtout des figues blanches que l'on obtient ; on y trouve cependant 2 ou 3 variétés de figues violettes. La reproduction se fait par boutures de 20 à 30 centimètres qui donnent des fruits dès la seconde année. Le figuier donne ici deux récoltes par an.
Bien que j'en ai parlé dans le Journal d'Agriculture Pratique, je ne puis laisser passer sous silence une pratique bizarre qui semble nécessaire pour obtenir des figues marchandes et à laquelle se livrent indigènes et colons, je veux parler de la caprification.

Son action est interprétée faussement, ce qui me décide à insister.

On prétend à Biskra que, comme le palmier-dattier, le figuier ne peut mûrir ses fruits sans être fécondé artificiellement, et vers le mois de mai on suspend aux branches des figuiers cultivés des rameaux de figuier sauvage. Il sort bientôt des figues sauvages une petite mouche bleue qui doit être un cynips ; la fécondation aurait lieu par l'intermédiaire de cette mouche qui va piquer les figues de la variété cultivée : celles-ci se développent alors rapidement, tandis qu'elles tombent sur le sol avant d'avoir atteint leur grosseur normale si cette opération n'a pas eu lieu.

Voilà le fait. Il est bien certain qu'il n'y a pas fécondation artificielle, ce que les indigènes appellent le fruit n'étant que le réceptacle de l'inflorescence et les graines existant dans les petites figues qui tombent sans avoir été piquées par le cynips aussi bien que dans celles qui atteignent leur complet développement. L'explication me paraît être la suivante : ce que l'on appelle vulgairement la figue n'est qu'une prolifération du réceptacle charnu de l'inflorescence ; sous ce climat, sinon partout, cette prolifération ne se produit pas d'elle-même, mais seulement à la suite de la piqûre d'une mouche qui n'existeras dans les jardins où l'on cultive les figuiers et qui existe dans les inflorescences du figuier sauvage des oasis de montagne où les indigènes vont les chercher.
La piqûre du cynips doit d'ailleurs avoir pour but de déposer un œuf dans le réceptacle dont la prolifération doit servir à assurer la nourriture de la larve : c'est l'histoire de toutes les galles et de toutes les proliférations charnues que l'on rencontre chez un grand nombre de végétaux et au milieu desquels on trouve toujours une larve qui s'y abrite et s'en nourrit. Et l'absence des cynips en question dans les jardins des oasis résulte simplement de ce que les figues sont consommées avant que la larve ait eu le temps de se transformer en insecte parfait et de sortir de sa prison.

Quant à la possibilité d'obtenir des figues marchandes en Kabylie sans caprification, elle s'explique par le nombre considérable des figuiers; il doit toujours y avoir un assez grand nombre de figues qui ne sont pas récoltées pour qu'il en sorte assez de ces bienfaisants cynips. D'ailleurs, on peut faire une remarque analogue sur le Ficus sycomorus, dont les fruits normalement tombent flétris avant d'avoir dépassé la grosseur d'une cerise et qui atteignent le volume d'une figue ordinaire et deviennent comestibles si on pratique une légère incision dans la partie charnue.
J'ai tenu à insister sur cette pratique, parce qu'elle donne lieu à un grand nombre d'explications invraisemblables, et qu'il m'a paru bon de la ramener à des proportions beaucoup plus simples en y montrant l'action très commune, mais très remarquable, d'insectes bienfaisants.

Pêcher, abricotier, vigne. - Je ne puis m'étendre ici sur les autres cultures arbustives de ces régions, elles y jouent un rôle important cependant et leur exploitation donne de très bons résultats. Je renvoie donc, pour ce qui concerne le pêcher, l'abricotier, le cognassier, la vigne, le grenadier, le jujubier, etc., à ce que j'en ai dit dans le Journal d'agriculture pratique . On pourrait encore cultiver ici avec profit l'amandier, qui donne de si beaux résultats en Tunisie, le néflier du Japon, le kaki (Diospyros kaki), le goyavier et surtout l'ananas : la démonstration de la possibilité de sa réussite a été faite dans la remarquable propriété du comte Landon, à Biskra.
L'avenir des oasis de plaine en même temps que des oasis abritées dans les derniers contreforts de l'Aurès est tout entier dans la production des fruits et dans celle des légumes. Si le pommier et le poirier ne donnent ici que des fruits pierreux et sans saveur, la plupart des autres fruits des régions tempérées y réussissent très bien et surtout ceux du littoral méditerranéen. On pourra par la suite tenter d'y ajouter quelques-uns des meilleurs fruits des régions tropicales comme l'ananas, et un certain nombre d'autres arbres ou arbustes qu'il serait trop long d'énumérer ici.

Culture potagère. - Le temps me manque pour insister sur les ressources qu'on peut tirer de la culture des légumes; j'ai traité ailleurs de cette question tant au point de vue économique qu'au point de vue cultural, on y trouvera l'énumération des cultures qui peuvent être réalisées dans les jardins de Biskra, la facilité de leur réussite et leurs rendements ; les profits élevés qu'elles peuvent donner tant en alimentant la consommation locale, qu'en fournissant des primeurs en France. Chaque colon pourra facilement tirer profit du jardinage, et les Français qui viendront se livrer ici à la culture maraîchère pourront, grâce à un travail assidu, obtenir de très beaux résultats.
Cultures industrielles. - Les cultures que l'on désigne d'ordinaire sous ce nom sont peu nombreuses ici et de peu d'importance. La culture du coton, après avoir été assez prospère lors de la guerre de Sécession, a complètement disparu et ne pourrait être reprise que dans des conditions économiques tout à fait propices ; il reste acquis qu'elle réussit dans le sud algérien.

On a fait plusieurs tentatives pour tirer de l'alcool des dattes ; on a obtenu un excellent produit, mais le prix de revient trop élevé n'a pas permis jusqu'à présent d'organiser en grand la fabrication de l'alcool de dattes, aussi le dattier ne peut-il être encore considéré comme une plante industrielle.

Il en est de même du sorgho sucré (Sorghum saccharum) qui végète bien ici, mais n'est point utilisé industriellement.
Le tabac est cultivé sur une certaine étendue, dans la plupart des oasis ; il y réussit très bien sous les palmiers.
Le henné (Lawsonia inermis), la garance (Rubia tinctorum), sont cultivés dans presque tous les jardins, tant comme plantes ruédicinales que comme plantes tinctoriales, mais seulement en toute petite culture ; le henné est une plante ligneuse, vivace, qu'on coupe au pied, à l'automne. Les semis réussissent très difficilement et ne peuvent être faits qu'après germination préalable des graines ; en outre, pour que la levée se fasse bien, il faut arroser avec de l'eau très claire.
Le chanvre est aussi cultivé, non comme plante textile, mais uniquement pour sa graine que les Arabes fument sous le nom de Kif.
Les agaves (Agave americana) viennent très bien à Biskra et la question de leur multiplication devrait être sérieusement mise à l'étude.
On a tenté, mais sans persévérance, la culture de la ramie l'essai semble être à recommencer.

Certains palmiers nains pourraient aussi être essayés comme plantes textiles.
Quant à l'alfa, son exploitation est localisée dans les hauts plateaux, surtout dans ceux du Sud oranais; cependant il pourrait être multiplié avec d'autres Stipacées et des Arthratherum dans les dunes du sud constantinois qu'il pourrait aider à immobiliser.

En résumé, les cultures industrielles n'occupent ici qu'une place tout à fait insignifiante ; mais certaines peuvent y réussir très bien, et l'on pourra, dans l'avenir, trouver là une sérieuse source de profits, surtout en ce qui concerne le tabac (que la région produit déjà en quantité considérable), la garance, le henné (qui est même utilisé en Europe, en particulier à Lyon où il est très apprécié pour la teinture en noir des soieries), les textiles, etc.
Je ne parle pas de la betterave qui, venant très bien dans les terrains salés, sera à utiliser uniquement comme fourrage, le sucre produit dans sa végétation en terrains salés ne cristallisant pas.

Mais c'est surtout pour l'avenir et non dans la situation présente qu'il faut envisager l'extension possible des cultures industrielles ; les quelques renseignements qui précèdent font voir qu'elles méritent une série d'essais sérieux.

Auteur : Marcassin, Lucien, Éditeur : impr. de Berger-Levrault (Nancy), Date d'édition : 1895

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